E(spé)rrances

"Celui qui ne porte sa moralité que comme son meilleur vêtement ferait mieux d'être nu." (Khalil Gibran)

 

 

Foutue boule dans la gorge. L'éternel retour du mal-être, dont on se fiche qu'il finisse toujours par passer: à quoi bon, s'il finit toujours par revenir.

 

On est voués à subir, au cours de notre existence, une quantité de spleen, de tristesse, de fatigue mentale et de découragement qui ferait fuir à toutes jambes, ou à tous pseudopodes, n'importe quelle créature des ténèbres du regretté Lovecraft, qui savait de quoi il parlait quand il traitait du coté sombre de l'esprit humain. Le plus étonnant, c'est qu'exceptés certains excédentaires en lucidité que que notre société traite non sans humour de malades mentaux en les baptisant "névrotiques", le savoir n'a jamais empêché personne de se lever le matin; les vraies raisons qui nous font perdre, de temps à autre, la petite étincelle de vivacité qui nous différencie de créatures moins aptes à profiter de l'existence telles que la citrouille, la palourde et le gouverneur de l'Alaska, sont plus subtiles que ça. Une simple question de point de vue, en fait.

 

Pas à un paradoxe près, nous sommes un déséquilibre constant ET évolutif, soumis à des forces qui se modifient en permanence; normal, ce qui définit la vie faute d'une meilleure approche. Parmi les forces en question, on trouve en nous la peur de mourir, la volonté de réussite, la lassitude, la curiosité, la jalousie, l'ambition, la couleur du caca matinal (ça c'est uniquement pour les hypocondriaques) et un truc compliqué et mal défini qu'on appelle faute de mieux l'envie d'être heureux. Un être humain parfaitement équilibré est un cauchemar, ou un rêve de multinationale; on ne saurait jouir de l'existence sans la subir également.

 

Se rajoute à cela le tout relatif poids des convictions, ou plus exactement son pied-de-biche, dont l'insertion permet parfois de déplacer tout le reste à force d'acharnement et de finesse; mais notre emprise sur l'émotionnel parait bien anecdotique en regard de l'emprise inverse.

 

 Il y a forcément des jours ou le verre de la vie nous parait à moitié vide, et d'autres ou il nous semble à moitié plein (je vais arrêter avec les métaphores parce que la on file droit vers le ridicule). Les types dans mon genre, qui ont tendance à plutôt regarder la moitié vide, ou plutôt pleine de choses dont on se passerait volontiers dans un verre (oui, OK, d'accord, plus de verre. Un cruchon à moitié plein, ça irait? Non plus? Bon, tant pis), sont appelées pessimistes par les optimistes et lucides par elles-même, car elles sont prétentieuses en plus d'être de mauvais poil les trois quarts du temps.

 

 Et comme je le disais à une pote qui vient de louper sa tentative de suicide, ça a quand même des aspects vachement confortables, le pessimisme. Un coté "j'ai toujours raison et les autres sont tous des naïfs", une tour d'ivoire qui nous évite de nous pencher trop près sur ce monde toujours plus complexe que l'on voudrait. Mais c'est une grave erreur.   

 

On croit se battre contre la vilaine sale bête qui nous bouffe la poitrine quand on est seuls le soir à penser à plein de trucs pas cools; en réalité, on se défend. Sauf que ça marche pas. On perd toute notre énergie, petit à petit, à ériger contre ladite sale bête des remparts qui finiront de toute façon par céder, alors que la seule façon de lutter contre elle n'est pas la défense mais la contre-attaque.

 

La seule arme contre la morbidité c'est la vie; la seule chose intelligente à faire de notre énergie, c'est de la transformer en actes, en idées, en projets, en amour de soi et des autres. C'est de prendre des risques, des décisions, des pains dans la gueule, des leçons d'humilité, de courage, de confiance mutuelle... de vie. Facile à dire? Alors disons-le. A l'instar de Pascal, peut-être finirons-nous par y croire.

 

Croire...

 

 

"L'espoir est une vertu d'esclave" (Cioran)

 

L'angoisse est la sœur jumelle de l'espoir. L'espoir est l'expression de la possibilité d'une réussite, et l'angoisse celle de la possibilité d'un échec. Partant de la, que faire d'autre que de nous démerder avec l'espoir, qui a tout de même beaucoup plus à nous apporter?

 

J'en ai tellement pris dans la gueule ces dernières semaines... mais je regrette pas. Bizarrement (ou peut-être pas si bizarrement que ça), après une période de crise particulièrement violente, ça m'a plutôt remis les idées en place, j'ai l'impression. Quelques idées essentielles tout au moins, comme le fait que l'amour fait forcément mal, qu'il nous est aussi indispensable que la volvic à un papy Giscardien et que le reste, boulot, bringues, vaisselle, tout ça, finalement, bof... c'est pas important. Bien sur, galérer financièrement, ne jamais sortir de chez soi et avoir un évier plein d'immondices, c'est pas le top pour affronter le quotidien le sourire aux lèvres... mais la plupart du temps, ne sont-ce pas (on notera au passage qu'après une certaine tendance au relâchement dans mes derniers articles, je me fais vraiment chier à écrire en français correct) ne sont-ce pas, disais-je, les symptômes du problème plutôt que le problème lui-même? On va faire une exception pour le fait de trouver un boulot épanouissant, qui relève pas mal du hasard pur.. mais pas seulement.

 

  Et puis il y a l'attente, aussi... la putain d'attente d'un mieux qui ne vient jamais. Ça aussi, ça use. Et c'est difficile d'y remédier parce que toute attente vient d'un espoir, et que cet espoir justement on en a besoin. Mais c'est une autre règle du jeu qu'il faut accepter...

 

 

"Un homme sage ni ne se laisse gouverner, ni ne cherche à gouverner les autres : il veut que la raison gouverne seule, et toujours." (La Bruyère)

 

Sérieux, on a pas le droit de flancher pour ça. Si on se laisse tomber trop facilement, fragiles comme nous le sommes tous d'une manière ou d'une autre, on finira par ne plus pouvoir se relever du tout. Et on ne peux pas faire ça. Trop de choses à sauver, trop de trucs magnifiques qui ne demandent qu'à déborder et envahir notre entourage, trainent quelque part au fond de nous et attendent leur tour.

 

Devenir adulte, il parait que c'est apprendre à se prendre au sérieux; en ce qui me concerne je peux, au mieux, faire très bien semblant. Mais ne pas se prendre au sérieux ne signifie pas forcément se prendre pour de la merde...

 

On a le cerveau. On a le pied-de-biche. On a des priorités qui n'en sont pas, et peuvent passer à l'as le temps qu'on s'occupe du reste, c'est à dire de tout. On a des vieux démons, et une foutue envie de leur casser la gueule.

 

Avoir honte, parfois, de ce qu'on est, n'est pas une excuse pour ne pas s'épanouir. Ce soir, j'ai mal et envie de me mettre des claques. Mais demain, le soleil se lèvera et fera ce qu'il a à faire.

 

La seule question qui dépende de nous, c'est: fera-t-on comme lui?

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