Transitions

Publié le par Léo Dumas

"Et si la liberté n'était que le contrôle de notre propre conditionnement?"

(Sous-titre de mon tout premier lieu de publication internautique sur Myspace. Oui, j'ai eu un Myspace. Foutez-moi la paix.)

 

Paris VIème, 28 Décembre 2013

 

"Genre dans les blogs que j'aime bien, tu vois, y a un type qui s'appelle Léo Dumas. C'est un peu bizarre ce qu'il fait, il raconte sa vie mais en fait il parle de complètement autre chose, c'est une sorte d'auteur-personnage; un genre de Janus, tu vois*. T'as l'impression que tu pourrais causer des heures avec lui sans savoir qui il est, 'fin c'est chelou mais j'adore"

J'opine du chef en gardant l'air sérieux, sans doute la plus belle performance théâtrale de ma vie. Ce compagnon de comptoir ne saura jamais à quel point la situation était marrante. C'est tentant de lui dire la vérité, juste pour voir sa tête; pour voir s'il me croit, aussi. Mais dire "la vérité", ici, n'a guère de sens.

Paris, c'est la négation de l'instinct. Tout y est code. Tout se décrit comme en- ou hors-cadre. Pour cette raison précise, je m'y délecte plus qu'ailleurs de mes sacs pourris, mes fringues de clodo, mon absence de déodorant qui commence doucement à se changer en présence d'odeur, et surtout de mon air de naïf contentement (vous seriez étonnés de voir comme je fais ça bien) affiché devant tous les regards qui me taxent d'office au rang des hurluberlus sans le sou jusqu'à ce que je tranche dans le vif du cliché avec une tchatche de camelot et un vocabulaire de docteur ès lettres -nous sommes à Saint-Germain des Prés, je peux forcer le trait sans honte.

Bref, le monde réel n'a rien à faire dans le coin. Causons plutôt d'internet. Alors qu'on s'échange nos meilleures adresses de perte de temps en ligne, s'affaire autour de nous Coline, camarade de vendanges, de sexe et de philosophie en voie de naturalisation au statut d'amie; cette adorable voisine de palier génétique -on doit à la même Germanie nos teints palots et nos yeux d'océan sale- officie dans ce bar comme serveuse et nouvelle égérie du quartier, raison de ma présence ici. Enfin, raison..? Pas vraiment.

Le nomadisme est art de vie, comprenez dans "art" l'idée que nul ne le pratique tout à fait de la même façon; l'instinct, puisqu'on en parle, chuchote nos pas entre deux rencontres ou retrouvailles. L'interaction entre ces murmures intimes et le mal nécessaire des rendez-vous planifiés, mâtinés des souvenirs qu'on attache à certains lieux et des raisons plus ou moins avouables qui nous ont fait ce jour-là nous déplacer au lieu d'entretenir nos escarres sur un siège de bureau**, sont ce qu'on appelle "voyage".

Je ne voyage pas. J'Erre. La différence n'est pas évidente à transcrire en mots; on peut la résumer -grossièrement- en disant que le voyageur croit savoir ce qu'il fout la.

Vous êtes en terre inconnue? Vous êtes incapables d'en expliquer la raison, c'est pas spécialement la que vous souhaitiez vous rendre, et au fond peu vous importe? Vous n'êtes plus en voyage. Bienvenue dans l'Errance. Vous verrez bientôt qu'ici, les rendez-vous au sens de "passages obligés" sont anecdotiques. On laisse le plus gros du boulot au flair et au hasard. Et à force on ment, quand un immobile demande "mais tu vas faire quoi la-bas?"; parce qu'on n'en a aucune sombre idée, et que va expliquer ça aux gens, toi.

 

Les urbains, les vrais, ceux qui "sont d'ici", sont des berniques en mouvement perpétuel. Ils ont un monde au bout de leur rue, dont on ne peut généralement les déloger qu'au pied de biche. Ils sont inamovibles, ils sont débordés, aussi. Constamment, même et surtout s'ils n'en glandent pas une -c'est qu'ils ne veulent pas que ça se voie. Réussir à les capter tient du rapport de forces entre l'intérêt que tu représentes, et toutes les autres sollicitations qu'ils se prennent à longueur de messageries, lesquelles portent en général diverses promesses à moins court terme dont les oiseaux de passage sont démunis. L'offre et la demande...

Heureusement, profiter de la présence drôle et déroutante d'une Coline qui me ressemble un peu trop pour être honnête ne nécessite qu'un poil de tricherie; on peut pas aller boire un verre parce que tu pars au boulot? Bouge pas, une filature express dans un quartier gare de l'Est que je sais par cœur depuis que j'ai l'âge de marcher, et zou, je t'organise une rencontre oh-ça-alors-quel-hasard plus vraie que nature, en plein Paname et sans que ça lui paraisse louche.

J'ai d'autant moins honte qu'elle pourrait facilement me faire le même coup. Nous autres, manipulateurs gentils, sommes de grands naïfs.

Et me voila à Saint-Germain, condamné à écluser jusqu'à la fin de son service si je veux passer la nuit dans ses bras à causer de Schopenhauer. Pari risqué. Je ne sais rien de sa vie intime des derniers mois; et puis, picoler à Paris m'a parfois réussi, mais pas toujours...

 

* Comparaison impropre, ce monsieur ne comprenait guère les affres du pauvre Janus. Les cinéphiles corrigeront en reliant ses propos à la démarche d'un M. Night Shyamalan, les bouquineurs en faisant pareil avec Dard; notez que je ne revendique aucunement ces filiations, ou alors juste un peu.   

** Je parle des vraies raisons, hein. Rien que ça vaudrait un article. Si vous avez déjà, des années après un déplacement dont le motif vous paraissait limpide, réalisé à quel point vos motivations étaient en réalité tout autres, vous comprenez parfaitement ce que je veux dire.

 

Paris Xème, 1er Janvier 1998, dix heures du matin

 

"Rien n'est univoque" (moi, un jour de gueule de bois)

Mais oui, c'est bien la litière du chat.

Il me semble que si j'en trouve la force, ce serait une bonne idée d'en désincruster ma joue droite.

Qu'est-ce qu'ils mettent dans leur bière, ici?

Ah ouais, je me souviens. Quel con. De la 8-6, le cauchemar des foies fragiles*, bue trop vite et trop beaucoup parce qu'il n'y avait que ça de potable, c'est dire le reste. Parce que je me sentais aussi à l'aise qu'une méduse sur un grill, aussi.

Un zombie avec vaguement ma gueule se traîne dans le salon, à la recherche de son sac et en priant pour que personne ne le voie.

On est dans un appart qui donne son vrai sens au mot Bourge. A mon grand soulagement, les trois minettes qui y comaéthylisent dans des fringues très chères ne calculent pas ma présence; l'une d'elles, notre hôte, se nomme Agnès B, ça ne s'invente pas. Quand je pense que j'ai choisi ces gens pour...

Choisi? Hah. Je te rappelle que ces fillettes sont les seules à t'avoir invité quelque part hier soir dans un moment d'égarement -chose qu'elles ne sont pas près de refaire vu l'intérêt de ta présence, surtout du point de vue du chat. La vérité, c'est que tu es un putain d'asociable sitôt qu'on est plus de deux, et que tu ne comprends rien, mais alors rien à rien à l'esprit de groupe.

Je sors de mon premier réveillon dit "entre potes" avec ma première gueule de bois véritable, et la ferme résolution de ne plus jamais laisser mon propre matou dormir sur le plumard le cul près de mes narines; je ne les reverrai plus jamais -les potes en question, pas mes narines. Pour le peu que j'en ai vu avant d'atteindre le seuil d'alcoolémie critique, on a autant en commun que... ben, on a tellement peu en commun que je ne trouve pas de comparaison**.

La rue parisienne au petit matin m'est un baume. Même le train de banlieue vers Villiers, dont les secousses familières déclenchent enfin une gerbe aussi abondante que libératrice, me fait un bien fou. C'est la que je suis moi, dans ces périodes entre point A et point B ou l'infini des possibles n'est pas qu'une vue de l'esprit. J'erre, libre de descendre au prochain arrêt, libre de rester la jusqu'à ce qu'on me vire, libre de... libre, quoi. Autant qu'on peut l'être, quand on a quinze ans et mal à soi.

Je crois que je ne resterai pas longtemps chez moi.


* Dont j'étais à l'époque. L'alcool et moi ne fûmes pas très copains jusqu'à ce que j'arrête les joints; pas sur d'avoir gagné au change.

** Je retrouverai Agnès ici-même quinze ans plus tard, par curiosité et parce que je fus longtemps raide amoureux de sa ô combien plus intéressante cousine. Pour ce que j'en ai lu, elle confirme joyeusement les clichés parisiens cités plus haut; faut dire que je les lui dois en partie...

 

Saint-Etienne, minuit

 

Et "chez moi", m'y voila rentré. Encore. 

 

Je suis à cette ville ce que Fantasio est à la voiture de Gaston Lagaffe ; le type qui avait juré mille fois de ne plus y foutre les pieds, mais qu'y ramène chaque accident de parcours... ou chaque lassitude d'Errance.

 

Heureusement, je m'y suis trouvé un nid parfait, une cabane de Tom Sawyer ou ma chère vieille solitude et moi-même allons enfin pouvoir reprendre les choses la ou on les avais laissé il y a dix-huit mois en même temps que le désormais mythique Manoir Jean Jaurés.

Cartons "presque" tous déballés -c'est à dire qu'on voit le sol par endroits- et nécessaire de survie en place, on va se remettre à causer.

Ce qui nous ramène, les anciens ont l'habitude, à une question stupide. Que'est-ce qui me reste à dire?

Politique: L'essentiel est posé. J'affine simplement, à mesure que mes connaissances me le permettent. Je trouve de nouvelles illustrations à des idées que je défends depuis des lustres, je nuance ou radicalise en fonction de mes récents amours ou dernières engueulades, et j'ai de toute façon les spectacles pour en dire plus; l'écrit n'en rajoutera guère à moins que je reprenne des études, idée pas si conne d'ailleurs.

En tout cas, le savoir incitant à l'humilité, tout ceci n'est guère que mise à jour, d'une ligne de code déjà bien rodée et qui ne prétend pas devenir plus que ce qu'elle est déjà: un humanisme. Celui d'un misanthrope, mais un humanisme quand même.

Relations hommes-femmes, ou leur équivalent MOGAI -pour les deux au fond qui ne suivaient pas, c'est la manière correcte de dire LGBT -: dit, redit, radoté, tant mis de points sur les i qu'on dirait une fête des lumières en négatif, bref, j'ai assez fait le tour de la question pour creuser une ornière sur la piste. 

La règle est simple: y a pas de règle, sauf celles qu'on choisit d'adopter à deux -ou trois, ou quinze-, et rien de tel qu'oser multiplier les expériences pour développer la seule vertu qui vaille quelque chose dans les relations humaines, intimes ou pas: la tolérance.

Mais ça ne résout pas la question de ce qu'on veut, nous, pour nos gueules.

 

C'est souvent la qu'on se raconte des tartouilleries du genre "savoir ce qu'on veut, c'est plus facile quand on ne se prend pas la tête et qu'on ose être soi-même". Phrase au mieux bateau, au pire capable de détruire quelqu'un qui s'y fierait...

Être soi-même. Mouais. Une belle connerie conceptuelle. Nous sommes Occidentaux, et à ce titre censés savoir au moins comment fonctionne un ego; pour le dire autrement, l'idée de "savoir qui on est" devrait nous faire hausser les épaules, tant qui on est est une notion toute relative. Parole de personnage semi-rêvé: l'humain est bien trop complexe pour se connaître lui-même, et n'en déplaise aux fachos, on ne peut pas réduire un être à la question idiote de l'identité.

 

Le monde est rempli de gens qui "ne se sont pas pris la tête", se sont crus simples produits finis à l'image de tout ce qui nous entoure, et ont renoncé à se construire; ils ont fini, à vouloir "être eux-mêmes", par devenir personne. On n'avance qu' en remettant en cause des trucs qu'on croyait acquis, y compris sur nous; refuser ce processus est la définition exacte de la connerie.

Ceux-la bosseront ad vitam aeternam en bons membres responsables et productifs de la communauté, liront de la merde, penseront de la merde, éduqueront leurs gosses comme des merdes, et à cela bien peu trouvent à redire*.

"Ils sont plus heureux comme ça", disent les élitistes. "Se poser des questions, ça ne leur vaudrait rien". Ah ouais? Alors, quel est donc ce "mécontentement des français" qui se déverse pèle-mêle sur les Arabes, les impôts, les Juifs, le type au pouvoir pour qui ils ont voté six mois plus tôt, les voisins de palier, les vieux, les jeunes, les fonctionnaires, les Roms, les femmes qui travaillent, j'en passe et des boucs plus émissaires?

Vous y croyez, vous, aux gens nés crétins à bouffer de la paille, et qui ne se sont jamais rien demandé sur rien? Ben tiens. Si le bon peuple ne ressentait pas au fond de lui-même son propre vide intellectuel, s'il n'était aussi désespérément affamé de questions, les démagogues marchands de réponses ne feraient pas tant recette. Ce n'est pas parce qu'on a dissuadé les gens de l'effort intellectuel qu'on a tué leur curiosité.

Prendre les gens pour des cons, premier stade de la connerie. On a le droit de détester autrui, il se donne souvent du mal pour. Mais, le mépriser... il en faut, de l'arrogance. Il faut croire qu'on le comprend, pour commencer.

 

Bref. Il faut de l'éducation. Pour nous-mêmes, pour nos proches, pour les autres, pour les affamés de savoir et pour les gens qui ne cherchent pas à comprendre tout seuls. Surtout pour ceux-là, en fait. 

Art difficile en ligne, je suis bien forcé d'en convenir. Combien de fois ceux qui n'essaient jamais m'ont dit que je m'y prenais mal... pourtant, je n'ai pas l'intention d'arrêter. Pas encore.

Une transition n'est pas une rupture. Je vais reprendre l'écrit, parce que j'ai renoncé à trouver quelque chose de vraiment nouveau à dire; je vais juste tâcher de le dire mieux. D'approfondir, surtout. Il y aura d'autres pavés, d'autres désaccords, d'autres conflits, d'autres réflexions sur les gens, la mort, l'amour et l'art de ne pas dire trop de conneries; il y aura d'autres Coline, aussi, celle de mon histoire ayant renoncé à la philosophie depuis longtemps pour se diluer dans ce putain de quartier Saint-Germain.

Parce que oui, j'ai pas fini mon histoire en fait...

 

*j'en ai encore eu deux comme ça en messagerie ce même soir, suite à mes récentes publis; une qui défend Hulot et l'autre qui ne sait pas trop ce qu'elle attaque. Elles ont pour points communs de ne pas lire ce à quoi elles répondent, et d'accuser leur interlocuteur de condescendance au nom de leur droit à cracher leur haine de ce qu'elles veulent sans être contredites.

C'est parfois très triste de voir ce que la vie a fait de nos anciennes amours... ou amitiés, d'ailleurs.

 

Paris VIème, six pintes plus tard 
 

Ah, ben en fait elle est partie avec le videur, en esquivant les adieux et le moment embarrassant du "au fait j'ai oublié de te dire, tu peux pas dormir chez moi". 

Il avait pas une tête à lire Schopenhauer, pourtant, ce mec. Ça me le rendait sympathique, d'ailleurs, maintenant que j'y pense. Peut-être parce que tous les clients avaient une tête à l'avoir fait, mais que je sais bien que c'est pas le cas. 

Me revoilà dans la rue, ou les derniers fêtards croisent les premières BAC; étrangement, je me sens vachement bien malgré le temps dégueulasse. La rue en hiver quand je sais pas ou dormir, ça me rappelle toujours Moscou.

Et Amsterdam. Et Zamora. Et Liège, au début, et Bologne, et...

...et souvent Paris, en fait. L'hospitalité n'est pas une vertu locale. Pas la première fois que je m'en rends compte. 

Elle était pas comme ça, avant, cette fille. Ou peut-être que je la voulais autre. Peut-être que mieux on croit connaître les gens, plus on se trompe.

Bref. Le quartier est un enfer pour les sans-logis, je le sais d'expérience. Filons sur le XXème. 

Le message d'un oiseau de nuit résonne dans ma poche. "T toujour sur Paris?". Je souris sous la flotte glacée. 

Ce soir, c'est squat d'artistes, musique berbère et sexe sauvage sur matelas dégueu. 

 

Peu importe ce qu'on quitte, finalement, c'est toujours pour se retrouver ailleurs. 

Je vais donc nous retrouver. 

J'arrive, Louve. 

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