Nature humaine.

Publié le par Léo Dumas

Villiers sur Marne, début des années 90


Pourquoi j'ai pas le droit d'ouvrir?

J'en ai marre de relire les vieux Femme Actuelle de mamie. Je m'ennuie. Je veux lire des vrais livres. Y en a des super, ici, très beaux  Mais ils sont tous dans l'armoire du salon qui est fermée à clé, et j'ai pas le droit d'ouvrir. J'ai essayé, une fois; j'ai failli casser la vitre, et on m'a grondé * .

Ma mamie est gentille, mais je m'ennuie avec. Papy... il me fait un peu peur, il est trop autoritaire. Y a le grenier, ici, qui est chouette, au moins on peut être tout seul; mais il est plein de poussière, et les jouets sont vieux. Tout est vieux. J'aime pas être la. On dirait Qu. , mais sans le village pour se balader.

Ici, on n'est jamais bien. Je veux aller chez mon autre papy. Je veux partir.

Ou alors, je veux juste qu'on me laisse voir ce qu'il y a dans l'armoire aux livres.

Je veux juste qu'on me donne des mots.


* Oui, je parlais vraiment comme ça étant gamin. No comment.


Temps présent.


Retrouver les mots. Enfin, après tant de mutisme. Putain, que c'est bon.

Cette bonne vieille langue Française, vieillotte, étriquée, moisie aux entournures, raciste, sexiste, tout ce que tu veux, mais si pleine de mots fascinants. Si dure à galvauder, ce qui oblige les faiseurs d'opinion à de si grands écarts qu'ils passent souvent la frontière du ridicule; si structurante, parfois, bienfait incalculable pour des esprits chaotiques comme le mien.

Reste à en reprendre l'usage, reste à trouver la motivation de s'en servir. Reste à remonter à la surface notre fardeau d'émotions enfouies, enrichi de nos réflexions, pour en faire le terreau de nos discours, comme le lombric de base passe ses journées à transformer la terre inerte en humus créateur de vie; et la vie de lombric, chers lecteurs, c'est pas un mince boulot.

Lui n'a pas le choix. Mais nous.... bons dieux, qu'il nous est facile de renoncer au combat ordinaire.

Enfin, m'y revoilà. Après bien des efforts silencieux, j'ai remonté tout la-haut mon gros caca en tortillon, qui fera en son temps les délices d'autres créatures vivantes -après avoir fait, peut-être, rigoler quelques mômes de passage, c'est toujours ça de pris et décidément ma métaphore tient la route; fini d'être enterré, fini d'étouffer sous ma carapace. Je redeviens sans coquille, retourne en surface, vaguement prêt pour le prochain piétinement du monde.


La surface... la ou l'on émerge, la ou l'on voit l'immensité autour de soi. La ou c'est tellement dur, de ne pas courir se remettre à l'abri.

 

On a tendance à penser que la surface, c'est un mieux, par rapport à "j'étouffe six pieds sous terre". Techniquement parlant, c'est une connerie. Quand on vit la pure horreur de l'asphyxie, qu'elle soit physique ou autre, on n'a au moins pas le loisir de la penser comme telle, et les réflexes et l'énergie viennent tout seuls comme des grands pour nous venir en aide. Quand on s'en sort...

On peut respirer; c'est pas une petite différence. Mais ce n'est pas la fin de nos ennuis.

Les toxicos enfin cleans, les dépressifs en convalescence, les fraîchement libérés d'une histoire d'amour destructrice, savent de quoi je parle. En fait de surface, la plupart se voient plutôt sur celle de l'océan; les poumons libérés de l'eau, mais condamnés à nager pour survivre, sans savoir combien de temps avant d'atteindre une terre émergée; sans même savoir, bien souvent, s'il y en a une.

Et le pire, c'est qu'on n'a pas envie.

Beaucoup sont morts comme ça, à finalement se laisser couler au fond après tant d'efforts pour remonter; à se dire que ça valait mieux que continuer à avancer vers on ne sait quoi, encore et encore.

Vous allez rire: certains même en arrivent la après un combat terrible, interminable, pour survivre, combat qu'ils ont gagné avant de perdre celui contre eux-mêmes; ils remontent à la surface, regardent autour d'eux, sentent naître en eux la première pensée lucide depuis leur immersion; et cette pensée, c'est: "bof". Et ils replongent. Crevant du jour au lendemain, sans même laisser à leurs proches le temps de cesser d'applaudir leur si méritoire guérison.

C'est un peu le résumé des trois dernières semaines de vie de mon grand-père, par exemple.

 

 

Le bonhomme m'a mis plus d'une fois devant mes contradictions. Sous prétexte que je ne l'aimais guère étant petit, sous prétexte de n'avoir jamais créé d'attache affective, je l'ai volontiers taxé de racisme, d'antisémitisme, de misogynie, plus tard d'être un sale capitaliste quand la naissance de ma conscience politique m'a fourni de nouvelles insultes; je l'ai chargé, en gros, de tous les maux de la société de son époque, comme s'ils les avait inventé, comme s'il avait eu les moyens de s'en extraire, occupé qu'il était à gravir l'ascenseur social pour laisser à ses descendants une vie moins moche que la sienne.

 

L'attaque était facile, bien sur. C'était un bon moyen de me trouver des excuses, pour un échec humain dont j'étais aussi responsable que lui.

 

 

La culpabilité... comment faire comprendre ça aux gens de bonne conscience?

 

Comment faire comprendre notre manie, à nous autres écorchés de naissance, de ressentir le poids de la faute, simplement parce que des choses ne vont pas bien...



Bref. Je ne l'aimais pas, et c'était réciproque * ; mais il a pris soin des siens, à sa manière. En récoltant du fric. Il est devenu notable Parigot, lui fils d'un menuisier ruiné dans un département que personne ne connaît tellement tout le monde s'en fout; il a géré des milliers de vies, parce que c'était ça ou l'inverse; et puis, il a joué en bourse, parce que c'est ce qu'on fait quand on veut devenir vraiment riche. Et il a réussi, le vieux salaud.


Voila ma famille de paniers percés pétée de thunes, comme ça, sans être prévenue à l'avance ni rien. Dans le genre cadeau empoisonné, c'est radical, surtout pour ma génération qui n'aime pas beaucoup les faiseurs d'argent **.

Me voila redevable envers un mort à qui je n'ai jamais rien donné. Il aurait voulu puissamment m'emmerder, qu'il s'y serait pas pris autrement. Je ne peux même pas lui en vouloir: il n'en savait rien.

Et puis, il y a Qu.



*J'ai bien dit "je ne l'aimais pas". Voila un exemple de cochonnerie dans la langue Française, ou cette expression nous fait entendre "je le détestais". Ce que je veux dire très exactement ici, c'est: je souffrais d'absence d'amour envers (et de) cet homme.

J'en souffrais plus que je ne voulais bien l'admettre, d'ailleurs. Trop tard pour y remédier...



**
Ici, en revanche, comprendre: "on les pendrait bien avec les tripes des homophobes".Enfin en disant "ma génération", je parle un poil vite et pense surtout àma sœur de cœur et accessoirement de chromosomes...


22 Février 2014. Qu., Haute-Saone.



J'ai évité cet endroit comme la peste pendant des années, le poil hérissé à la seule idée d'y retrouver les gens qui le possédaient; et voila que les gens qui le possèdent, c'est en partie moi.

Difficile de ne pas y voir la main du sort, et sa putain d'ironie.

 

Après un si long boycott pour des raisons plus ou moins assumées, m'y revoilà. La ou tout à commencé, d'un point de vue d'histoire familiale. Dans une baraque construite, habitée, entretenue par des gens qui portent mon blaze, depuis 1783.

On est jusqu'au cou dans mon histoire, du plus petit bout de mon ADN paternel au moindre détour dans mes souvenirs d'enfance.

 

C'est Qu. Il m'a fallu un enterrement pour redécouvrir que j'y étais bien. Que je préférerais crever plutôt que laisser cette bicoque tomber en ruine, ce qu'elle est bien partie pour faire si on ne s'en occupe pas. Qu'un excellent moyen de se défouler après des funérailles, quand on n'a plus qu'envie de s'arracher la peau avec les ongles et qu'on sait même pas pourquoi, quand on prend conscience du noyau dur de son être, la, tout au fond, la ou on laisse personne voir...

 

Qu'un excellent moyen, donc, de détourner la sauvagerie ignoble qui rampe au fond de moi, cette violence totale, sans limite, que je caricature d'un article à l'autre en espérant que tout le monde se dise "boarf, il en rajoute une couche", et qui m'aurait fait finir en taule si je n'avais pas eu énormément de chance, et un don remarquable pour la dissimulation...

c'était de prendre cette putain de maison à bras-le-corps, d'en limer les outils rouillés, et de dézinguer sous la pluie battante des quintaux de gui et de lierre, pour sauver ce qui pouvait l'être des arbres mourants dont les fruits ont tant nourri mon corps de gamin qui bouffait rien à table, dont les pommes un peu blettes m'ont appris à jongler lors du dernier été que j'ai passé la-bas, il y a quinze ans... 

 

La rage, le chagrin, le mal-être, l'hideuse sensation d'avoir été un putain de connard toute ma vie, avec un vieux bonhomme qui faisait ce qu'il pouvait. Tout ça, j'ai commencé à l'accepter, en contribuant de manière infime à rendre le monde meilleur -oui, c'est du Pratchett, bien vu les copains. 

 

Et au détour d'un écorchement sur une branche d'aubépine dont je m'étais pas assez méfié, je suis tombé sur moi.

 

Je m'étais perdu de vue ces derniers temps. J'avais abandonné tout recul, obligé par mon instinct de survie à me calfeutrer le plus profond possible sous mon crâne; et puis, j'étais la, révélé par l'abattage de parasites végétaux et de mes dernières barrières mentales.

 

Ce fut un soulagement. Pas une joie; j'ai très peu de joies, dans la vie. Pour moi, l'absence d'angoisse, c'est déjà pas si mal. Mais des notions comme le bonheur me dépassent complètement quand elles excèdent la dizaine de minutes. Si ça existe, je crois n'être pas fait pour.

 

J'ai vu moi. C'est à dire un mec qui devait absolument, s'il voulait avoir un peu de vie encore avant de sombrer dans le grand Marasme, essayer de croire un peu en quelque chose. N'importe quoi. Un truc qui vaut la peine de se bouger le cul.

 

Et puis, lui et moi, on a regardé autour de nous. On a vu notre histoire, rejetée, laissée en plan, niée au point que je n'écris pas même ceci sous mon vrai nom, et pourtant pas pire qu'une autre. Pas moins digne d'être portée.

 

Alors, on a décidé de la reprendre. Et on s'est réunis, pour redevenir Moi.

 


Ça vous rappelle quelque chose? Normal. Vous l'avez vécu, ou peut-être avez-vous lu mes dernières Brèves de Cirque, ou je racontais un peu la même chose. L'histoire d'un être est faite de cycles.

 

Je vais partir. Pas tout de suite, rien ne presse. Mais, ma vie n'est pas ici. Elle n'est pas en ville, je déteste les villes. Dès que j'y suis, je n'ai qu'envie de m'y saouler la gueule et d'y salir des femmes, et moi avec. Je ne sais pas être un bon citadin. Je sais être un humain acceptable en milieu rural, déjà parce que moins de monde nous y juge; ça aide.

 

Enfin (putain, enfin!), se sentir assez fort pour enlever des couches de protection entre moi et le monde..., car la ville en est une, pas de doute. L'anonymat est une barrière puissante.

Retaper ma maison. C'est presque un mantra. Retaper ma maison, en attendant de savoir ce que je veux en faire. Y vivre, y faire vivre, y créer, n'en faire qu'un camp de base pour vie nomade, ce qui se comprendrait si près du camp de Roms de Lure...

 

Parmi les choses que j'ai redécouvert ces temps-ci: je suis un manouche dans l'âme. Je le sais depuis qu'enfant j'ai joué avec leurs gamins aux mains dégueulasses, avec un plaisir d'être avec l'autre que je n'avais guère connu avant; certains naissent parias. J'en suis. Les tanj' et moi, c'est à ça qu'on se reconnaît.

Et nous ne sommes pas des gens sympathiques. Mais on sait défendre un terrain, quand on n'a plus que ça qui vaille.

Il y aura bientôt un temps ou je vous redirai: bonsoir du bout du Monde. Ce sera sans doute de la-bas, peut-être d'une destination plus improbable; le vent de la vie va souffler fort, cet été, je suis au moins sur de ça.

Le fait est que les hurlements de mon âme sont loin d'être éteints (comment ai-je pu croire le contraire?); j'ai des besoins d'ailleurs, des besoins de racines aussi. Et peut-être ai-je trouvé l'endroit ou je pourrai construire cette contradiction. Ça marchera... ou pas, je vous le ferai savoir.


J'ai tu tout ce qui constitue cet article, des semaines durant. Profondément tu, au point d’inquiéter mes proches. Pardon à eux. Et pardon de vous avoir choqué, si vous a choqué ce cri de libération.

Et merci, si ce n'est pas le cas, de votre attention.

Humainement votre,

Léo.

 

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