De la polémique en 2014

Publié le par Léo Dumas

 

Grenoble, 17 janvier 2014


"Est démocratique une société qui se reconnaît divisée" (Paul Ricoeur)


J'apprends aujourd'hui qu'on me lit chez les parlementaires, cocorico. J'apprends également que les flics du net m'ont monté d'un cran sur leur échelle, ce qui me convient moins*. Voila qui devrait m'inciter à m'élever vers les plus hautes considérations politiques, bien loin de la démagogie de micro-trottoir, affichant fièrement une radicalité savamment dosée pour me faire reluire sans trop chercher les ennuis... bref, j'ai la une belle occasion de faire fructifier mon prestige institutionnel tout neuf.

Au lieu de ça, je vais faire comme tout le monde en ce moment, à savoir parler sous prétexte d'article de fond des vaguelettes provoquées par un ministre de l'intérieur aspirant-président -voila qui n'est pas nouveau-, et d'un humoriste nègre (je ne vois pas pourquoi il ne subirait pas d'injure raciste, lui aussi) qu'un concours de circonstances bien orchestré a propulsé momentanément au rang d’icône contestataire... sujet qui relève à l'évidence de l'enfumage médiatique, et risque de faire hausser au moins la moitié d'un sourcil au brave fonctionnaire chargé de ma surveillance**.

Sauf que. Sauf que, les mécanismes mis en branle par cette affaire (pas l'affaire elle-même, hein, on est d'accord) sont intéressants, leur ampleur inquiétante, et leurs implications fondamentales. Donc, on va en causer.

Alors allons-y. Qu'est-ce que donc quoi-t-il?


En théorie, les débats contradictoires en démocratie, c'est comme une sorte de séance d'épouillage intellectuel: ça grattouille bien un peu, mais ce serait pire si on s'en passait. Sans débat, sans opposition d'idées, et (on y reviendra) sans un minimum de capacité à changer d'avis de part et d'autre, on est dans la mort de la pensée: l'univocité. Autant voter Le Pen tout de suite (et paf, degré 3).

Or, c'est très précisément cette mécanique de la contradiction que le gouvernement tente de casser, avec Philippe... euh, pardon, lapsus, Manuel Valls dans le rôle de l'épouvantail, fonction qu'il tient à merveille. En assimilant tous les défenseurs de la liberté d'expression à un soutien antisémite, le PS montre que la Droite n'a pas le monopole du répressif, radicalise ses extrêmes pour les décrédibiliser, et restreint mine de rien le champ de ce qu'il est tolérable de dire; choix hasardeux, qui comme toute opération de com' des socialos a toutes les chances de leur péter à la gueule... mais ne vous y trompez pas, ce n'est pas idiot.

Le bal des élus, de droite à "gauche", n'est pas dénué de sens. Selon qui tient les rênes, les mœurs sont arbitrées de manière plus ou moins sage, face à une populace qui reviendrait volontiers à la société pré-soixante-huitarde du Père Fouettard et de sa guillotine si on la poussait un brin; les gays aspirant au mariage (aspiration débile, mais c'est eux que ça regarde, homos ou pas), les clandés moins ouvertement chassés quand la Rose est aux commandes, les bénéficiaires de la CMU ou du RSA***, tous ceux-la n'ont pas à se plaindre que l'UMP leur lâche le slip de temps à autres.

Mais, et c'est la qu'on va commencer à se fâcher, l'alternance ne change rien du point de vue de l'économie.


Le monde est une lutte des classes, arrêtez de lire tout de suite si vous refusez cette idée (je veux bien la démontrer, mais d'autres l'ont fait bien mieux déjà, et je ne suis pas assez consensuel pour vulgariser si loin; à gauche, le Marxisme est la seule critique efficace du capitalisme, acceptez-le ou trouvez-en une autre). La situation présente est excessivement simple: une classe, celle des marchands, est en train de gagner. Définitivement, pense-t-elle. Sauf que c'est illusoire.

Les libéraux sont incultes. De plus en plus, il suffit pour s'en convaincre d'analyser le passage du grand bourgeois instruit qu'était Chirac à la petite merdouille gigotante qui lui a succédé en 2007; ils refusent d'accepter l'idée que la flèche du temps de Sir Eddington existe ainsi que l'entropie qui va avec, et qu'à force d'en vouloir toujours plus ils vont finir par tout perdre.

Comment s'en étonner? Hommes d'état ou PDG, ils sortent tous du même moule. Ont fait les mêmes grandes écoles, sont devenus copains entre eux, partagent la même et irréaliste vision du monde, qui leur dit que leur règne peut être sans limite. La grande noblesse pensait la même chose en 1788, by the way.

Inconscience ou fuite en avant, peu importe, ils nous envoient dans le mur. Par "nous", et ce point est fondamental, j'entends les classes populaires; j'entends aussi, à moindre titre je le précise, les "classes moyennes", notion vague que j'étends pour ma part du smicard sans enfant au fonctionnaire catégorie B. Tout ce qui gagne plus du double de la moyenne par habitant des richesses mondiales, soit 2.000 euros net pour ceux qui savaient pas, est à classer dans les bourges, et n'est pas en danger immédiat.

Et non, je ne veux pas entendre de protestations. Quoi, ton cout de la vie? Tu veux qu'on en parle, de ton cout de la vie? Ta sécu, tu crois qu'il l'ont, au Nicaragua? Et ton chômage, au Cambodge? Et tes retraites, en Namibie? Et ton putain de sa race maudite d'accès à la propriété, tu crois que c'est universel, eh, ducon?

Bon, alors tu vas nous lâcher les miches avec le cout de ta vie d'Occidental pété de thunes, mon pote. Je te répète qu’au-delà de deux fois le smic, t'es un putain de plein aux as aux yeux de l'ensemble de l'humanité, et si t'as été assez con pour en rogner une partie avec un crédit de merde, c'est ton problème, fallait écouter tes cours d'éducation politique à l'école.

Ah, tu n'as pas eu de cours d'éducation politique à l'école. Ah oui, merde, c'est pas faux, ça. Mais je m'égare.


J'en étais à dire que les gens qui se plaignent de leur situation personnelle, en France, ont bien souvent la vue courte. Bizarrement, j'entends assez peu gueuler sur les réseaux sociaux ceux qui galèrent vraiment pour filer à bouffer à leur famille, et ce n'est pas parce qu'ils sont peu nombreux... je vois surtout middle-class et petit-bourgeois dire que ça suffit les conneries, et que trop d'impôts, et qu'on était quand même mieux sous Pompidou. Ce n'est pas exactement ce que j'appelle une révolte populaire, dans un pays ou près de 50% des actifs pointent à l'usine ou au chômage, quand ils n'alternent pas les deux.

La-dessus, un connard en mal de médiatisation débarque, et nous explique pêle-mêle que: tout ça, c'est la faute au système bancaire, et que le système bancaire, d'abord, c'est rien que les juifs; que devenir parrain d'un Le Pen et inviter Faurisson sur scène, c'est vachement rigolo, surtout quand on est à deux doigts de la condamnation pour haine raciale parce que c'est provocateur, hahahaaa; qu'Alain Soral est un mec formidable qui a tout compris à la vie; et que si t'es contre lui, t'es du côté des socialo-judéo-maçonnico-bisounours invoqués depuis une autre planète par les Illuminati, et oui, il en est à peu près la dans ses discours publics (sauf pour les bisounours, et encore).

Comme mon excellent collègue l'Odieux Connard le soulignait il n'y a pas si longtemps, le mieux à faire face à ce genre d'excité, c'est de l'envoyer bouler avec deux ou trois arguments potables, lesquels ne sont pas si durs à trouver quand on a un peu plus de connaissances historiques que le poisson rouge commun. Il n'est ni utile, ni pertinent de chercher à l'empêcher de s'exprimer; à moins que...

A moins que le bonhomme en question mette aussi, parfois, le doigt la ou ça fait vraiment mal. Pas parce que le monde est dominé par le Sionisme, hein, évidemment; la seule raison qui fait avaler une aussi grosse couleuvre au public de base de notre agitateur Judéophobe, c'est que ce public de base, c'est les loulous des quartiers. Et que les quartiers, chez nous, ça ressemble de plus en plus à des ghettos pour noirs et Arabes. Pas vraiment étonnant qu'ils adhèrent à certaines idées pas propres; vu de la ou ils vivent, c'est pas eux qui ont commencé.

Pour nous qui avons eu la chance de ne pas grandir dans des clapiers et d'avoir quelques livres à la maison, il suffit de trente secondes de réflexion pour comprendre que le monde est en réalité dominé par une composante majeure de gens issue d'une culture judéo-Chrétienne, et que l'ami Dieudo, par si radical que ça, se garde bien d'attaquer la Chrétienté pour ne pas se mettre à dos ses copains d'extrême-droite... non, ce n'est pas la qu'il fait mal.

La ou il fait mal, c'est qu'il s'en prend aux banques. Alors la, ouais. Sur ce point précis, on est d'accord. Il tape pile sur le cœur du problème, la ou le pouvoir ne veut surtout pas qu'on jette un œil. 

Il se contenterait de dénoncer un quelconque complot imaginaire, on le laisserait divaguer comme n'importe quel Thierry Meyssan. Mais au milieu de son délire, il dit des vérités. Il attaque la vraie cible, la seule qui vaut d'être prise d'assaut: la thune. Pire, il prône ça aux loulous de quartier susnommés, lesquels sont parfaitement capables de sauter aux conclusions de manière, disons explosive. Et la, le pouvoir n'est pas d'accord.


Vous voyez ou je veux en venir? Dieudonné pose un double problème. Il pose celui de la répartition des thunes, et au passage fait remarquer à tout le monde qu'il est pratiquement le seul (avec Mermet, Robert et quelques autres beaucoup moins accessibles aux moins cultivés) à faire une critique populaire du capitalisme. Il arrive même à repolitiser des gamins de vingt ans qu'on avait enfin réussi à rendre complétement impuissants face aux enjeux gouvernementaux actuels. Et ça, ça ne passe pas.

L'autre problème qu'il pose, c'est celui de la liberté d'expression, dont il abuse avec la finesse d'un type qui a très bien compris comment fonctionnent les médias. Il est le premier depuis Coluche dont les bras d'honneur au système sont aussi retentissants; et ça, ça ne passe pas non plus.

L'occasion est trop belle, qui plus est. Sous prétexte de se payer de l'antisémite (il l'est, aucun doute la-dessus, mais ce n'est pas le vrai problème), on va effacer une parole réellement subversive en s'en tirant à bon compte. On va aussi envoyer un signal fort: nous, possédants, pouvons vous faire taire. Valls ne s'y est pas trompé: il va pouvoir passer pour le chevalier blanc à peu de frais, pendant que ses collègues finissent de verrouiller l'économie Française au bénéfice de leurs copains patrons. Ça douille en termes de popularité, mais le jeu en vaut la chandelle: toute dissidence va pouvoir être assimilée à du Soralo-Dieudonnisme. Les militants un tant soit peu radicaux et dont la culture politique n'a pas suffi à renifler le piège vont s'en prendre plein la gueule au passage, l'adjectif "conspirationniste" ayant la gâchette facile ces temps-ci.

Vous me direz, ils poussent leurs opposants à se radicaliser. Exact. Raison supplémentaire pour pouvoir s'en prendre à eux, ce qui fera fleurir les marchands d'indignation qui mêleront allégrement attaque du pouvoir et délires sectaires hors de propos... plus on se sentira ostracisés, plus on réagira violemment et sans discernement. Et, au final, moins on sera crédibles, nos paroles étant faciles à présenter comme une nouvelle émanation du populisme de l'autre connard. Le cercle vicieux tourne dans leur sens.

C'est bien joué. Peu de gens ont senti l'arnaque. Certains comme Astier ont fait preuve d'intelligence en recentrant leur parole sur un seul aspect de la chose: on n'empêche pas un type de parler en France, on lui colle un procès ou on le laisse tranquille. Et c'est effectivement un point important.

Mais il ne faut pas s'arrêter la. Nous, peuple de gauche, sommes en train de nous faire confisquer une partie de notre capacité critique par la SARL Soral & Co, qui nous pique des mots pour les amalgamer avec d'autres issus des "heures les plus sombres de notre histoire", comme disent les moutons possesseurs d'une carte de presse; on en est même à paumer des militants qui, bien paumés eux-mêmes, commencent doucement à passer du côté obscur de l'opposition comme de vulgaires dirigeants de Réseau Voltaire. Et ça, ça craint velu.


Comment réagir, alors?

En réapprenant le dialogue au lieu de céder à l'invective.

Je suis tombé récemment sur un p'tit jeune bien énervé, organisateur d'évènements foireux contre le système bancaire, qui s'en prend plein la gueule par des dizaines de vertueux militants chaque fois qu'il balance du Soral et du Le Pen junior au milieu des interviews de Chouard et autres Foucher. Enfin écouté par quelqu'un, moi en l’occurrence, il m'expliqua fort gentiment qu'il ne voulait pas se fermer à des influences iconoclastes, et que si la mère Marine avait quelque chose d'intelligent à dire, il ne voyait pas pourquoi ne pas lui laisser la parole comme à n'importe qui d'autre qui "dit les choses franchement"...

Que répondre à ce gamin si bien intentionné? Doit-on lui en vouloir, de chercher des jeunes pousses de réponses alternatives dans la jungle des médias aux ordres? Comment lui expliquer que sa démarche est bonne, mais qu'il lui faudrait un minimum de bagage intellectuel pour ne pas se paumer en route?

Il faudrait prendre le temps de lui expliquer tout cela. Il faudrait le coller devant quelques heures de Franck Lepage, démonter le discours FN comme je l'ai fait tant de fois, répondre à ses si prévisibles objections, lui expliquer, je sais pas, moi... tout... essayer, au moins.

Au lieu de ça, il se fait traiter de facho et n'est écouté que par ses potes, de vrais salopards démagogues pour ce que j'en ai vu. Bien triste gâchis, alors que le môme est assoiffé de discussions et pourrait sans doute encore remonter le courant jusqu'à des eaux moins fangeuses.

Cette impossibilité de dialogue et les militants qu'elle nous fait perdre, Valls ne fait rien d'autre que l'attiser. En l'absence d'autre bénéfice pour lui, difficile de croire que ça n'est pas son but principal...

Ce qui signifie qu'on doit lutter contre. Accepter de causer avec les gens, même si leurs idées nous répugnent. Laisser passer les insultes, qui ne sont que paravents contre les sujets de fond. Refuser d'insulter nous-mêmes, ça ne mène à rien****. Et parler. Dire les choses. Accepter l'idée de changer d'avis, si ce qui est dit en face est plus convainquant que notre propre discours.

Un débat n'est pas la loi du plus fort, la volonté de gagner un truc; un débat est se donner réciproquement une chance d'abandonner nos idées fausses pour en choisir de plus justes. Parmi toutes les idées que je tente de promouvoir, celle-ci est peut-être la plus vitale.

Etre diplomate, manier l'ironie, défendre ses convictions.... ce n'est pas ce que vous croyez. La diplomatie, ce n'est pas se contenter de dire les choses sur lesquelles tout le monde est d'accord; un vrai diplomate a pour rôle d'aborder les sujets qui fâchent. L'ironie, ce n'est pas tout tourner en dérision au nom de l'idéologie du Cool si bien décrite par Naomi Klein; le véritable ironiste a un message à défendre. Voltaire, Brassens ou les Malpolis ne se foutent pas de la gueule des gens juste pour le plaisir d'avoir l'air plus malin que les autres. Les convictions, ce n'est pas verrouiller sa porte face à l'avis des autres; le militant sincère, non seulement accepte, mais recherche les avis divergents, autant pour mettre ses avis à l'épreuve de la réalité que parce que si l'on croit en quelque chose, on le défend.


Tant qu'on refusera de vraiment jouer le jeu de la polémique, il y aura des Dieudonné et des non-débats. Et ceux qui en profitent sont toujours les mêmes, ceux qui récoltent les fruits de toutes nos divisions: le MEDEF, et le Front National. Ceux qui tiennent par les couilles les pantins de la République, et ceux qui un jour prendront la place de ces derniers... à moins qu'on agisse à temps, sur les vraies causes de leur pouvoir.

Polémiquez. Ne soyez pas d'accord. N'évitez pas les sujets qui fâchent. Nous avons besoin d'être divisés, et d'accepter les compromis, les concessions, les alliances objectives parfois. Si on veut élever le débat, il faut commencer par l'accepter.

"Tout le monde est d'accord pour critiquer la pensée unique" (Gustave Parking).

Libertairement vôtre

Léo


* La DCRI a cinq degrés de surveillance des personnes à risque, de "quidam un brin agité" à "s’apprête à poser une bombe à Paris demain matin". Parait que j'ai eu droit à mon deuxième degré pour avoir un tout petit peu tapé sur un responsable local du FNJ il y a quelques mois; je doute fort de cette explication, et parierais plutôt sur un recoupement de fichiers récemment effectué entre Interpol et les services de renseignements nationaux. Il est bien dommage que la prudence m'interdise d'en dire plus, l'histoire est tout à fait passionnante.

** J'en rajoute, hein. C'est pas un vrai type qui me surveille, c'est un logiciel qui analyse mes mots-clés. C'est pour ça que je n'écris pas Dieudonné en toutes lettres... oups.

*** Ben ouais, le RSA aussi. C'est un membre du PS, monsieur Martin Hirsch, qui a lancé le truc sous le premier gouvernement Fillon. Le brave homme, ancien président d'Emmaüs, a été bien mal récompensé pour avoir grillé sa carrière politique au service des pauvres...

**** "Ah, parce que t'es jamais dans l'insulte, toi?" Ben, pas tant que ça. Dans la grossiéreté, oui, mais je n'insulte que rarement et jamais en conversation directe. Et puis, je provoque les non-militants pour leur secouer les puces; ce n'est pas la même chose que d'agresser ceux dont les opinions différent des miennes -je respecte au moins le fait qu'ils en aient.

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Micolod 06/02/2014 17:11

Tu me donne envie de me remettre à la politique. La seule dernière bonne nouvelle est la réédition, après presque un siècle, des écrits de Louise Michel... Non je l'ai pas encore acheté.Au plaisir
de te revoir.
Fabien