On achève bien les révoltes

Publié le par Léo Dumas

Dépêche ARP du 26 Juin 2014 *

 

 

 

Prologue: Grenoble-Clisson, 20 Juin 2014

 

 

Dix heures de route. À peu près le temps nécessaire pour rejoindre Naples ou Berlin.

 

J'aime les montagnes, et leur capacité de résistance aux infrastructures mégalomanes que veulent leur infliger les gros tarés au pouvoir chaque fois qu'ils se prennent pour des bâtisseurs ; mais il faut reconnaître qu'un camp de base dans les Alpes, quand tu veux rejoindre la Bretagne, c'est tout sauf idéal. Ce bon vieux Massif Central se dresse sur le passage comme une armée de fachos Texans traquant le clandestin à la frontière du Rio Grande, en moins discriminatoire et plus efficace; et si les milliards de la Pieuvre autoroutière ont péniblement réussi à y poser leur hideux tentacule Nord-Sud pour contenter touristes Parisiens et routiers Espagnols, la traversée de la France en suivant la course du soleil reste une balade que je ne recommande ni aux débutants ni aux narcoleptiques.

 

Tout ça pour quoi ? Pour un de ces moments d'enthousiasme collectif qui occasionnent régulièrement nos actes les moins réfléchis. En l'occurrence, pour une soirée passée avec ma frangine et plusieurs grammes d'alcool dans le sang, soirée dont je me suis réveillé le lendemain détenteur d'une place pour le Hellfest.

 

 

Pour les catholiques, auditeurs de Skydaube et autres incultes qui pourraient se poser la question, le Hellfest est un des principaux rassemblements de métalleux en Europe depuis la quasi-disparition de notre industrie sidérurgique. Régulièrement accusé de tous les maux par les nostalgiques du pape Pie XII, ce festival a une image médiatique en demi-teinte ; les journaleux s'adressant aux djeunes insistent sur le côté bon enfant, la relative absence de violence et le soutien -enthousiaste, il est vrai- de la population locale, notamment de ses commerçants, tandis que les gros faiseurs d'opinions oscillent entre la caricature lourdingue, et... le blackout, sans doute faute d'arguments solides pour en dire du mal.

 

Je comprendrai pourquoi à force de découvrir combien les Hellfestivaliers sont solubles dans les schémas sociaux les plus prévisibles... découverte commencée avec la belle brochette de covoitureurs que j'ai sous la main, alors que j'affronte la dernière partie du trajet et l'épouvantable département des Deux-Sèvres.

 

Il y a la Killian, magnifique archétype de métalleux rôliste post-ado, auquel je foutrais volontiers une paire de claques si je ne craignais de me faire mal aux mains sur ses piercings ; chevelure impeccable, vêtu d'une panoplie complète qui doit facilement revenir à un mois et demi de RSA, il ferait plus que ses vingt ans sans sa tentative vouée à l'échec de devenir barbu, et pourrait avoir l'air impressionnant à minuit dans une ruelle sombre. Assis à l'arrière en plein soleil, son smartschtroumpf à la main, enchaînant clichés pontifiants sur la musique et blagues dignes d'un CE2 amateur de carambars (quand elles ne sont pas carrément estampillées Le Pen père), il a surtout l'air con, et commence même à m’inquiéter quant aux gens qu'on va rencontrer sur place ; s'il y en a beaucoup dans le même genre, la « fête de l'Enfer » ne sera pas qu'une façon de parler.

 

Il y a aussi machin, impersonnel mouton au T-shirt très cher et trop grand pour lui, qui vient à peu près uniquement pour Iron Maiden, c'est dire s'il a du  goût ; et un autre type, tellement peu existant que je n'ai rien à en dire à part qu'il jouait au culbuto avec ses cervicales en écoutant le smartschtroumpf de Killian crachoter du greeeeuh (« T'entends, en fait c'est une reprise du truc breton, la, t'sais, le morceau de Manau, dans la vallée lalala... » **).

 

 

On finit par trouver ou se garer, dans une ville de Clisson pleine comme un œuf de bagnoles indiquant sans le moindre doute que nous ne sommes pas en teuf ni à la fête de l'Huma ; le métalleux moyen a les moyens, c'est le moins que l'on puisse dire. À vingt mètres du parking, deux gamines font du trampoline dans leur jardin, sans se soucier des lointains accords aux relents de jungle urbaine nous indiquant qu'on arrive pile à l'heure pour louper Sepultura.

 

Et la longue marche commence, vers...

 

 

* ARP : Alter-Revue de Presse. Vous en saurez plus sur le concept à l'occasion de la migration du site.

 

** Citation authentique. L'une des rares fois dans le trajet ou j'ai desserré les dents, c'était pour leur apprendre l'existence de Tri martolod. Pas mal pour des mecs qui écoutent 60% de groupes directement influencés par la culture Celte...

 

Sinon, le groupe en question s'appelle Eluveitie. Les albums sont chiants ; les deux chansons que j'ai écouté en live furent assez supportables.

 

 

 

Contexte : ou l'auteur peine à rassembler ses idées

 

 

Notes éparses, bouts de remarques empilés, carnet moins rempli de mots que de poussière et de tâches suspectes, souvenirs brouillés par l'alcool et pour d'autres raisons sur lesquelles on reviendra plus loin, écriture manuscrite encore moins lisible que d'habitude -je voudrais vous y voir, vous, dans des conditions pareilles ; bref, écrire en direct du Hellfest était un pari risqué, que j'ai perdu.

 

Ne me restent de concret que quelques lignes exploitables, les restes d'un t-shirt ayant succombé à ses blessures, le bronzage tout pourri typique de ce genre d’événements, une poignée de numéros de téléphone à l'avenir plus ou moins prometteur, et un léger hoquet de stupéfaction en faisant le total du pognon claqué en trois jours -on y reviendra, la aussi.

 

Pas assez de matière émotionnelle : je laisse tomber la non-structure habituelle de mes Errances, et écrirai ceci sous ma casquette d'alter-journaliste. Ce choix m’apparaît d'autant plus pertinent que ce que j'ai pu lire sur le sujet cette semaine était d'une nullité assez affligeante -mention spéciale à Dominique Clère de Rue89, dont l'article est à peu près du même niveau que la prestation d'Ozzy Osbourne dimanche.

 

Ozzy Osbourne... tiens, on va commencer par lui, entre autres.

 

 

 

D'un concert l'autre : ou l'auteur s'improvise critique musical

 

 

Le métal... ou plutôt les métals, que je suis tout sauf expert pour catégoriser. Une fois devenu à moitié sourd et trois quarts bourré, conditions essentielles pour que mes douillettes esgourdes perçoivent dans un concert bourrin autre chose qu'une agression, je connais en gros : le grougrou, le greeeeuh et le groaaargh, les trois styles les plus violents, dont j'aurais du mal à donner une définition claire (respectivement Ruins of Beverast, The Black Dalhia Murder et Emperor, par exemple) ; le doom metal et assimilés, qui ressemble beaucoup à un grougrou passé au ralenti et semble avoir la faveur des gothiques, le pauvre (Witch Moutain) ; le métal kitsch, à base d'imaginaire Med-fan et de voix dignes de la Scala de Milan, je crois qu'ils appellent ça métal symphonique (Angra) ; les machins que je vois pas trop la différence avec le hard-rock (Misfits) ; et enfin les trucs vraiment bizarres, dont je n'ai pas trouvé d'exemple sur place. Voila, vous en savez autant que moi d'un point de vue technique.

 

Brisons de suite le suspense insoutenable : dans les pas loin de cent cinquante groupes programmés, dont j'ai suivi à peu près attentivement une bonne dizaine et entraperçu une trentaine d'autres, mon concert préféré fut sans la moindre hésitation... les Flogging Molly. Ben ouais. Plutôt punk qu'autre chose, aux mélodies davantage folks que « celtiques » dans l'acception métalleuse du terme, ils furent les bêtes de scène les plus badass de mon week-end, loin devant les surestimés Turbonegro ou même Millencolin ; vous me direz, pour un rocker anar aux origines Irlandaises, le préjugé positif était plutôt conséquent.

 

D'une manière générale, j'ai largement préféré les treillis et les crêtes de la scène Warzone (ou sévirent les Tagada Jones, Against Me et autres Mad Sin), ou à moindre titre les caissons de basse kilométriques de la Valley (Electric Wizard, grosse claque), aux grougroutures et groaaarghismes de l'Altar/Temple, scènes ou l'on retrouvait notamment tous les journaleux venus exprès pour dire du mal du Hellfest.

 

Sans parler du Mainstage, qui faisait carrément figure de Jurassic Park des guitar heroes, pour ne pas dire de cimetière des éléphants... bon allez, si, on va en parler, je vois que vous insistez.

 

 

Déjà, il faut savoir que la manie des groupes célèbres de se reformer à chaque contrôle fiscal m'a toujours profondément gavé ; ce genre d'automatismes, rarement mis au service de la qualité musicale, me paraît l'une des pires saloperies du star-system, et sans doute le meilleur moyen pour lui de perdurer en empêchant l'ascension de nouveaux talents moins formatés. Mais bon, je suis bien placé pour savoir qu'un artiste se reconnaît au fait qu'il ne sait pas faire grand-chose d'autre, et même une star du rock peut avoir besoin d'une retraite complémentaire, je suppose.

 

Par contre, en ce qui concerne Ozzy Osbourne...

 

Ozzy, donc -et j'insiste : c'est de lui que je cause, pas de Black Sabbath en général. Saviez-vous que monsieur Osbourne est l'une des plus grosses fortunes du Royaume-Uni ? Qu'il a été la première rock-star à sacrifier sa vie privée et celle de sa famille, pour les besoins d'une... émission de télé-réalité ? Qu'il s'est injustement attribué les droits d'auteur de plusieurs chansons cultes du groupe, écrites en réalité par son guitariste ? Ben, je ne savais pas non plus, j'ai appris ça aujourd'hui en faisant des recherches sur le bonhomme. De l'art de faire tomber les mythes...

 

Bref, on a beau lui reconnaître du prestige, au vieux machin, son retour sur scène semblait au mieux douteux. Et vu la qualité de sa prestation, j'irai même jusqu'à affirmer qu'il a créé un nouveau barreau sur l'échelle de Séguéla*.

 

Les internautes de retour du festoche s'en sont donné à cœur joie, et les comparaisons ont fusé : cousin Machin, Nosferatu avec des cheveux, The Crow après quinze jours de grève de la faim... pour ma part, la silhouette chancelante du Papy Mougeot du métal m'a plutôt évoqué Severus Rogue à quatre-vingt balais, et les fans massés par dizaines de milliers autour du Grand Ancien avaient l'air d'une grande famille mi-émue, mi-embarrassée, face au discours de fin de repas d'un grand-père un peu gâteux mais que tout le monde aime bien. Sauf qu'en principe, c'est le grand-père qui file plein de pognon à ses héritiers, pas l'inverse, surtout s'il est millionnaire, mais je m'égare**.

 

 

Bref, j'arrête avec Osbourne, de peur qu'il nous fasse un arrêt cardiaque si jamais ses oreilles sifflaient trop fort ; tout ça pour dire que le spectacle était au mieux tristounet, au pire scandaleux, quintessence du défilé de vieux cons venus s'échouer sur la grande scène comme des baleines fatiguées de la vie. On les a tous eu : Deep Purple, Soundgarden, Slayer, Maiden, les Killers... y avait même un groupe de reprises de Led Zeppelin, et on a échappé de justesse à Megadeth.

 

Une des meilleures vannes entendues sur le festival : « Et Bon Scott, il a pas pu venir ? »

 

 

* Je dois à monsieur Enki Bilal l'excellente idée d'inventer des échelles statistiques bidons pour décrire le monde à ma sauce. Ainsi, celle de Sorrell décrit la visibilité médiatique d'un individu -et obligera les plus curieux d'entre vous à chercher pourquoi ; quant au fameux publiciste en Rolex, il incarne à mes yeux l'art de se foutre de la gueule du monde contre rémunération, selon l'adage bien connu des Inconnus : « il ne faut jamais prendre les gens pour des cons, mais... »

 

**Pour ceux qui étaient sur place et auront noté le sauvetage du concert par un batteur excellentissime aux allures de petit jeune qui débarque : je signale au passage que le « petit jeune » en question n'était rien de moins que Brad Wilk, des Rage Against the Machine... autant dire le meilleur batteur du festoche, en l'absence regrettable de Dave Lombardo.

 

 

 

De l'art chez les moutons humains de se tondre tous seuls

 

 

« Le métal, c'est une dépolitisation du rock », avais-je asséné à l'un de mes covoitureurs pour lui clouer le bec après qu'il ait dit une connerie de trop. J'étais pas sûr moi-même de ce que je voulais dire, avant de l'avoir sous les yeux une fois dans la place.

 

Quand je dis « sous les yeux », il faut s'entendre. Outre la densité humaine dépassant largement ce que je peux supporter à jeun, ma taille d'habitude appréciable ne faisait pas le poids pour regarder au-dessus de la foule ; la faute à une certaine proportion de sa population capable de jouer à la barbichette avec Michael Jordan sans lever les yeux -d'autant plus que Michael Jordan, dans bien des cas, aurait eu à s'accroupir pour choper l’extrémité de « barbichettes » pouvant servir de cache-sexe à leurs propriétaires. Bref, je fus rapidement paumé au milieu de la foule, situation que j'apprécie à peu près autant qu'une messe dominicale, surtout après une journée entière coincé en bagnole.

 

Instinct de survie, youhou ? Au boulot !, me dis-je. Ce dernier ne se fit pas prier, et repéra immédiatement le flux principal, sans grande difficulté : Iron Maiden s'apprêtant à débuter, la destination du troupeau était évidente, de même que la meilleure stratégie possible : tailler une diagonale*.

 

Pour un emmerdeur misanthrope dans mon genre, un festoche, c'est jamais confortable. Mais sur un site trop petit, c'est pire que tout. Je réalisais l'ignominie en moins de temps qu'il n'en fallait pour passer à la fouille d'entrée : ça allait être la queue. La queue aux chiottes, la queue au bar, la queue pour l'eau, la queue pour les douches, la queue et les bousculades, partout ou j'irai.

 

Merde.

 

 

Mon instinct de survie, toujours lui, et son système d'exploitation Pessimisme, eurent l'heureuse inspiration de faire un tour au camping, histoire de vérifier ce qu'ils commençaient à soupçonner : y aurait pas une seule putain de place libre pour caler une tente. Ce chapitre a pour objet de raconter toutes les horreurs auxquelles j'ai eu affaire sur le trajet, et vous n'êtes pas au bout de vos peines.

 

Les gobelets, d'abord. Vous savez, ces fameuses éco-cups qui permettent aux buvettes de gagner trois sous de plus sous prétexte d'écologie ? Ben au Hellfest, ils ont inventé un nouveau concept : l'éco-cup non consignée, que tu payes un euro mais qui n'est pas remboursable. Joli résultat : un site jonché de gobelets écrasés après chaque pogo, des pigeons qui raquent quinze euros dans le week-end rien qu'en plastique, bref tous les inconvénients des verres de merde sans en avoir les avantages, sauf du point de vue des orgas. Bien joué.

 

L'arrivée au camping, ensuite. Magnifique alignement de chiottes sèches. Dommage, elles sont à l'opposé des concerts, qui eux ont des chiottes chimiques bien dégueus en plein soleil, faudrait voir à pas aller trop loin dans le respect de l'environnement. Passons la-dessus et... eh, c'est quoi, ce bruit de merde ?

 

Ce bruit de merde, mes chers lecteurs, c'est France-Suisse. Ouep, vous avez bien lu : France-putain de sa race de Suisse. Oui oui, le match de foot. Sur écran géant, s'il vous plaît, qui hormis la coupe du monde retransmettra un nombre incalculable de publicités, le tout juste devant plein de stands marchands histoire que des gens restent captifs. J'apprends plus tard qu'Iron Maiden donnait les résultats du match pendant son concert ; ça donne une idée de l'ambiance du Hellfest, souvent décrite comme « bon enfant » ce qui est une manière sympathique de dire beaufisante.

 

Je fais le tour du camping, qui comme prévu n'a plus même la place d'accueillir ne serait-ce qu'une chaise longue ; il faut dire que beaucoup se sont fait plaisir, se réservant des espaces gigantesques à grand renfort de tonnelles et de tables pliantes, tandis que j'en ai vu plus d'un obligé de se poser à un kilomètre du site ; comme je ne cesserai de m'en apercevoir au cours des heures suivantes, l'esprit civique sur place était digne d'une campagne électorale de la section Hauts-de-Seine de l'UMP. La fameuse absence d'agressivité du festival trouve enfin une explication logique : pour être agressif envers les autres, il faut déjà en avoir quelque chose à foutre de leur présence.

 

Pour finir de tirer à boulets rouges sur toutes les raisons qui m'empêcheront de jamais remettre les pieds à Clisson pour autre chose qu'une commande de Muscadet : cette ambiance locale si chouette, dont les médias censément alternatifs nous rebattent les oreilles en permanence, est également due à l'extraordinaire moutonnerie des participants ; j'ai rarement vu mouvements de foule si uniformes, files d'attente si apathiques, manières d'être si standardisées. Tu m'étonnes qu'ils soient pas méchants, bien dressés comme ils sont.

 

 

Rien que les fringues, tiens... 

 

 

*J'explique vite fait : quand on veut s'extraire d'une foule, aller contre son courant est inutile, le suivre conduit tôt ou tard à se retrouver coincé, et les trajets perpendiculaires font vite mal aux épaules, surtout en présence de joueurs de barbichette professionnels. L'idéal est donc de suivre un trajet en diagonale. C'est le même principe qui explique qu'un fou se déplace bien plus facilement qu'une tour sur un échiquier, surtout en début de partie quand c'est blindé de monde...

 

 

 

  De l'art chez ces mêmes moutons d'en redemander

 

 

 

On passera vite la-dessus, je n'ai tout simplement pas eu le courage d'aller dans les immenses espaces de vente mis à disposition des festivaliers encore désireux d'achats.

 

Juste pour vous donner une idée de ce qu'est un « festivalier encore désireux d'achats » dans ce contexte, on va se livrer vite fait à un petit calcul bien populiste. Voilà le budget moyen d'un cli... d'un gentil participant, pardon :

 

-pass trois jours : 200 boules (et c'est pas un pass une semaine, hein, c'est un pass trois jours. Bon, vue la programmation mégalomane, ça se justifie, mais attendez la suite).

 

-trajet : très variable. Je m'en sors à 100 euros aller-retour, par la grâce conjuguée du covoit' et de ma haine des péages et au prix d'un road-trip interminable ; c'est pas si mal. Encore n'ai-je pas eu d'amendes, d'ennuis mécaniques et autres joyeusetés... *

 

 

-boisson : pour un bon vivant ne cherchant pas à rentrer de la picole en fraude dans les concerts, 50 euros sur le week-end restent très optimistes.

 

-bouffe : allez, à peu près autant que la boisson. Toujours si tu fais gaffe.

 

En partant du principe que t'as une tente, que t'as réussi à la monter quelque part, que tu as prévu tout le barda nécessaire sans rien oublier, que tu sors du site de temps à autre pour faire tes courses par souci d'économie -et ça veut dire louper des concerts... on en est donc à un petit RSA pour trois jours de festival.

 

Bref, il faut comprendre que les gens qui, après ces dépenses de base, n'ont rien de plus pressé que de se jeter sur des bracelets à clous, chaussures pour Aliens trichromosomiques, et autres T-shirts publicitaires, ne sont pas n'importe quel clampin. Ils ont des thunes, ou sont étudiants et dans ce cas c'est papa qui en a. Je vous laisse conclure quant à leur déviance sociale supposée... dans la vie de tous les jours, il y a fort à parier que la plupart d'entre eux sont à peu près aussi contestataires qu'un adhérent du MODEM.

 

 

Si je ne me retenais pas, j'irai même plus loin dans l'analyse en faisant remarquer que la cible favorite des quolibets métalleux, à l'image d'un Eric Cartman dont l'opposition à la société de consommation est des plus notoires, ce sont les hippies (ou du moins l'image qu'ils s'en font, parce que les hippies, de nos jours, hein...). Est-ce à cause de leur rapport à la violence ? Ben non, on vient de vous dire qu'ils étaient pas violents non plus, les grougrouteurs (j'ai même entendu un gendarme dire à son collègue « Tu vas voir, en fait c'est des bisounours » ; les bisounours apprécieront). J'aurais plutôt tendance à penser que les gens se réclamant du mouvement hippie, ou roots, ou néo-bab, peu importe la terminologie, revendiquent une critique du consumérisme -qu'elle soit superficielle ou assumée est un autre débat. Et que c'est ça le vrai problème.

 

Le végétarisme ? Truc de hippie. Trier ses déchets ? Truc de hippie. Ne pas acheter des fringues conçues en Chine par des esclaves de cinq ans et demi ? Ta gueule, hippie, laisse-moi porter mon T-shirt de propagande pour montrer à quel point je suis Rock'n Roll. Le message du métal, c'est ça aussi.

 

C'est dans ce sens-la, je pense, qu'on peut parler de rock dépolitisé, du moins si on le compare au Rock'n roll originel et son esprit résolument contestataire ; de rock imagé mais sans conscience, de rock ou personne ne comprend les textes mais ou tout le monde s'en fout. Parce que l'enjeu, ce n'est pas le message, mais de créer de l'entre-soi.

 

Je ne mets pas tout le monde dans le même panier, évidemment. Lofofora ou Tagada Jones, pour ne citer qu'eux, ont des textes politiques qu'ils chantent d'ailleurs dans leur langue natale, affichent clairement leur soutien aux intermittents, et se sont toujours tenu à l'écart des majors du disque malgré une renommée qu'ils auraient pu faire fructifier ; mais leur influence idéologique est celle du punk, non du métal. Le métal n'est pas (plus?) une révolte, c'est un folklore.

 

 

Voila pour le crachat dans la soupe. Passons maintenant à plus positif, car positif il y eut...

 

 

* Ne parlons pas de l'option train, je dézinguerai bien assez les tarifs SNCF dans « du bon usage de la fraude », article à venir prochainement.

 

 

 

Ou l'auteur se fait passer pour un auteur (le fourbe)

 

 

« Salut, je suis bloggueur, est-ce que je peux vous poser deux-trois questions ? »

 

Jamais osé faire ce coup-la avant, et je le regrette : bien utilisée, cette formule magique renvoie Ali-Baba en personne au rang d'enfonceur de portes ouvertes. Je n'ai même jamais eu à les poser, mes deux-trois questions, tellement les gens avaient de trucs à dire. Ça tombait bien, je savais pas trop quoi demander.

 

Sans surprise, les grougroutiers en tenue d'apparat furent les moins intéressants à non-interviewer ; il en va des gens comme des disques durs, quand on les formate, ça vire toutes les données utiles... en revanche, j'ai bien rigolé avec les participants venus en touristes casuals.

 

Ce petit couple bien allumé, tiens, elle de Toulouse, lui de Bordeaux, qui ont fini par se donner rencart ici faute d'arriver à se voir en temps normal, et qui s'engueulaient sur l'affaire Cantat et l'intérêt d'aller voir Deep Purple ; trois quarts d'heure de sketch à la Audiard, qu'ils m'ont fait, sans faire de pause, j'aurais du emmener mon dictaphone. Juste à côté, la sympathique festivalière dont la crème solaire m'avait sauvé la vie une heure plutôt se mêle au débat, vibrante d'indignation : « et moi, tu me demandes rien, moi ? » . Un moment plus tard, tous les clampins restés assis à huit cent mètres du mainstage parce qu'être pressé par la foule sous le cagnard, ça va cinq minutes, se retrouvent debout et pressés les uns contre les autres, par la magie étrange d'un bloc-notes et d'un type qui se prétend journaliste. Les humains sont parfois stupéfiants.

 

« Putain, t'écris mal »

 

« Ouais, mais c'est passqu'il est gaucher, j'ai le même problème »

 

« Mais alors, t'es musicien, nan ? »

 

« Euh, ouais, pourquoi ? »

 

« Ben, t'es gaucher, t'écris un blog de musique, alors... »

 

« Euh, ouais mais nan, c'est pas tellement un blog de musique en fait »

 

« C'est un blog de quoi ? »

 

« Euh... ». Va expliquer ça à chaud, toi. « C'est, disons, un blog généraliste, c'est un regard sur le monde vu par un nomade qui observe la société de l'extérieur ; mais c'est un peu autobiographique, aussi »

 

« Ah ouais, je vois ». Mouais, mon œil. « Mais genre, tu vas écrire ce qu'on a dit et tout ? »

 

« Dis bien qu'Iron Maiden, c'était de la boooombe ! ». Ça mon gros, tu peux toujours courir.

 

« Ouais, et dis qu'il y a plein de gonzesses trop bonnes, aussi »

 

Éclat de rire général, chez les mecs tout au moins.

 

 

C'est vrai que j'ai pas abordé cet aspect-là, tiens. En effet, je m'attendais à un public plus majoritairement couillu ; c'est loin d'être le cas, à part peut-être sur la Warzone. Et il faut le reconnaître, la culture de l'apparence des métalleux, qui dans le cas des bonhommes tend surtout à faire ressembler les plus gros à des Grizzlis endeuillés et les plus maigres à des paratonnerres, obtient de bien meilleurs résultats quand il s'agit de transformer une poulette mal remise de son adolescence en fantasme ambulant capable de coller un malaise vagal aux lecteurs d'Elegy.

 

Passons sur les Goths, que j'ai jamais vraiment pu blairer, et épargnons-nous le couplet féministe facile sur les minettes à moitié à poil jouant les dominées face à des types qui trouvent transgressif de les tenir en laisse et/ou de les baiser en public ; je doute que le problème soit véritablement à ce niveau-là.

 

Je suis allé en voir deux, de ces oiselles-objets, maquillées tous azimuts et portant sur elles à peine assez de tissu pour faire une fronde ; premier constat commun et pas vraiment surprenant, elles étaient ravies que quelqu'un vienne les écouter et pas leur parler. Elles qui ont passé trois jours à s'exhiber, j'ai du être leur seul moment d'intimité du week-end.

 

Elles me racontent leurs vies ; enfin, les histoires qu'elles s'en sont faites, comme tout le monde d'ailleurs. Des histoires plutôt banales, de filles de bourges qui s'ennuyaient l'adolescence venue, ont tenté d'y remédier en faisant n'importe quoi, puis ont fini par trouver leur bande : celle des gens qui n'en avaient pas. L'une d'elles me montre ses brandings et les traces de « ma première TS, y en a eu trois » ; l'autre m'explique qu' « à quinze ans, j'étais l'obèse du collège, je passais les intercours à me cacher ».

 

Je la regarde -enfin, je ne vais pas essayer de vous faire croire que je matais pas déjà un peu ; en fait, obèse, elle l'est toujours. Mais une obèse qui a appris à paraître sexy. Elle a réussi ce tour de magie connu des seuls humains : régler un problème en affirmant qu'il n'existe pas. Et ça marche. Ses mouvements sont ceux d'une fille qui se sait désirable, sa teinte de cheveux est d'un roux calculé au quart de poil pour aller avec un fond de teint abondant, mais disposé avec un savoir-faire de maquilleuse pro ; seul son regard la trahit un peu. C'est celui d'une ado rejetée, et il le restera ; foi d'acteur, tricher avec ses yeux demande autre chose qu'un coup de pinceau.

 

Elle jette son corps en pâture à la foule, et la foule la dévore. Elle en jouit comme d'une revanche, elle qui comme moi a connu ces années ignobles ou elle était vue comme un truc même pas comestible ; lui demande pas d'être féministe, pas encore. Rien que se sentir femme lui a tellement demandé.

 

Voila qui elles sont, ces filles ; des gens qui ont enfin trouvé une forme de conformisme au sein duquel elles n'étaient pas systématiquement foutues dans la grande poubelle du hors-norme. Elles n'en demandent pas plus, et feront tout pour que ça dure.

 

Va juger ça, toi. On fait ce qu'on peut avec ce qu'on est, surtout quand on grandit sous des regards qui nous disent qu'on est de la merde. J'en sais quelque chose.

 

 

Avant qu'on se quitte, elle me demande de lui rouler une pelle. J'hésite un peu : le bonhomme a ses côtés, qui n'a pas pipé mot depuis tout à l'heure, a une étrange lueur dans le regard en entendant ça. En un quart de seconde, Pessimisme™ lance le programme jesuisplusmechantquetucrois.exe, et décale légèrement mes appuis tout en scannant la bête -poids coq, posture voûtée, les bras ballants, pas l'air bourré ni autre chose... aucun danger en vue. Je me sens un peu con en réalisant combien ce réflexe de défense est absurde : il accompagne Madame à longueur de mains au cul depuis le début du festoche, ça doit pas être le genre à marquer son territoire...

 

D'un coup, je comprends. Son truc à celui-là, c'est justement les mains au cul. Il ne veut pas protéger le corps de sa compagne ; il veut mater ce que lui font les autres.

 

Beurk. J'embrasse tout de même Alicia, en espérant que c'est vraiment elle qui le souhaite.

 

J'ai du faire l'affaire; avant de se quitter, elle me fait sa confidence la plus intime : son vrai prénom.

 

La, le mec grimace franchement. On a mis de la réalité dans son fantasme ; on lui a cassé son jouet.

 

Bordel de merde à Dieu, plus je connais les hommes, plus j'admire les femmes de supporter ce qu'ils sont...

 

 

 

Epilogue: Clisson-Grenoble, 23 Juin

 


Le camping est vidé à douze heures pétantes, les locaux le parcourent déjà à la recherche des incroyables amoncellements d'objets laissés sur place -y en a même qui n'ont pas pris la peine de démonter leur tente ; la ville entière est un bouchon gigantesque, sans même l'aide de la police dont je ne vois nulle part trace des traditionnels contrôles d'alcoolémie post-festival -ils n'ont sans doute pas assez de place pour tout le monde en cellule de dégrisement.

Longue route. Parole rare. Silence profitable. J'en jouis comme d'un bon bain d'ouate.

C'est décourageant d'en arriver toujours aux mêmes conclusions sur l'humanité. Notre espèce est grégaire, comme les lemmings sont accros au suicide. Les notables d'aujourd'hui sont les révoltés d'hier. La célébrité est aux connards ce que les îles Caïman sont à l'argent sale. Les gens sont des gens.

Elles ne sont quand même pas nombreuses, de nos jours, les histoires dans lesquelles le capitalisme ne gagne pas à la fin.

Ou alors, elles sont toutes petites, discrètes et loin des foules. Difficiles d'accès, seul moyen pour elles de survivre. Elles mourraient de prendre de l'ampleur.

Dans l'ensemble, le Hellfest m'a fait penser à la phrase de Cavanna parlant d'Hara-kiri : « nous avions gagné la guerre contre ce qui ne se fait pas. Mais on l'avait perdue contre le fric ». Le pouvoir l'a très bien compris, qui nous a laissé liberté de forme pour mieux nous baiser sur le fond.
    
C'est ainsi qu'on achève bien les révoltes. Pas grave. D'autres sont à naître.

    
Libertairement vôtre,

Léo

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La fille à la crème solaire 01/07/2014 22:11

Le tube de crème solaire aura terminé sa vie dans une poubelle le dernier soir du festival. Contente d'avoir pu te sauver la vie (et t'éviter le mélanome).
Joli style d'écriture, ma foi... je pense que je reviendrai !