Du bon usage de la fraude

Publié le par Léo Dumas

Monistrol sur Loire, juin 1999   


    «  Veuillez me suivre, monsieur, siouplait  »

    Et merde.

     
    Trop tard pour jouer l'innocent. Trop tard pour refuser de me faire fouiller mon sac, même si la loi leur interdit  : ils appelleraient les gendarmes, qui eux en ont le droit, et mes ennuis seraient d'un autre ordre. Trop tard pour faire le malin, quand ceux d'en face l'ont été plus que toi.  

    Trop tard pour me dire que je passais souvent chez eux ces temps-ci, que j'allais finir par le faire une fois de trop  ; la fois de trop, c'était il y a trois minutes.

    Il n'est plus temps pour tout ça. Il est temps de s'écraser, fermer sa gueule, ne pas se laisser impressionner mais leur montrer que je le suis quand même  ; ne pas jouer les fortes têtes, c'est sur elles qu'ils tapent le plus fort.

    Soyons ce qu'ils pensent de moi  : un pauvre couillon pas fichu de voler correctement, terrorisé à l'idée qu'on prévienne ses parents. Ça devrait bien se passer. Et vite, j'espère.

    C'est qu'il faudrait que je sois à l'heure pour mon épreuve de bac...



Grenoble, septembre 2014


      Mes débuts comme voleur furent difficiles.

    Si je vous disais le nombre d’attrape-couillons dans lesquels je suis tombé étant ado, vous me prendriez pour un crétin fini, chose rarement inexacte chez un môme de quinze ans qui n'a pourtant pas fini grand-chose  ; c'est qu'en jeune rural que j'étais, je n'avais aucune idée de l'extraordinaire machine de guerre qu'est la lutte contre la fauche. J'ai eu l'air tellement ahuri en faisant sonner mon premier antivol -au grand Virgin des Champs-Élysées, joli baptême- que le vigile, davantage habitué à la morgue arrogante des lascars de poche jouant à se prouver des trucs, m'a laissé courir, persuadé de mon innocence. Il me semble aujourd'hui que je méritais une bonne garde àv', moins pour le chapardage du CD que pour la pertinence de son choix*.

    Il m'est pénible de l'avouer, mais je dois remercier à ce propos le racisme et l'injustice sociale  : si j'avais eu la tronche et la dégaine des lascars en question, il y a fort à parier que je m'en serais beaucoup moins bien sorti, et même que ça aurait changé ma vie de manière assez radicale... mon casier judiciaire ne m'aurait pas permis de bosser avec des gamins, pour commencer.   

    Au lieu de ça, je m'en suis toujours plus ou moins tiré malgré deux-trois grosses alertes. Je suis techniquement tricard chez Casino, et une ou deux autres enseignes chez qui j'évite les récidives trop risquées  ; mais à force d'avoir l'air crétin chaque fois qu'on se fait gauler, on finit par apprendre à en avoir l'air pour éviter que ça arrive. Leçon essentielle, tellement essentielle à retenir, pour un minot débordant d'ego blessé  : se montrer assez intelligent pour ne pas le montrer, justement. Les escrocs les plus efficaces ont des têtes de pigeons.

    «  Le vol, il n'y a pas de meilleure école pour la maîtrise de soi  », dit le commissaire Coudrier dans la Fée carabine de Pennac... je suis de ceux qui ont bien travaillé à l'école. Ça ne m'a pas rendu riche, mais indépendant de l'argent, ce qui est d'ailleurs la seule raison honorable de vouloir s'enrichir. Plus tard, quand je quittai le petit bain de la cabine d'essayage de Décathlon pour quelques brasses dans la piscine à requins du militantisme armé, c'est fou ce que mes petits trucs de margoulin se révélèrent utiles à ma survie... c'est fou aussi ce qu'ils passèrent mal, chez ces redoutables défenseurs d'une autre idée de la Morale, idée pas toujours si «  autre  » que ça.


    La morale ne fut jamais mon truc, pas plus que l'ordre. Tout petit déjà, je me foutais éperdument d'être ce que les médias flatte-couillons nomment un «  parasite  », que ce soit de l'état ou de la foire à la conso dans laquelle je prélevais si peu la ou elle gaspille tant. Les commerçants, ces êtres médiocres réussissant le tour de force de travailler comme des cons toute leur vie sans jamais rien créer, furent mes ennemis naturels dès l'âge des premiers chipages de bonbecs. Je suis devenu anti-consumériste le jour ou j'ai compris ce que «  propriétaire  » voulait dire  : ce que ça veut dire, chers lecteurs, c'est qu'on a le droit de faire chier l'autorité parentale par tous les moyens possibles pour se faire acheter un plein sac de sucreries, mais pas d'en piquer une seule en douce sans faire chier personne... étonnant comme ça résume bien la social-démocratie, quand on y pense.

    
    C'était ça, l'idée de base  : ne faire chier personne. Ne pas être le gamin qui tape une crise de nerfs pour avoir ce qu'il veut, mais celui qui l'obtient lui-même en fermant sa gueule. Plus grand, je n'ai jamais fait de manif à la con pour le pouvoir d'achat de ma catégorie socio-professionnelle, forme de non-militantisme que je trouve franchement minable  ; j'ai en revanche déjà piqué de la bouffe pour la filer aux clodos. Et c'est exactement le même principe.

    Se servir à doses homéopathiques dans les obscènes étalages de marchandises des grandes surfaces  ? Je vous mets au défi de me démontrer que c'est mal. En revanche, il ne faut pas être une charge pour son environnement humain.


    À l'époque pas si lointaine ou je vivais sans la moindre ressource pécuniaire dont je pouvais parler sans rougir à ma pauv' maman, il arrivait que des gens me demandent comment je m'en sortais  ; mes réponses variaient considérablement d'un interlocuteur à l'autre. C'est que les activités illégales restèrent, en gros jusqu'à mon diplôme d'instit, ma principale source de revenus  ; je ne me savais pas doué pour grand-chose, mais en ce qui concerne le non-respect des règles, je n'avais déjà aucun doute sur mes compétences. Dommage que je ne puisse pas tout raconter, c'est souvent rigolo.

    Et puis, on finit par se poser des questions, par croire vaguement au collectif -du moins comprendre que sur le principe, c'est pas si con-, et par se dire, mouais, c'est peut-être pas terrible en fait de pirater le pot commun...

    On fait, en gros, la même erreur que tout le monde. Tout le monde qui croit que l'honnêteté, c'est de payer ses dépenses au prix qu'on nous demande, même à Carrefour, même à EDF, même en sachant qu'être honnête envers eux équivaut à être fair-play en jouant au poker avec les frères Dalton...

    Alors que l'honnêteté, si on y réfléchit deux secondes, ça ne peut pas être enrichir les riches. Jamais. Surtout pas dans ce monde-là.

    Le «  pot commun  »... prenons, en guise d'exemple, la SNCF, sans doute l'organisme au monde à qui je devrais rembourser le plus de pognon si je me réveillais demain matin dans un épisode de My name is Earl**...


* Quoi, on a pas tous écouté une radio commerciale de merde à un moment critique de notre existence  ? Nan, pas vous  ? Ah merde.

** Pour ceux qui n'ont pas le temps à la fois de lire des trucs sur le ouèbe et de regarder des séries  : My name is Earl en est une assez rigolote, ou un petit escroc loser à la Guy Ritchie se met d'un coup à croire au karma et à vouloir réparer toutes ses mauvaises actions passées. Son principal intérêt, outre certains épisodes vraiment marrants, c'est de démontrer assez subtilement combien la notion de karma est débile...



Dans le TGV Valence-Lille, octobre 2010


    «  Bonjour monsieur, on m'a volé mon portefeuille en gare, j'ai pas pu prendre mon billet...  »

    «  Vous voulez dire que vous n'avez pas payé  ?  »

    «  Si, bien sur monsieur, j'ai réservé en ligne  ; mais je devais retirer mon billet sur une borne automatique, et sans ma carte bleue je pouvais pas... alors j'ai pris le train quand même, j'ai payé ma place après tout, mais j'ai pas de billet imprimé. Alors qu'est-ce qu'on fait, monsieur  ?  »

    Le contrôleur se gratte la tête  : on la lui avait jamais faite, celle-la. Il me regarde comme s'il cherchait à lire la vérité sur mon visage  ; autant vouloir se servir du Rhône comme boule de cristal.

    Deux cercles bleus d'innocence angoissée lui répondent que moi aussi, je suis bien embêté, mais qu'est-ce que j'y peux, hein  ?

    «  Vous étiez en tarif Prem's, monsieur  ?  ». Les Prem's. Hah. Ce serait bien pratique, mon nom serait enregistré, pas vrai  ? «  Non monsieur, tarif normal, j'ai pris mon billet y a une semaine  », réponds-je pour qu'il m'épargne la question suivante, «  c'était quoi, votre numéro de siège  ?  »  ; loupé, il me la pose quand même, cet abruti. Un regard de duchesse Anglaise ayant trouvé une chenille dans sa tasse de thé lui répond avec éloquence que comment tu veux que je m'en souvienne depuis le temps, toto,  j'ai même jamais eu le billet en main, vous faites chier avec votre système de réservations à la mord-moi-le-slip, et merde, je m'est fait tirer mon portefeuille, j'ai vraiment d'autres soucis en tête, figure-toi.

    Il se sent un peu idiot, ce qui veut dire que j'ai gagné. Plus qu'à enfoncer le clou  : «  Moi, je veux bien rester dans le couloir, tant pis, mais y faut vraiment que je rentre chez moi à Lille pour aller porter plainte, faire opposition et tout, voyez, sinon je descendrais à Lyon mais j'ai même pas d'argent pour y dormir...  »

    Il hésite. Pas longtemps. «  Bon, c'est d'accord, mais vous restez par la, hein  ». Pas de problème, tu m'étonnes que je vais pas bouger.

    Dans ma poche arrière, mon portefeuille me fait signe que quand même, je suis un beau salopard.

    Mais soyons juste  : j'ai vraiment besoin de retourner une dernière fois à Lille, et vraiment pas de quoi payer...

    Est-ce de ma faute à moi si le TGV coûte si cher à ceux qui raquent  ?



Grenoble, temps présent


    Alors la, ouais, va falloir que j'explique. J'entends déjà quelques nervis Républicains proclamer leur fierté d'avoir un service public du train, et que d'accord pour les multinationales mais ça, c'est voler l'état, c'est se voler soi-même, tu es un citoyen indigne, douze balles dans la peau, Marseillaise, fin du débat.

    Ouais, parlons-en du service «  public  » d'une SNCF qui proclamait il y a vingt ans que «  le progrès ne vaut que s'il est partagé par tous  », plagiant le bon Aristote au moment ou ils créaient Socrate*...

    La SNCF, c'est exact, est censée appartenir aux citoyens. Son réseau ferroviaire considérable comme la technologie qui fait rouler plusieurs centaines de tonnes de métal et de bidoche à quatre cent à l'heure furent financés par des fonds publics  ; ce truc-la est à nous. C'est du pot commun, du vrai. Ce qu'il devient aujourd'hui en est d'autant plus scandaleux.

    Qu'est-ce que c'est que ce site de réservation tout pourri ou il faut cliquer douze fois rien que pour dire que oui les mecs, c'est bien un train que je veux réserver, pas un avion ni un hôtel, et que non, je veux pas passer par Paris et payer cent cinquante boules pour faire Lyon-Luxembourg alors qu'il y a un trajet direct à prix deux fois moindre  ? Qu'est-ce que c'est que ces Prem's, IDTGV et autres dispositifs tarifaires dignes de Michael O'Leary un jour de crise de cynisme**, à se demander si on est sur leur site ou sur celui de la Française des Jeux  ? Pourquoi autant de pognon lâché dans la com', alors qu'ils sont -pour l'instant- en monopole sur leur secteur  ? Pourquoi ce morcelage entre Réseau Ferré de France, «  Alliance Railteam  » (ça, c'est du nom qui fleure bon le libéralisme), régie du fret, et je ne sais quoi encore qu'ils ont privatisé par petits bouts pour pas que ça se voie trop  ?

    Pourquoi un service dit public permet à certains d'aller au boulot en TGV tous les matins, mais coûte trop cher pour que les marlous de banlieue se rendent à Paris plus d'une fois par mois  ? Pourquoi on ferme les trajets pas «  rentables  », sinon pour en faire des lignes de bus qui concrètement sont gérées par Veolia  ?

    Service public, mon cul. Sachez au passage, chers usagers en colère, que si le pourcentage de retards augmente régulièrement, c'est en grande partie parce que l'entretien des voies et des machines est laissé aux mains des sous-traitants, qui font comme la plupart du temps un boulot de merde parce que ça rapporte plus. Et ça, oui, c'est du vol.

    Si le train était un service public, il serait payé par les impôts, en proportion des revenus. C'est ce qu'ils font en Europe du Nord, ou les retards de train sont rarissimes malgré des conditions JackLondonesques  ; Stockholm est en passe de devenir la première capitale mondiale sans émission de CO², et ce n'est pas un hasard.

    Rendre l'usage du train gratuit et cesser de «  lutter contre la fraude  »  ? On y économiserait tout le budget com', tout le pognon démentiel dépensé pour le contrôle de billets qui sauveraient d'ailleurs pas mal de tonnes de carton et d'encre en disparaissant, et on pourrait commencer à prétendre lutter réellement contre la pollution de plus en plus fangeuse des grandes villes... parfois, la citoyenneté, c'est le contraire du civisme, qui est un autre mot pour dire «  domestication  ». Je ne suis pas un être domestique, j'ai le regret de vous le dire. Je n'en fais pas n'importe quoi pour autant.

    Pour en finir sur la SNCF  : sachez qu'elle a racheté covoiturage.fr, giclé tous ses concurrents, puis une fois assurée de son monopole a mis en place une taxe sur les voyages. Dix pour cent de ce tout ce que les gens dépensent en covoit', formule de déplacement lente et contraignante, adoptée bien souvent parce que le train est trop cher  ; le tout en cachette, bien sur, il faut farfouiller pour trouver cette info. Allez-y, causez-m'en encore, du service public et de l'honnêteté.

    Je prends un exemple discutable exprès, parce que rester sur le sujet de la grande distribution était un peu trop facile. Ce que je voudrais faire comprendre, c'est que les bons principes sont applicables partout. La fraude dans les transports, c'est un faux problème. La fraude devant les caisses de Leclerc comme celle aux allocations sociales (oui  : ni plus, ni moins, je développerai en fin d'article), c'est un faux problème. La fraude informatique, commodément nommée «  piraterie  » par ceux qui sont contre, c'est un faux problème.

    Le problème, ce n'est pas le téléchargement illégal, c'est Apple et Microsoft. Copiez un programme informatique, on vous nommera voleur. Volez le monde entier, on vous nommera meilleur patron du siècle...



*SOCRATE était le système de réservation informatique de la SCNF dans les années 90  . Il est resté un exemple proverbial de gros plantage très cher, au sein d'une histoire industrielle Française qui n'en manque pourtant pas  ; mais tout pardonner au privé et jamais rien au domaine public était déjà le mot d'ordre médiatique de l'époque...

** Pour les incultes et autres non-Irlandais qui liraient éventuellement ce blog, Michael O'Leary est une sorte de Bernard Tapie celtique, connu pour être le président de Ryanair et l'un des pires patrons d'Europe, au point que sa boîte a fait l'objet d'une enquête d'Amnesty International...  

 


Un peu partout en Europe, des tas de fois depuis dix ans (et aujourd'hui, une bonne fois pour toutes)

 

 

    «  Linux, c'est trop compliqué  ».

    Nan, ça ne l'est plus tant que ça. Ça l'est au début parce qu'on a tous appris sur Windows, merci l'éducation nationale qui paye des fortunes en licence informatique au lieu de réfléchir, merci nos parents qui à moindre titre font la même chose.

    «  Linux, dès qu'il y a un problème, faut être un pro  ».

    Nan. Faut savoir se servir de sa machine, ce qui n'a rien à voir. Windows, c'est un programme qui sait s'en servir à ta place, jusqu'au jour ou ça buggue et ou tu n'as plus qu'à payer encore.

    Un ordinateur n'est pas un outil anodin. En définitive, la solution pour qu'il marche bien, ce n'est pas tel ou tel logiciel  ; la solution pour qu'il marche bien, c'est toi. Ce n'est pas un frigo. Tu ne peux pas te foutre de comment il marche jusqu'au jour ou il marche plus  ; tu dois apprendre à t'en servir. Windows, c'est le margoulin qui cherche à te faire croire le contraire, parce que c'est comme ça qu'il va te plumer.

    «  Ben moi, je préfère payer que passer des heures à faire des trucs chiants d'informatique  ».

    Normal. C'est comme ça qu'on nous éduque, pas vrai  ? En termes de Time is Money. On oublie bien souvent de penser que c'est réciproque.

    Illich (Ivan Illich, pas l'autre) a calculé, si l'on tient compte du temps de travail nécessaire pour acheter et entretenir une voiture, que celles-ci n'avançaient pas plus vite qu'une charrette à bœufs. Le même principe vaut pour ton PC  : cent euros de licence, pour un Windows qui va user ton disque dur, te faire payer des logiciels en sus, t'être vendu avec des machines achetées toutes faites et généralement pourries -alors que l'idée de base d'un PC, c'est de choisir les pièces soi-même...

    Au bout de combien de temps apprendre l'informatique, c'est rentable  ? Toi qui passes ta vie à bosser pour acheter des trucs, tu ne le sauras jamais. Ceux qui perdent leur vie à la gagner ne savent pas faire grand-chose d'autre  ; voilà pourquoi le chômage est un problème, quand il devrait être une chance*.

    À force, je jouis d'une certaine compétence dans ce domaine ou je suis loin d'être doué de nature  ; pas acheté une bécane ni quelque logiciel que ce soit depuis dix ans. Faite le calcul, vous qui en êtes dans le même laps de temps à votre troisième bécane à mille brouzoufs. Rajoutez à l'économie réalisée... disons, une douzaine de machines en état de marche, un peu partout en France et en Belgique, que j'ai construites, récupérées et/ou retapées pour les copains dans la dèche, toujours sans un sou, et sans forcément passer des centaines d'heures à apprendre des trucs -internet croule sous les informations nécessaires, suffit de chercher un brin. Rentabilité, vous disiez  ?

    «  Ouais, mais t'as un PC tout pourri  »

    Ben non, plus maintenant. J'en eus, c'est même le moins qu'on puisse dire  ; mais je débutais en récup', et surtout c'était à l'époque ou l'informatique évoluait à toute vitesse  ; ce n'est plus le cas. Les bonnes configs d'il y a cinq ou six ans tiennent largement la route aujourd'hui pour un usage courant, voire même pour les gamers et les vidéastes quand on leur redonne un coup de lustre. Ma bécane actuelle date de 2008, et est tombée en rade trois ans plus tard quand son ancien propriétaire me l'a laissé parce que «  ça marche plus  »  ; trente minutes de bidouille et un changement de carte graphique plus tard, j'avais gratos ce que la FNAC vous vend un RSA et demi. Marche très bien encore aujourd'hui, je lui rajouterais juste un peu de mémoire vive que j'aurais presque un machin haut de gamme.
    
    Un RSA et demi... six cent boules, pour ceux qui savent pas. Cent heures de smic. Au bas mot trois ou quatre mois de «  pouvoir d'achat  » chez les prolos -et encore, s'ils n'ont pas trop de crédits aux fesses. Le tout dans un monde qui passe son temps à jeter des trucs encore utiles.

    Le tout dans un monde en crise, et pas près d'aller mieux, ou ne pas renoncer à nos fantaisies d'achat commence à craindre sérieusement...

    Rien que cette année, j'ai vu deux potes acheter un magnifique PC portable flambant neuf, puis passer les mois suivants à galérer par manque de pognon, et ne pas faire le lien entre les deux. Tous deux se réclament d'un mode de vie alternatif et anticapitaliste, parce que le dire nous place du bon côté de l'intelligence sans avoir à trop réfléchir  ; ils sont bien d'accord pour dire l'évidence, à savoir que l'Occident doit changer ses mauvaises habitudes, mais semblent incapables de comprendre que l'Occident, ils en font partie, et que faire les choses différemment n'est pas une option pour eux non plus. Le pire, c'est qu'ils ne se reconnaîtront peut-être même pas s'ils lisent ceci, mais j'espère me tromper sur ce point.


    Vous allez me dire, «  on s'éloigne du sujet de la fraude  »  ; pas du tout. Pas dans une société malade au point de mettre hors la loi les gens qui cultivent leur jardin sans faire appel à Monsanto. Pas quand nous "faciliter la vie" tout en nous  "responsabilisant" sur nos "devoirs" et en "pénalisant" les "comportements abusifs", ça devient systèmatiquement  jouer au mini-golf avec nos anus.

 

    La fraude veut dire refuser de payer. Personne n'a dit que ça devait être pour de mauvaises raisons. Avez-vous déjà pensé que la plupart des fraudeurs le sont de facto, tout simplement parce qu'ils n'ont pas le choix?  Dans notre monde dominé par les marchands, on cherche à imposer le paiement systématique de ce qui devrait rester gratuit; et de plus en plus de gens n'ont pas de quoi payer, ou ne trouvent pas légitime que ce soit eux qui payent. C'est aussi simple que ça. Qu'est-ce que vous imaginez, que la plupart de ceux qui trichent sur les minima sociaux pourrait parfaitement s'en sortir sans?

 

    L'intéret de l'informatique, c'est qu'il est à la lisière du sujet. D'un côté, il n'est pas indispensable; de l'autre, personne n'imagine s'en passer complètement. D'une part, il est l'exemple même de ce que les gens payent, tout simplement parce qu'ils ne pensent pas à faire autrement; d'autre part, tout ce bullshit de «  téléchargement illégal  » est une image très parlante de ce que je veux dire. Certains auront d'ailleurs noté que le titre de cet article est un hommage à Florent Latrive, qui vous expliquera tout ça mieux que moi -mais lui, ça lui prend trois cent pages.

 

 

    Le chômage est un droit. On cherche à le restreindre, parce que ça coûte trop cher, nous dit-on -c'est vrai, ça, la France est ruinée, y a plus que des Lada dans les rues et des steaks de rat dans les boucheries. On nous fait le même coup pour le RSA, pour la sécu, pour les retraites, alors qu'on brade le patrimoine commun pour le filer à Vinci. On se fout de notre gueule, et quand on dit que tout cela est la faute de «  ceux qui abusent du système  », on s'en fout deux fois  : ce ne sont pas les gens qui abusent du système. C'est exactement le contraire. Et c'est le même raisonnement qui devrait prévaloir pour tous les droits fondamentaux  : la bouffe, le logement, l'éducation, une vie qui ne rend pas fou à force de vide.

 


    J'ai rencontré un jour un Sahélien qui touchait des allocs en France auxquelles il n'a pas le droit. Il m'a expliqué qu'il s'était fait expulser de son village, parce qu'AREVA avait découvert un gisement d'uranium juste à côté. Il vivait à l'époque dans un squat de Marseille, pas loin de la rue Saint-Savournin ou je squattais moi-même  ; un jour, il à demandé à dormir chez nous.

    On lui a demandé «  Pourquoi  ?  »  ; il était chouette, son squat, bien mieux que notre appart' à vrai dire. Il a répondu  : «  Parce qu'ils nous ont coupé l’électricité  ». La, il m'a regardé, m'a fait un clin d’œil, et m'a dit  : «  Ils devaient plus avoir assez d'uranium  ».

    J'ai ri. D'un rire jaune, tirant sur le verdâtre au goût de bile. Ça, m'dames-messieurs, c'était un fraudeur. Et cynique, avec ça. Deux mois plus tard, je lui dus d'avoir participé à ma première action anti-expulsion  ; c'était pour la sienne. Ça a raté. Pas eu de nouvelles depuis.


    Vous allez me dire, «  oui, mais y en a aussi qui abusent vraiment  ». Ouep. Je sais. Vous votez pour eux. Ensuite vous vous plaignez, mais c'est trop tard.

    Voila pourquoi c'est beaucoup plus facile de s'en prendre au voisin d'en face, qui ose commettre le crime de ne rien glander et que notre si permissif gouvernement ne laisse pas pour autant mourir de faim; du moins, pas à court terme...


...   

 

 

   «  Page huit  », me dit Libre Office. Cet article que je voulais concis commencerait à être un peu longuet que ça ne m'étonnerait pas... la joie de retrouver l'écriture, sans doute, après un mois sans électricité qui m'a pas mal fait penser au charmant épisode narré plus haut (à tous ceux qui m'auront trouvé un poil dépressif durant cette période  : c'est normal). Ou alors, c'est un moyen détourné de procrastiner au lieu de faire des lignes de code  : ceci est le dernier article du blog avant la migration du site, et je vous l'avoue, le HTML commence à me sortir par les orifices.

    Faut pourtant que je m'y remette. Je vais laisser ceci inachevé, plein de questions en suspens  ; c'est peut-être la figure de style que je maîtrise le mieux. Je vous laisserai remplir les vides, réagir, dire des conneries et des choses émouvantes de justesse, comme les humains savent si bien le faire, parfois dans la même phrase.

    Je vais vous quitter, une dernière fois avant un long moment, sur cette devise vieillissante mais que je trouve toujours aussi juste  :


    Libertairement votre.

    Léo.


    
*Je vous ai dit que je faisais un spectacle vachement chouette sur le chômage  ? Oui, hein  ? Ben, je le répète. C'est beau, drôle, intelligent, pas cher, tarif réduit pour les gens bien, contacter l'auteur.

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