Regards

Publié le par Léo Dumas

 

Paris, Mai 2014

 

 

 

Les regards.

 

 

J'en prends conscience alors qu'ils brillent par leur absence. C'est bien la seule chose qui brille, sous les néons couleur pisse d'un métro synthétisant tout ce que je déteste en ville : l'enfermement, la promiscuité, le stress abrutissant des dérisoires sédentaires qui foncent comme des malades en croyant que ça mène quelque part, le flicage des portiques et des caméras, et les douze francs raqués* pour avoir le droit de se déplacer, symbole de cette idée si capitaliste : le progrès ne vaut que si le pognon sélectionne ceux qui y ont accès ou pas.

 

S'ajoute, sur la ligne quatre comme sur trop d'autres, la pensée désagréable de passer sous la flotte, qui plus est la flotte immondissime de cette fichue Seine aux grisailles de métaux lourds, ou un Chirac ne blanchirait pas même son argent sale... bref, pour un montagnard hydrophobe et accro à la marche à pied, le métro est une certaine idée de l'enfer.

 

Et en enfer, comme prévu par Goethe et Orwell, la fraternité n'existe pas.

 

Il baisse les yeux, ce musicien-clodo institutionnel qui a pourtant parfaitement le droit d'être la, de peur que plonger sa pupille sans éclat dans celle d'un usager soit pris comme de la mendicité agressive et baisse son chiffre d'affaires ; elle baisse les yeux, cette fille-iceberg qui serait jolie partout ailleurs, en repensant à la dernière histoire d'agression nocturne dont une copine a été victime. Il ne décolle les mirettes de son smartschtroumpf que pour des coups d’œil les plus furtifs possibles, ce jeune étudiant au look d'aspirant-BHL, des fois que je sois une terreur urbaine n'attendant qu'un prétexte pour s'en prendre à lui.

 

Les seuls qui répondent au bleu terne de mon regard de manouche Germain, ce sont justement les terreurs urbaines, ou plutôt ceux qui se sentent exister en essayant de passer pour tels. Abusés par mon allure de bouffon, comme on dit chez eux, et par ma carrure digne d'une tranche de pain de mie, ils ne résistent jamais à la tentation de provoquer une baston de regards, dans la meilleure tradition de la série Lascars ; je gagne neuf fois sur dix, généralement à leur grande surprise. Ça m'amuse d'autant plus en repensant à mes escapades adolescentes en Franciliannie, ou je craignais pour ma vie dès qu'un de ces desperados de trottoir faisait mine de s'intéresser à mon cas ; quinze ans et dix kilos de nerfs contenus juste ce qu'il faut plus tard, c'est avec une certaine jubilation que j'enseigne aux marlous subterrestres cette leçon essentielle : non, tu ne fais pas flipper tout le wagon, mon p'tit père. Qui que tu sois, j'ai connu pire.

 

Oups. Bon, la, on va baisser les yeux. Ils viennent de rentrer à quatre, la mine radieuse de qui vient d'avaler une mouffette vivante, la gestuelle d'une bande de hyènes après quinze jours de menus végans ; le genre à prendre mon absence de peur pour une provocation. Peu adaptée à la vadrouille piétonne dans les grandes villes, Diplomatie** est restée au tarmac, et les coins confinés rendent à moitié dingue la sale bête en moi, comme si elle en avait besoin ; risquer une baston ici serait une mauvaise idée, pour eux comme pour moi.

 

 

Trois stations de métro et cinq de RER plus tôt, j'ai croisé un vrai grand fauve urbain comme dans les discours de l'UMP. Un balèze, je le précise car c'est pas forcément le cas ; on ne les reconnaît pas à leur carrure, plutôt à cette indéfinissable aura de fureur maîtrisée, un visage de marbre, mais irradiant la puissance comme tout le cabinet de travail de Marie Curie, un corps qui donne l'impression d'être très exactement la ou il veut être, des mouvements à mi-chemin entre une championne Est-Allemande de lutte Gréco-romaine et Anthony Hopkins dans le Silence des Agneaux...

 

Et la fixité du regard. Pas le vague aux yeux calculé de qui ne veut pas se faire remarquer ni les regards en coin de la bête traquée, mais le focus vaguement obsessionnel de qui n'a rien à craindre de son environnement.

 

Tous les prédateurs ont ce regard. La vision périphérique propre aux herbivores ne leur sert à rien ; ils n'ont pas besoin de détecter le danger alentours. Le danger, c'est eux.

 

 

Il est impossible de décrire un humain avec des mots. On peut tout juste en donner une vague idée. Si je vous dis que c'était un grand black avec une gueule de tueur froid, vous allez voir une caricature, pas un bonhomme ; il faudrait expliquer à longueur de pages son extrême jeunesse, ses fringues fatiguées typiques des benjamins de familles nombreuses, son teint exempt de traces post-bringue de la veille, chose rare chez les jeunes urbains le samedi matin... il faudrait tout dire, y compris la subjectivité, l'impression qui m'est restée de cette histoire sans paroles : que ce bonhomme sans doute capable de me transformer d'une seule main en petite tache de gras par terre m'a paru foutrement sympathique.

 

« Le reproche est grave : sans me faire prier, j'ai donné mon amitié/ à des esprits meurtriers », chantait Akhenaton quand je découvris Marseille en 95 ; c'est la-bas que j'ai découvert un truc étonnant : j'aime bien ce genre de gaziers que d'aucuns appellent les mâles Alpha. J'apprécie -et c'est souvent réciproque- la compagnie de ces types dont la seule présence tend à humidifier les sous-vêtements de leurs frères masculins -et les petites culottes de pas mal de frangines, pour d'autres raisons. Sans verser dans le romantisme idiot que les humains domestiques associent aux barbares à belle gueule depuis les films de Gabin et Belmondo, j'ai appris, à force de me hisser dans la hiérarchie des mecs dangereux, de... disons, du punching-ball humain au regard chargé de haine impuissante, jusqu'au petit félidé psychotique que même les plantigrades évitent d'emmerder pour rien, j'ai, donc, appris à cohabiter avec ce genre de seigneurs de guerre modernes, en leur laissant cordialement la préséance physique en toutes circonstances à condition qu'ils aient la sagesse de n'en pas abuser.

 

C'est pourquoi j'ai osé un signe de tête, discret et impersonnel, quand Golgoth (du quatre-vingt) 13 fit peser ses lourdes prunelles sur les miennes ; une longue non-baston de regards s'ensuivit, chacun de nous reconnaissant l'autre pour ce qu'il était. Je vis clairement un putain de gros malade comme j'en ai rarement croisé même à Saint-Étienne*** ; lui vit, je suppose, un mec habitué aux gros malades, parfaitement capable de s'occuper de leur cas si on ne lui laisse pas le choix, et parfaitement conscient qu'avoir le choix est plutôt dans son intérêt.

 

Bref, les yeux d'un tigre croisèrent ceux d'un caracal.

 

Pas con, c'est à dire économe de ses forces, le tigre se contenta de toiser le calme trompeur de ma petite bête immonde, avant de la gratifier d'un sourire à la Shere Khan ; il se savait supérieur. Il savait aussi qu'on a vu des chats se battre contre des loups****. J'ai souri aussi, soulagé du filet de tension inévitable dans ces cas-là, assez mal à l'aise quand même devant les canines du bonhomme ; je pensais me frotter à du gros, mais à ce point... en fait de tigre, j'étais carrément tombé sur du gros mâle Sibérien après une semaine de jeûne.

 

Peu importe, je lui avais plu. Sans cesser de sourire, il m'a frôlé pour la forme en descendant à Val-de-Fontenay ; c'est alors la blondinette d'en face, rassurée par le départ de Tigrou, qui m'a souri d'une manière bien plus agréable.

 

C'est vrai, tiens, le regard c'est ça aussi...

 

 

 

 

 

*C'était huit avant l'Euro.

 

** Comme son nom l'indique, Diplomatie est un ustensile de résolution des conflits dont la plus chouette propriété est l'augmentation considérable de l'espérance de vie -la mienne comme celle des mecs en face. On mesure mal combien les armes contondantes sont civilisées, jusqu'au jour ou l'on se retrouve obligé de se battre au couteau et ou l'on réalise que notre instinct de survie n'est pas un type bien...

 

*** Ben ouais. J'ai connu malfrats de la région Lilloise, gitans trads en mode « tou as régardé ma sœur », fachos d'Europe de l'Est, marlous du port de Casablanca, et même Forces Spéciales de l'armée Britannique, par ordre croissant de sauvagerie ; mais nulle part ailleurs que dans mon Saint-É quasi-natal, je n'ai vu des types descendre tout un boulevard en collant un pain à chaque passant qu'ils croisaient parce que ça leur paraissait une bonne idée. Nulle part ailleurs que dans l'emblématique (et pourtant pas pire qu'un autre à l'échelle locale) quartier de la Cotonne, je n'ai vu des flics avoir peur de sortir en tenue de leur propre commissariat. J'ai une théorie la-dessus : Saint-Étienne est ce qu'elle est parce que les caïds, les vrais, y ont maté les flics, un peu comme les loulous de la Beaucaire à Toulon ont viré la Camorra à coups de (fusil à) pompe dans les Cazzi...une injustice chasse l'autre.

 

**** Authentique. C'est arrivé à Strasbourg en 1923. Je ne suis pas sur que mon nouvel ami soit au courant, mais vous voyez l'idée : rien ne fait peur à un chat qui a suffisamment pété les plombs. On a beau être un dominant, on n'attaque pas un paquet d'explosifs vivant juste pour se prouver des trucs.

 

Plus exactement, on n'a pas besoin de se prouver des trucs quand on sait qu'on en est un...

 

 

 

 

 

Paris, Café Bonie, rue des Récollets, le soir même.

 

 

 

« Bonsoir, je cherche B., vous savez qui c'est ? »

 

Je ressens un autre type de regard, connu de longue date celui-la : le « qui c'est, ce mec chelou », dont on m'a sans doute gratifié pour la première fois il y a un peu plus de trente ans.

 

Habillé en Léo, c'est dire si je suis présentable, séparé de ma dernière douche en date par une nuit dans petit squatt du XVème à la limite de ce que je peux accepter d'un point de vue hygiénique -dormir dehors à Paris m'est arrivé, mais je m'en passe volontiers ; cerise sur le guignol, je cherche une fille sans pouvoir en donner une description physique*. Autant dire que j'ai intérêt à faire preuve d'une sacrée tchatche si je veux me faire des amis ailleurs qu'au commissariat du coin.

 

Fort heureusement, la sacrée tchatche n'est plus à prouver chez votre serviteur, et jouer le rôle du prolo je-suis-pas-de-votre-monde-mais-je-peux-vous-distraire face à de jeunes bobos se voulant progressistes et tolérants est un exercice que je connais bien, comme tout artiste de rue digne de ce nom. Trois minutes à raconter l'histoire de « qu'est-ce que je fous ici » en l'enjolivant un brin, et j'ai déjà gagné ma première tournée ; j'allume la mèche de la fusée Cuite en craquant sur un ti'punch maison qui me fait de l’œil, et attends que mon entrée en matière fasse réagir quelqu'un dans la foule...

 

En dehors du petit groupe devant qui j'ai joué les charmeurs de serpents, le paysage me gratifie toujours du regard que j'aime le moins, celui du jugement social. C'est vrai que je commence à abuser de mes propres principes ; il serait temps que je renouvelle un tantinet une garde-robe dont peu d'éléments ont moins de cinq ans, et quartier populaire ou pas mon look est à la limite de me valoir une nuit au poste pour mendicité, surtout sous l'ère Philippe Val -ou Manuel, je me rappelle jamais lequel de ces sociaux-traîtres au nom en V (pas comme Vendetta, j'en ai peur) s'est retrouvé chef des ministres plutôt que des journaleux.

 

Bref, j'ai vraiment l'air de rien ni de personne, au milieu des codes vestimentaires tellement abscons de la faune nocturne locale ; putain, que c'est compliqué, ces conneries-la... étonnamment pour un type aussi théâtral, le monde du déguisement m'est toujours resté hermétique, et les dress-code masculins me collent généralement dans la situation du gallinacé moyen devant un couteau à beurre.

 

Mais quelle est donc cette « classe » dont on me rebat les oreilles, quelle différence exacte entre cette idée et celle de « claquer du pognon pour avoir l'air d'un type qui obéit aux codes sociaux merdiques de cette société de l'apparence ? » Je n'ai jamais vraiment résolu cette énigme. Les Parisiens l'ont tous fait, sans exception. Ici, même les clodos ont l'uniforme adéquat, même eux respectent un code ; les seules exceptions que j'ai connu étaient Mouna, et mon vieux pote Jean-Mi de la place de la République, tous deux morts depuis une lurette.

 

Et nom des dieux, ou est donc cette B. ?

 

Finalement, c'est elle qui me trouve : « Salut, Léo ». Je fais face à une jolie brunette, qui... non. Pas jolie, en fait. Mais charmante, oh putain, ça oui. Elle dégage en charisme et en aisance sociale l'équivalent de l'aura de destruction de mon ami Tigrou tout à l'heure ; pas étonnant vu son taf, représentante d'une ONG chez une autre espèce de prédateurs : le haut fonctionnaire.

 

Je suis face à une frangine qui se serait fait draguer par Jack Lang en personne si elle avait dix ans de plus, et masque à grand-peine un sourire benêt -moi, pas elle.

 

Rien, absolument rien dans son attitude ne laisse supposer qu'elle compte faire de moi autre chose qu'un partenaire de conversation sympa autour d'un verre. Son attitude est réservée, presque professionnelle ; elle serait une midinette monogame prévenue de mes frasques polyamoureuses par des copains facétieux, qu'elle se conduirait exactement de la même manière***.

 

Sauf quand elle plonge son regard dans le mien, et que je peux presque sentir les flammes de l'enfer me lécher la ou j'aime bien qu'on le fasse.

 

 

Toute personne qui s'y connaît vous expliquera que toutes ces conneries de lire des trucs dans les yeux des autres, c'est des conneries, justement. En réalité, on interprète les expressions du visage, et tout le langage du corps si l'on est entraîné à cet exercice ; mais j'ai beau savoir ça, c'est dur à croire quand un iris pas plus extraordinaire qu'un autre à première vue semble s'animer d'une vie propre, et me balance à lui seul un message totalement contradictoire avec ce que tout le reste affiche ; je suis à deux doigts de reculer quand elle me regarde, de peur que mes vêtements finissent vaporisés.

 

Je baisse les yeux, vaincu, le sourire benêt évoqué plus haut n'arrangeant rien ; ils se posent machinalement sur mon verre. Excellent, ce punch, mais j'en suis qu'à mon deuxième. Pas assez pour que mes sens me racontent des bobards. Ce soir, je passe à la casserole, et j'ai intérêt à tenir la cuisson un bon moment ; simple question de politesse.

 

Comme je regrette peu ces cinq cent kilomètres...

 

 

 

* Il faut peut-être que j'explique. En période sédentaire -autant dire celles ou je lutte de mon mieux contre l'ennui mortel d'être attaché à un logis-, j'utilise beaucoup les sites de rencontres en ligne, source inépuisable de jeux de séduction, de conversations amusantes, et parfois de prétexte idéal pour un week-end de bourlingue à l'improviste.

 

L'expérience m'ayant appris que les profils féminins sans photo y cachent bien souvent de véritables déesses désireuses de n'être pas jugées sur un physique encombrant à force de perfection**, j'ai régulièrement la saine inspiration de faire des journées entières de voyage juste pour voir ce que donne un apéro pris avec une mystérieuse inconnue au cerveau manifestement en bon état de marche, mais dont je n'ai aucune idée de l'apparence. Le chapitre que vous étiez en train de lire, avant d'être grossièrement interrompus par moi-même, relate l'une de ces rencontres heureuses.

 

** Authentique. La Marion de mes « départs de flammes », par exemple, fut une rencontre de ce genre. Bon, rêvez pas trop, messieurs : ça arrive aussi de tomber sur un cauchemar ambulant dont la silhouette évoque les champs de rutabagas Biélorusses après le nuage de Tchernobyl, ou plus simplement -c'est moins drôle à raconter- sur une fille qui ne nous plaît pas. C'est finalement plus rare et moins emmerdant que la déception mesquine et insidieuse du « elle était quand même vachement mieux en photo », qui n'est pas ce qu'on fait de mieux pour asseoir une relation homme-femme sur des bases saines... c'est un peu la limite des rencontres internautiques, du reste.

 

*** On m'a déjà fait le coup. Les copains des Deux Tours, qui se reconnaîtront et à qui je dédie ceci, sont assez taquins sur ce qu'ils appellent un peu abusivement mes « super pouvoirs de Captain Mort de Faim », et tentent parfois d'obtenir en putassant dans mon dos les mêmes effets que Lex Luthor avec une brouette de kryptonite : empêcher lesdits pouvoirs de fonctionner normalement.

 

Ça ne change pas grand-chose au final, les jeunes femmes qui me font l'honneur de leurs faveurs le faisant de leur plein gré, quoi qu'en pensent les éventuels témoins et leur (toute aussi éventuelle) légère jalousie... merci de votre confiance, mesdames, et un doigt d'honneur amical mais sincère aux empêcheurs de baiser en rond.

 

 

 

 

 

Semur-en-Auxois, sur la route de Bruxelles, quelques jours plus tôt.

 

 

Putain de magnifique ville médiévale, vision quasi-parfaite d'un château gigantesque aux minuscules maisons ramassées autour comme toute une armée de rémoras autour du dernier requin blanc au monde. Allez voir Semur, sans déconner. Ce bled contient de la magie.

 

Rien que ça aurait sauvé ma journée si elle avait été désagréable. Mais elle fut très chouette, cette journée, à vrai dire.

 

Pour ceux qui ne le sauraient pas, le monde du covoiturage est phagocyté en ce moment par la SNCF (qui a racheté covoiturage.fr, et qui fera d'ailleurs l'objet d'un prochain article), et ses usagers au niveau national commencent à adopter la mentalité du plus con des trains, le TGV, auquel les prouesses techniques ne servent qu'à coûter cher, à mépriser les petites villes, et à dégager les trains Corail qui permettaient à qui se foutait d'aller vite d'aller au moins à un prix raisonnable.

 

Je vous laisse me classer à votre guise comme éternel rebelle ou comme emmerdeur compulsif jamais content, ce qui revient un peu au même ; toujours est-il que depuis ma redécouverte de cet instrument d’ambiguë liberté qu'est la bagnole, je prends un malin plaisir à casser cette idée d' « efficacité » des transports, en enchaînant les petites routes plutôt que donner un sou à Vinci et en méprisant des concepts aussi triviaux que les horaires d'arrivée, surtout quand il y a des gens qui regardent.

 

Voila pourquoi, après un trajet d'échauffement Grenoble-Lyon passé dans le voisinage des cuisses envoûtantes d'une prof de yoga, qui mériteraient un roman à elles toutes seules*, je me retrouve dans la cambrousse Bourguignonne, à admirer des empilements de cailloux médiévaux ainsi que la silhouette d'une autre compagne de voyage, une jeune Franco-Lettone dont la famille s'est installée dans un trou paumé non loin d'ici. Les regards échangés, cette fois-ci, se passent de commentaires ; les copains qui m'attendent en Belgique risquent fort d'avoir à m'attendre une heure ou deux de plus que prévu.

 

On trace sur le lac de Pont, sur les indications approximatives de la jolie Balte ; partant du principe que mon sens de l'orientation en zone rurale n'a d'égal que mon cul bordé de nouilles, je me repère au soleil pour garder un semblant de cap, et finis pas tomber sur le petit paradis perdu ou son oncle tient un site de Wwoofing.

 

Ça en jette, il faut le reconnaître. La Côte-d'Or, terre semi-inconnue traversée tant de fois, m'a toujours plu -davantage que tout ce qu'il y a autour, en tout cas ; la nature s'y épanouit pépère, relativement épargnée par l'agriculture débile grâce au culte du pinard pas trop dégueu, et les constructions locales, monomaniaques de la vieille pierre, ont une gueule à donner envie de jouer à Fief. Montigny-en-machin, le bled ou l'on a atterri, donne envie de rester un peu, surtout quand ma guide touristique de circonstance commence à se lâcher dans le registres des papouilles sans équivoques... à peine le temps de saluer son maître des lieux de tonton, et je suis entraîné doucement mais fermement dans une piaule libre, sans que ce dernier s'en formalise plus que ça.

 

Et les choses se passent, comme elles devraient toujours se passer quand tout le monde a envie que ce soit le cas. La biologie est décidément une bien belle chose.

 

 

Ladite biologie ayant hélas ses limites, je retrouve le soleil printanier une heure et demi plus tard. Deux jeunes étudiantes Wwoofeuses me font force sourires, et me font brièvement regretter de n'avoir pas cité Anémone à ma partenaire** ; dans le bâtiment d'à côté, la quinquamégère que je dois encore me trimballer jusqu'à Paris ne montre, à mon grand étonnement, aucun signe d'impatience. Je comprends mieux pourquoi en sondant les mirettes de son interlocuteur, que j'interromps visiblement en pleine tentative d'arriver au même résultat que sa nièce et moi ; nous nous lançons dans une nouvelle sorte de baston de regard, qu'il qualifierait probablement d'un truc du genre « sondage spirituel ».

 

Je le sens d'instinct. Comme je sais avoir affaire à un de ces types se croyant libre parce qu'il a lâché toute forme de défense physique comme mentale, au profit de convictions à mi-chemin entre Pierre Rabhi et les Témoins de Jehovah ; un peu laissé de côté ces temps-ci, le Cartésien orthodoxe en moi fait retentir toutes ses sonnettes d'alarmes, tandis que la mémère gloussante en face de lui n'en peut visiblement plus de se faire draguer.

 

On ne se quitte pas du regard, lui affichant une bienveillance de principe dont on ne le départirait pas avec un pied-de-biche, moi accumulant à toute vitesse des données éparses. Voyons voir. Beau potager. Excellente terre, du schisto-argileux visiblement gratté plutôt que labouré. Super climat, Côte-d'Or oblige, des conditions si parfaites qu'on parle de les classer au patrimoine de l'humanité à l'UNESCO, les Nations Unies n'ont vraiment que ça à foutre ; plantes rustiques uniquement, pas plus de parasites qu'ailleurs, potager bien géré, mais les Wwoofers y ont sans doute autant de mérite que lui.

 

Jardin vivrier ? Pas du tout. Pas de simples, peu de trucs intéressants d'un point de vue nutritionnel, pas de serre à l'horizon. Il n'a rien fait pour se mettre en autosuffisance alimentaire ; ce n'est pas une surface de culture, c'est un jouet.

 

Je triche un instant, utilisant le non-regard. Je fais le vague dans ma mise au point, histoire de voir ce qu'il y a dans la pièce sans bouger mes yeux d'un poil ; ne pas les détourner de ce genre d'animal, ne pas le laisser s'enfuir, continuer à perturber le blabla new-age qu'il balance par pelletées à sa cible du moment. C'est moi le prédateur de l'assemblée, et j'en serais également le seul érudit que ça ne m'étonnerait pas.

 

Ça croule sous les bouquins, dans cette pièce, mais c'est pas toujours bon signe ; sa salle de vie est sombre, sans éclairage visible. Pas une pièce pour un féru de bouquins ; on n'y lit pas, ou très peu. Et on y lit... ben tiens, je l'aurais parié. Un truc sur la kinésiologie, dernière technique à la mode chez ceux qui pensent que les saloperies des labos pharmas justifient de revenir à la médecine médiévale ; un autre de Jacques Grimault, fondateur de la secte Atlantis et escroc notoire utilisant notamment l'égyptomanie pour récolter du pognon. Et plein de merdouilles consacrées au développement personnel, genre Odile Jacob. Manque plus que l'intégrale de Daniel Kieffer et Christian Jacq, et la panoplie du parfait gogo sera complète.

 

OK. Je romps le contact visuel ; plus besoin. Je sais à qui j'ai affaire.

 

 

La suite m'est pénible à raconter, tant j'y fais preuve de cruauté gratuite. J'agonis le bonhomme de termes techniques, histoire de m'assurer qu'il n'y connaît rien en agriculture ; je l'asticote sur sa vie, le temps qu'il me révèle qu'il a « vécu une vie comme moine, dans le cloître juste à côté, au treizième siècle, c'est pour ça que je suis en résonance avec ce lieu » ; ben voyons. A nos côtés, mémère s'extasie à la moindre parole du sage réincarné, sans se rendre compte que je suis en train de lui foutre la hchouma***, à son vieux beau ; moins idiote, ma copine de jeux de tout à l'heure commence à faire la gueule, consciente que j'abuse un peu de mon statut d'invité. Elle me pissera carrément froid quand, pour finir, j'assénerai vingt minutes de cours magistral sur la permaculture à un bonhomme qui prétend en faire depuis trente ans ; nouvel échange de regard, hiérarchisé cette fois. Le vieux a compris que je l'ai reconnu pour ce qu'il est : un de ces néo-ruraux qui joue à avoir compris ce qu'il fait, alors que sa vie se résume à un constat simple et triste : il a de la terre, du pognon, et aucun savoir réel.

 

Bref, les yeux d'un caracal croisèrent ceux d'un campagnol.

 

Adieux frisquets avec le châtelain, et avec sa nièce que je ne reverrai jamais ; j'ai cassé son jouet, j'ai humilié son clan. M'en fous. Je ne suis pas un néo-bab, je les connais trop pour vouloir leur ressembler. Derniers regards, avant de mettre le cap vers Paris et d'y débarquer Machine ; au coucher du soleil, je serai en Belgique. Pays abîmé par l'homme s'il en est, mais dont les habitants sont lucides sur ce qu'ils sont ; ce n'est pas à Tournai qu'on verrait des rentiers se prendre pour des créateurs.

 

Ce soir, je serai en famille, à mon tour. La famille qui m'a choisie, dire l'inverse serait prétentieux ; la famille qui me donne ce luxe hors de prix, de n'avoir pas à me mesurer à l'autre, à coups de regards comme dans un western, comme dans un con de métro saturé d'adrénaline produite en pure perte.

 

La famille ou je peux mater ma pote Cécile sans que son mec y trouve à redire, malgré leur inamovible et regrettable monogamie. Parce qu'ils ont fait le tour de mes regards, depuis longtemps ; parce qu'ils savent qui je suis, et que je n'ai plus rien à leur prouver, ni l'inverse. On connaît nos faiblesses, nos bassesses, toutes les petites saloperies qui entachent nos âmes ; et on s'en fout. On s'est compris, pour l'essentiel.

 

Et ce qu'on n'a pas compris, on l'a accepté.

 

 

Nos regards sont un mensonge. Nos regards sont une barrière. Nos regards sont une porte.

 

Nos regards sont pleins de trucs pas cools, ou ils sont une étape vers autre chose. Usez des vôtres avec parcimonie, et soyez attentifs à ceux des autres ; un regard peut tout changer. Ou rien du tout, ce qui est largement pire.

 

J'espère qu'après avoir lu ça, la prochaine fois que quelqu'un vous mate, ça changera quelque chose.

 

Libertairement vôtre,

 

Léo.

 

 

 

 

*Alerte spoiler : vous retrouverez bientôt ici-même ces cuisses aussi expertes que bien foutues ainsi que leur propriétaire. Dommage messieurs, ce ne sera pas pour parler de cul... enfin, pas tellement.

 

** Dans « Viens chez moi, j'habite chez une copine », film sublime datant de l'époque ou des réalisateurs Français savaient faire rire, la sexy quoique un peu chevaline Anémone a cette réplique merveilleuse à l'endroit du pauvre Michel Blanc : « à deux, j'trouve ça triste ». J'ai toujours rêvé de tester ce truc-la en inversant les rôles.

 

*** Assez difficile à trouver sur internet ou l'Arabe phonétique ne court pas les rues, cette élégante expression signifie en gros que j'ai foutu la honte à mon interlocuteur. En fait, le mot d'origine, complexe comme tous les mots de cette langue qui ont trait aux sentiments, avait plutôt à voir avec la pudeur religieuse avant de passer dans la novlangue des cités Françaises ; pour le coup, ça me dérange pas tant que ça. L'Arabe abâtardi qu'on cause dans nos ZUP est peut-être simplifié, mais en plus d'être laïcisé au passage, il permet un certain syncrétisme linguistique au niveau des classes populaires ; sans ce genre de phénomènes, bien des quartiers auraient sombré dans la guerre picrocholine depuis un bon moment.

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