Brèves de cirque III

« La différence entre un pédophile et un pédagogue? Le premier, c'est celui qui aime les enfants »

 

(blague-test pour savoir si je vais bien m'entendre avec un collègue)

 

 

 

Lundi 24 janvier, 2 rue Courmont

 

 

Les premières fumerolles commencent l'ascension de mes sinus à peu près au moment ou l'idée me vient que le génocide est une trouvaille plutôt cool. Devant moi, quarante-huit stylos-billes et cent vingt-trois feuilles de papier victimes de mon courroux en attestent par leur atroce agonie, alors que mes doigts tentent de se défouler en tapotant sur la table une version accélérée de "Hammer Smashed Face", des Cannibal Corpse.

 

La terre tremble, mon teint vire au verdâtre tandis que ma taille atteint les deux mètres soixante ; le compteur électrique du cirque saute brusquement pile quand un hélicoptère de passage au-dessus des bureaux s'écrase en flammes devant la mairie de quartier voisine. Terrifiés, les pigeons Lillois prennent leur envol comme un seul piaf et s'en vont envahir la Belgique, tandis que les terrils du Pas-de-Calais se prenant brusquement pour des volcans en activité font décréter l'état d’urgence dans toute la région.

 

Bref, je suis en réunion de boulot.

 

 

Quel épouvantable cerveau bureaucratique dégénéré a décidé que pour résoudre les problèmes en cours d'une collectivité, il fallait se retrouver deux heures par semaine pour s'écouter parler les uns les autres? Toute mon âme se révolte à l'idée d'en avoir encore pour... misère, vingt bonnes minutes à supporter des accumulations de pinaille sur des sujets aussi divers qu'inintéressants, dont ne sortira de toute manière aucune résolution formelle qui n'aura pas déjà été décidée par le bureau.

 

Et même si résolution formelle il y a, elle ne sera pas suivie. Nous sommes des circassiens. Pas du genre à nous laisser imposer ce qu'il convient de faire de notre sens de la discipline.

 

La réunion se termine enfin par la sacro-sainte pause clope; je la conclue dès ma sortie du bâtiment par un hurlement digne des plus belles heures de gloire de l'Inquisición. Les collègues me chambrent, dans le registre « on se disait aussi, t'as pas pété un câble de toute la réu »; c'est de bonne guerre. Ici, ce n'est pas parce qu'on est au taf qu'on a pas le droit d'être punk.

 

Heureusement pour le moral des troupes.

 

 

Deux tiers du smic par mois. L'énergie à donner aux p'titous, motivé ou pas. Les spectacles, scènes ouvertes, conventions et autres, annexes du boulot qui font de nous une École de Cirque et non un centre aéré thématique. Le taf de terrain avec nos partenaires les plus impliqués, les seuls avec qui on peut faire du très bon boulot. Le cirque adapté et ses petits frères les « euh... groupes difficiles », incontournables dans cette région malade d'être de qu'elle est ; des années que je professe que faire de l'éducatif, c'est d'abord faire du social, ça n'a jamais été aussi vrai qu'ici.

 

Quoique...

 

 

 

Domaine du Mont joyeux, Tence, Haute-Loire; Aout 1999

 

 

« Il manque une dent à ma fourchette », me lance une louloute de huit ans et demi, d'un air de condescendance savamment étudié qui lui vaudra quelques crachats dans ses plats au restaurant quand elle sera plus grande.

 

En trois semaines de stage BAFA non rémunéré, j'ai bossé avec des dealers de chichon de onze ans, des anciens taulards de seize, des gosses de foyer interdits de tir à l'arc et de base-ball, des psychotiques dont les éducs avaient oublié de nous filer les neuroleptiques, et même un enfant-soldat débarqué en France depuis la Tchétchénie; mais la seule chose que j'aie vu dans le coin et qui pourrait me dégouter de ce boulot (à part peut-être le directeur du centre, Monsieur Papon, ça ne s'invente pas), c'est le comité d'entreprise d'Air France.

 

Le Léo qui triche en écrivant ces lignes douze ans plus tard s'observe en train de devenir ce qu'il n'aurait jamais imaginé à l'époque: un amoureux des paumés de la vie doublé d'un blasé de cette espèce ratée, fichue, irrécupérable: les riches.

 

Les pauvres n'ont pas d'éducation, parait-il. C'est bien la leur espoir. Les bourgeois se sont créés une éducation de classe, qu'ils inculquent à leurs gamins dès le plus jeune âge, pas forcément consciemment; désapprendre étant beaucoup plus difficile que l'inverse, leurs mômes sont mal barrés.

 

Cela dit, rien ne sert de romancer la populace, comme dirait Seillière lisant Zola d'un œil en suivant de l'autre les cours de l'action Saint-Gobain; faute d'éducation de classe, les paumés du prolétariat gardent l'état de nature et un reste de gros bon sens paysan savamment entretenu par les médias créés pour eux par leurs maitres. Les idéologies de comptoir, la mesquinerie, la cupidité et le fascisme à la petite semaine sont trop souvent le lot des braves gens. Encore faut-il avoir pour parents de braves gens et non de sacrées ordures, ou, dans le cas de la plupart des gamins qui firent mon baptême de l'animation, pas de parents du tout.

 

Comment expliquer que c'est pas pareil? Comment faire rentrer dans le crâne des élitistes que Coluche avait raison, et dans celui des populistes qu'il n'était pas des leurs? Peut-être simplement en disant que les mômes nés du mauvais côté du fric n'aiment pas ce qu'ils sont. L'autosatisfaction mortifère de cette petite pimbêche fille à cacadre dont le monde chavire lorsqu'elle découvre qu'une fourchette de cantine n'est pas vendue sous garantie n'a rien à voir avec l'enfant-roi de smicards dont les allocs servent à payer un écran plat dans sa chambre; le second est prisonnier d'une conso à outrance qui lui bouffe la personnalité, la première est prisonnière de codes qui lui en tiennent lieu. Lui faire comprendre qu'elle est dans une voie sans issue demandera plus que quinze jours sans télé.

 

On a les moyens pour changer la vie des mômes, quand ils n'ont pas le cerveau savamment blindé par leur substrat familial; c'est depuis cette époque que je le sais. Les gens qui m'ont appris ce métier étaient souvent des cas désespérés eux-mêmes avant de trouver des formateurs dignes de ce nom. Ils sont la preuve de ce en quoi ils croient. C'est une grande force.

 

Je n'ai ni leur vécu ni leur volonté. Mais comme tout bon tricheur, j'ai mes propres cartes...

 

 

 

 

Roubaix, 17 décembre 2010

 

 

« J'ai pas envie »

 

« M'emmerde pas, Dimitri, je te jure, c'est pas la journée »

 

M'énerve, ce gosse. Ça tombe bien, y a que comme ça qu'il marche.

 

Celui-la, la première fois que j'ai levé la main vers lui pour faire sa parade en cours d'acro, il a reculé de trois pas. De bons réflexes. Le paternel doit être un rapide de la taloche.

 

Quand il ne se sent pas menacé, Dimitri fait le con, me nargue et tente de blesser grièvement son pote Sabri pour une sombre histoire de meilleure copine volée. Il a des capacités physiques certaines, il le sait, il en joue. Par contre, il lui faut un couteau sous la gorge pour accepter de risquer l’échec.

 

C'est pour ça qu'on l'a mis dans ce groupe, expérience intéressante de la ville de Roubaix consistant à faire faire du cirque aux pires gamins de l'école pour voir si leurs résultats scolaires s'améliorent; l'idée peut paraître insolite, mais c'est très loin d'être con.

 

En gros, ils sont soit incapables de se concentrer sur une consigne, soit tétanisés par l'idée de tenter un truc qu'ils ont une chance de ne pas réussir, soit les deux. Résolution élégante de la vieille bataille entre l'inné et l'acquis: ceux qui n'étaient pas déjà profondément incompatibles avec le système scolaire, le système scolaire s'est chargé de les traumatiser pour les mettre à niveau.

 

Je suis la pour faire l'inverse. Je devrais dire « on », car deux poulettes de dix-huit balais, une animatrice de quartier et une assistante scolaire , sont la également pour veiller sur leur bébé (c'est l'une d'elles, Louise, qui a proposé le projet); mais sur le terrain, à part remplir les fiches de suivi et me vexer légèrement en n'essayant pas de me draguer sous prétexte que je suis trop vieux, elles ne servent pas à grand chose. Le groupe est réduit et j'ai mes méthodes.

 

« On fait un deal. Déjà, je te vois donner encore un coup de poing de toute la séance, t'en prends une aussi. Ça marche? »

 

Dimitri la terreur des cours de récré blêmit légèrement et opine du chef. Son regard dans le vague, genre cause toujours tu m'intéresses, se fixe d'une attention nouvelle. OK, maintenant on peut bosser.

 

« Ensuite... tu montes sur cette boule, Abdel et Yanis font ta parade comme on a fait la semaine dernière, et je te parie une tablette de chocolat que dans dix minutes tu sais faire trois figures. Ça marche aussi? »

 

Il est costaud, mais ses débuts de bourrelets ne trompent pas. Il va vouloir m'arnaquer la bouffe, et le plus dur sera fait.

 

Dix minutes, une gueulante sournoise et cinq chutes simulées plus tard, le grand enfoiré a vaincu le petit. Le gosse est le premier étonné de se voir tenir debout sur la vicieuse petite sphère de plastique, le tout en agitant de la main un foulard qu'il n'aurait touché pour rien au monde une semaine plus tôt à moins de changer de sexe.

 

Les deux apprentis pareurs sont baisés aussi. Dimitri est un rival. Ils veulent faire mieux que lui.

 

Louise le pur canon encore en bouton et Charlotte la rondouillarde rigolote opinent du chef tout en désapprouvant la manière. « On est aussi la pour les faire sortir de la spirale de la violence », fait remarquer la première, toujours très pro; je réprime mes réflexions désobligeantes sur les formules toutes faites à l'usage des journaux gratuits, et fais simplement remarquer que la violence est leur langage courant.

 

« Si tu veux communiquer avec un enfant, utilise les codes qu'il assimile à l'autorité. Si j'y vais à l'affect, ils se sentiront mieux mais ne feront pas plus de cirque. Moi, je veux qu'ils fassent du cirque, que le cirque apporte le mieux-être, et qu'ils fassent le lien entre les deux. Et ça marchera, fais-moi confiance »

 

Et elles me font confiance, c'est ça le plus étonnant. Je ne me ferais pas confiance, à leur place, tiens. Heureusement pour elles que je sais ce que je fais.

 

Il est 18 heures. Je rentre au milieu des bouchons du département le plus peuplé de France, moi qui ai horreur de vivre en ville. Arrivé au QG de la rue Courmont, je salue les vingt femmes sublimes et les cinq petits veinards qui suivent le cours d'aériens adulte, tout en poussant quelques tonnes de matos en direction de la réserve.

 

Kilométrage du véhicule, fait. Préparation du barda pour demain, fait. Paperasse diverse et variée pour le bureau, c'est bon.

 

Il est 19 heures 30. Trop tard pour les coups de fil administratifs, ma propre paperasse devra encore attendre; pas grave, elle a l'habitude. Je sors de ma poche mon ticket de métro trafiqué, mettant officiellement fin à cette journée de taf. Ce soir, j'aurai peut-être le temps d'écrire tout ça avant de m'écrouler.

 

Hauts les cœurs, camarade. Tout cela vaut le coup.

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