Brèves de cirque IV

"Ouéééé, salut Léo! Ben alors, tu fais la gueule, hahahaaaa! Allez, souris, motive-toi, prends une bière, hahaaaa... ha... euh... OK, scuse-moi, j'arrête. Pardon. Me regarde pas comme ça, steuplait, ça me dessaoule"

 

 

Sandrine, une pote

 

 

 

Lille, mardi 15 Février

 

 

La rue m'appelle. Trois bons quarts d'heure de marche sous la flotte m'apparaissent comme une putain de bénédiction comparés aux dix minutes de métro qui m'attendraient en temps normal ; je n'en peux plus d'être enfermé. Bon signe. Ma fatigue n'est pas celle de l'hibernation.

 

Lille. Un drôle de machin, tiens. Une cité de prolos qui fascine l'intellectuel, un urbanisme au ras du sol dans la troisième agglo de France*, une mairie socialiste indéboulonnable au pays des fachos, une profusion de bijoux d'architecture dans l'une des régions les plus moches du continent ; après deux mois ici, je n'ai même pas encore décidé si j'adorais ou détestais cette ville. La plupart des bleds tiennent quelques jours à ce jeu-là ; la plupart des humains, dix minutes.

 

Comme il se doit, l'ennui règne en maitre dans les quartiers pourris que je traverse, et ou la banalité semble érigée en vertu d'état ; pourtant , ou peut-être à cause de cela, un rien change le trottoir en une scène de Guédiguian version Flamande.

 

Cette école maternelle, tiens. Y attendent deux jeunes nanas, vingt ans à peine sonnés, l'une rasée à la mode electropunk tandis que l'autre arbore des dreads dans lesquelles on pourrait planquer un Yucca ; elle se passent entre elles ce qui ne ressemble à une cigarette que de très loin, tout en gardant un œil sur la sortie des minots. Je ne résiste pas à l'envie de guetter ladite sortie, et repars en rigolant après avoir entendu les "mamaaan!" de leurs trois gavroches ; confirmation effectuée, c'est pas leurs grandes sœurs. Merveilleux quand on y pense de vivre dans un endroit ou tout le monde se fout à ce point du look des autres... la pseudo-tolérance sociale Stéphanoise, pour ne citer qu'un exemple, aurait beaucoup à apprendre ici.

 

Bon, j'exagère dans l'autre sens. Lille vit à la cool, à l'exception de ses flics, c'est un fait et c'est bien la première fois que j'ose porter indifféremment toutes mes fringues quand je suis au boulot (ceux qui connaissent ma garde-robe griffée Emmaüs y reconnaitront la preuve d'un certain laisser-aller) ; mais ça reste une ville avec son lot de crétins, c'est un pléonasme et  cela va sans dire.

 

M'en fous. Je suis de bonne humeur, et j'ai envie de dire du bien des gens.

 

Pour être tout à fait honnête, ça faisait longtemps...

 

 

 

Samedi 12 Février, 2 rue Courmont

 

 

Filage. Préposé au son. J'appuie sur le bouton quand on me le demande. Ennui mortel au milieu de l'effervescence des derniers préparatifs, sans même pouvoir lever mon cul pour me choper une quatrième bière. Au moins, j'ai le temps d'écrire.

 

Les gens commencent à affluer, par ordre d'affinités. Les piliers des cours adultes, les copains du cirque de Lomme et les flirts du moment des artistes et des collègues célibataires sont déjà la depuis belle lurette ; voici maintenant l'heure des potes et du prix d'entrée négociable.

 

Pas encore complétement sorti du mode plantigrade dans mes relations avec le microcosme du bout du monde, je peine à me souvenir des noms des nouveaux arrivants ; de leur côté, beaucoup n'hésitent pas une seconde: "salut, Léo". Mon identité ici est clairement celle du personnage, et non celle de l'état-civil. C'est bon signe. On est dans le monde du spectacle, après tout.

 

Oh, n'allez pas croire ce que je n'ai pas dit ; je ne me fais pas passer pour quelqu'un d'autre, et ne cherche pas spécialement à avoir bonne presse. Léo sourit peu, critique beaucoup, a la langue acerbe juste pour le plaisir du bon mot ; pas rares sont ceux qui ne l'aiment pas, jolies filles comprises.

 

Léo n'est pas mon plus beau costume. C'est ma carapace. Je ne tiendrais pas le coup ici sans sa capacité à imposer des moments ou on me fiche la paix.

 

Le monde du cirque moderne a de quoi donner des hauts-le-cœur à ceux dont la posture cynique impose de dire du mal des hippies ; ici, on est sympa avec les gens, on ne s'énerve pas, on aime la concertation. Vouloir s'isoler est suspect, faire la gueule, franchement mal vu. Le circassien est grégaire. Pas moi.

 

 

Bons dieux, quelle tête de con, parfois... un pet de travers, et il faut que je prenne sur moi pour ne pas envoyer chier tout le monde. S'ils savaient les envies de bottage de cul qui m'animent parfois les jours ou je suis franchement de mauvais poil, la plupart des personnes ici présentes m'éviteraient comme la peste.

 

La soirée se passe. Une régie, c'est à la fois la meilleure et la plus mauvaise gâche pour un spectacle ; on est super bien placé, on a pas de voisin pénible, et on a droit aux remerciements d'usage à la fin, trop cool ; n'empêche qu'on a les yeux rivés sur l'aspect technique du truc, ce qui désenchante un tantinet.

 

L'instant de grâce me prend tout de même, à la faveur de quelques numéros particulièrement aboutis ; c'est pas pour faire de la pub, mais le niveau est excellent. Les artistes présents n'en sont plus à se contenter d'étaler de la technique. Ils font du cirque moderne, avec toute la richesse que les arts de la rue ont donné à ce terme. Pas une seule musique de merde dans ma playlist, ce qui ne gâte rien. J'enchaine la fin du spectacle avec un bon vieux Jim murple ; les nombreuses créatures de rêve présentes dans la salle se mettent aussitôt à renverser de la bière partout en dansant le rocksteady.

 

Que la fête commence. Moi, je me casse.

 

Ras le cul de cette bonne ambiance, de cette chaleureuse connerie de groupe dans laquelle je n'arrive même plus à faire semblant de m'intégrer ; ce soir, c'est un clope au bec, le velours de Beth Gibbons dans les oreilles, et une nuit à peu près normale avant de retourner démonter la scène demain matin. Me demandez pas d'être gentil quand j'ai pas envie. Ça m'insupporte.

 

Entre autres raisons plus ou moins urgentes, j'étais venu ici pour me retrouver. Je me rappelais pas que j'étais aussi chiant, mais bon, on va faire avec.

 

 

 

Lambersart, samedi 19 Février

 

 

Eh oui, voila mes folles nuits du samedi soir depuis que je vis ici. Mes folles nuits tout court. A de rares exceptions près, je bosse, je me défoule en râlant sur mon clavier, et je vais me coucher. On peut rêver mieux. Au moins, je sais ce que je fous la.

 

Ce soir, après ma routinière dizaine d'heures de taf agrémentée d'une (gasp) réunion de travail, Beth Gibbons a laissé la place à ma chère Skunk Anansie, on en pense ce qu'on veut mais il est des amours musicaux plus moches quand on est ado.

 

L'énergie revient. La transition se termine à mesure que les amas cartonnés de ma nouvelle piaule se changent en amas aux textures plus variées : mes possessions matérielles.

 

Vraiment pas grand-chose, à y regarder de près. Bouquins et paperasses à la tonne, de quoi bricoler un PC de rechange et fringuer un SDF pas trop regardant pour quelques mois, deux guitares, un bureau, une chaise. Heureusement que j'ai le camion pour dépasser un tant soit peu le seuil de pauvreté de, disons, la Bulgarie.

 

Je m'en fous éperdument. Ma thune passe dans l'Errance, non dans l'accumulation; c'est très bien ainsi.

 

La coloc est un lieu improbable mais sympa, tout à fait dans mes cordes ; le mélange de geek attitude et de réelle camaraderie qui s'y développe n'est pas déplaisant. Ici, on fout la paix aux gens mais on ne les oublie pas. Ça me va.

 

A mon avis, le pire est passé, le plus gros du choc existentiel absorbé par mon côté chochotte. C'est à présent que vont se développer les choses qui feront que venir ici valait le coup, ou pas. Et je suis relativement prêt.

 

Reprenons à la base. D'abord, les femmes. La femme. Celle qui m'est tombé dessus sans prévenir, elles font toujours ça, et qui remplit mes nuits de fantasmes et de plans sur la comète. Celle qui me fait sentir, une fois encore, preux chevalier, sale gros con et gamin effrayé, oui, tout ça à la fois. Celle qui fout le bordel dans tout ce qui a affaire de près ou de loin à mes hormones.

 

Celle qui me rappelle qu'en amours comme dans tout le reste, tout est jeu, tout est combat, tout est désir.

 

Mais on en reparlera une autre fois.

 

Bonsoir du bout du monde

 

Léo

 

 

 

 

 

*les raisons pour lesquelles je place Lille avant Marseille sont un peu techniques. Ceux que ça intéresse peuvent m'en faire part en MP, j'épargnerai l'explication aux autres.

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