Brèves de cirque

"C'est germanotracté, ton truc"

 

"Ouais, c'est tiré par les Schleus"

 

(Pierrot et Léo, "les nouvelles aventures du sire de Cortemouille")

 

 

 

 

 

 

 

Merville, 11 janvier 2011

 

La colère.

 

Elle est la, la pute, à me tirer de ma torpeur quand mon esprit s'endort, à me donner envie de déchiqueter ce monde avec les dents, à m'attirer vers les ennuis aussi surement qu'une peau de banane attire les personnages de cartoon vers les bouches d'égout; à me rendre abruti, injuste, arrogant, pète-sec, agressif, irréfléchi, vivant.

 

La petite salle au crucifix résonne d'un hurlement condensé dans le volume sonore d'un souffle, une voix doucereuse et méprisante du genre à te raboter l'épine dorsale et à te faire dire que plus tard quand tu seras grand tu seras dictateur pour te venger; une voix émanant à coup sur d'un directeur des ressources humaines, ou d'un sale type de cinéma. J'ai bien peur que ce soit la mienne.

 

En face de moi, une connasse de pseudo-institutrice qui m'a pris pour un jambon une fois de trop me regarde comme si je venais de lui montrer ma couille gauche. Je vais à coup sur me faire engueuler par Sam, mon bienveillant mais pusillanime directeur; tant pis, je jouis de cet instant comme d'un orgasme.

 

 

Il y a deux sortes de contrats, quand on est prestataire; ceux pour les partenaires, et ceux pour les clients. La morue mal baisée que je ne supporte plus de voir me couper la parole pour hurler sur des enfants de trois ans est à coup sur affligée de clientélisme. Elle parle de "l'argent que ça nous coute de vous faire venir" avant de penser humain. Elle n'aime pas son job, mais c'est bien payé pour ce qu'elle a à faire. Elle croit faire de la pédagogie en faisant -mal- du dressage. Elle se plaint, au nom de l'équité, de ne pas avoir eu exactement les mêmes séances que ses collègues, mais gratte dix minutes sur l'atelier de la classe suivante si je ne l'en empêche pas.

 

Elle me débecte, et je compte bien finir de le lui dire avant de reprendre ce cours d'acro que les gamins commençaient à s'approprier avant de subir la énième crise d'autoritarisme de cette mémé de trente-cinq ans.

 

Clash. je fais une connerie, je le sais pour avoir été à la place de qui devait l'expliquer à de jeunes animateurs trop fougueux; mais la, maintenant, tout de suite, en cet instant ou l'adrénaline prend le contrôle de ma tête pour en ressortir tout ce qu'il n'est pas bon d'y stocker trop longtemps, je m'en branle. Cette gargouille nuisible ne décidera pas à ma place de ce que doit être mon boulot.

 

Inspire. La mise au point est faite, les gamins n'ont rien calculé, leur garde-chiourme ne fera pas davantage la gueule qu'au naturel; on enchaine: "statue!"

 

Trente têtes blondes s'immobilisent, moins par discipline que parce qu'ils savent que je vais refaire un truc marrant tout de suite après; leurs têtes de p'tits malins n'ont jamais connu de véritable autorité, on le lit dans leur regard. La mienne est fausse comme un discours de Berlusconi, mais sur deux heures je peux donner le change; le tout est de les garder dans mon jeu. "Attention, maintenant on va faaaaire... les araignées! Stooop, on attend la consigne..."

 

 

Qu'est devenu le petit garçon timoré que j'étais à leur âge? Mes rarissimes colères enfantines, proches des crises autistiques pour ce qu'on m'en a raconté, n'avaient rien de cette sublimation inévitable mais contrôlée (par quoi?) qui me transforme, l'espace de quelques secondes, en un sacré fils de pute écrase-médiocres; un truc s'est débloqué, à un moment, qui n'était pas prévu pour qu'on s'en serve. Un jour, je suis devenu vindicatif.

 

Et bons dieux, j'adore ça.

 

 

La séance se passe, moitié Montessori, moitié Barnum; rares sont les p'titous de cette moyenne section qui ne parviennent pas à se mettre debout sur la boule tout seuls. Ces mômes ne sont pas des citadins. La différence saute aux yeux, comme d'habitude. Enfants-rois peut-être, mais dégourdis, comme des gavroches riches; pour tout dire, je les trouve foutrement attachants, sans doute un peu parce que je hais leur maîtresse et les taloches qu'elle leur mettrait à une autre époque.

 

Séance suivante, avec des CP cette fois... mais pas que, hélas pour le déjà compromis salut de mon âme. La biologie, toujours la quand ça ne m'arrange pas, me coince en traîtresse dans les yeux d'une enfant-femme de onze ans et demi; l’ambiguïté de son regard joint à son statut incontestable de pure beauté à venir me met un poil mal à l'aise quand j'assure la parade de son saut de mains. Sheera est une Rom, d'une famille fort old school si j'en crois son prénom d'origine Indienne et les traces de coups sur ses épaules; le tout dans cette zone ouvertement raciste qu'est l'arrière-pays Bethunois. Qu'elle soit dans cette école catholique tient de l'incongruité, si l'on ignore qu'elle est en réalité en CLIS; dans le ghetto du cursus scolaire, à sa place, quoi.

 

Deux de ses collègues de "classe d’intégration" (ouppa) font les cons à l'autre bout de la pièce pendant que mon pote Janick leur explique le délicat maniement du foulard de jonglerie (un foulard de jonglerie, un ami pour la vie). L'instit se fâche: "mes élèves sont très sages, alors ce ne sont pas les enfants de la CLIS qui vont gâcher ma séance!"... je serre les poings, maudissant la loi Falloux et la décadence morale du camp catholique. Qui a filé son concours à pareille ordure eugéniste?

 

Grattons la ou ça fait mal, en bon disciple de maître Coby (genre, comme si je l'avais attendu); les CLISeux seront ouvertement choyés, avec l'infinie patience souriante qui me caractérise quand j'ai réellement envie d'emmerder le monde. La matinée se termine dans la joie et la bonne humeur des innocents, comme l'a voulu le drôle de bonhomme qui nous regarde depuis le mur de la salle et les deux planches ou on l'a cloué (bonhomme dont personne ne remarquera par la suite la mystérieuse disparition; je me demande ce que je vais bien pouvoir en foutre).

 

Sortie dans Merville, pour la traditionnelle Quête de la Friterie avant de gazer au contrat suivant; tout en se tâchant les mains de gras de friture et de viandes Dikkenesques, on parle de bourlingue, des anciennes écoles on on a bossé, des années et des microbes hivernaux qui passent. Étrange impression d'être un vétéran dans une structure ou je débarque à peine. Pourtant, j'ai tout à réapprendre, ici.

 

L'amour du cirque, pour commencer.

 

Lambersart, 12 janvier 2011

 

 

Ça bosse. Entre deux parties de Risk sur PC et la cérémonie traditionnelle du nourrissage de nos Geeks, la coloc bruisse d'une créativité évocatrice de bien des souvenirs. De camarade à camarade, les idées macérées depuis des années se heurtent à une improvisation chaotico-bordélique entre les Ludwig et Groucho Marx; on part dns tous les sens, rarement dans le même, mais aucun travail en binôme ne vaut celui ou chacun est la contrainte constructive de l'autre.

 

On s'était donné dix ans pour retravailler notre sympathique erreur de jeunesse, les aventures circassiennes du Sire de Cortemouille; il nous en reste trois, on vient de s'y mettre. Avec tout ce qu'on a pu piquer à meilleurs que nous en technique spectacle et en blagues de potaches, notre prochaine joyeuseté pseudo-artistique promet d'être aussi nimportnawesque que réjouissante.

 

Mais on en reparlera une prochaine fois.

 

Bonsoir du bout du monde.

 

Léo

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