Errances, partie 0

17 Décembre 2007

Nouveau retour sur mon continent, et nouveau rappel à l'ordre du principe de réalité: "mon continent" est un abus de langage. Ce continent n'est pas mien, ni l'inverse d'ailleurs.

Revenir du pays des Pogues et de Samuel Beckett m'est toujours une violence, et l'atterrissage au milieu des gueules germinaliennes des prolos de Charleroi bat tous les records de sordide, me dis-je dans le bus fatigué fonçant depuis l'aéroport pour mieux s'enfoncer dans les embouteillages de la ville la moins attachante de Wallonie. Une heure passe; les trains belges désespérément en retard, en particulier par ce matin de Décembre ou les crachats des lycéens gèlent à peine arrivés sur le bitume, finissent de me réveiller et de congeler mes derniers doigts valides; les autres sont déjà morts le mois dernier, pendant l'installation de la clôture et la récolte des carrés de tourbe. Mais c'est une autre histoire, et ces quelques mois de retour à la terre méritent de décanter avant d'être couchés par écrit; une bonne partie de moi est encore la-bas, il va falloir attendre qu'elle rentre pour nous raconter.

Le but de cette charmante promenade matinale, tout à fait revigorante après une nuit passée à l'aéroport, est une destination que j'ai atteint trop de fois à mon gout: Luxembourg, vieille putain mal fardée les nuits d'été, duchesse niaise et pompeuse en ce jour de neige.

Je suis venu faire étape chez Valoo. Cette ancienne camarade de travail précaire est peut-être le seul intérêt véritable de cette ville de trous du cul qu'elle méprise mais ne dédaigne pas pour son quatre heures (les trous du cul, pas la ville). Oh, je sais ce qu'elle va me dire si elle lit ça... on reparlera de Longwy et de son ancien appart' en France, un cadre déprimant même pour la région, pas un seul mec baisable, et deux heures de train par jour pour retrouver le soir une ville ou il n'y a rien d'intéressant à faire, sauf pour les fans de tuning et les filles assez connes pour en tomber amoureuses sans aucun espoir de réciproque.

Et ici, dans ta capitale européenne à l'échelle d'une préfecture, dans ton taf abrutissant d'agent d'assurances pour les pires requins du CAC 40, j'ai nommé AXA, que fais-tu de beau, cocotte? A part boire en champagnes divers les largesses salariales que tu ne fais pas passer dans ton loyer, à part te faire sauter en douce par les moins moches des cadres supérieurs de ton entreprise de merde, avant qu'ils aillent rejoindre leurs bobonnes et leur vie à la con? Jusqu'à ce que tu sois trop vieille, et qu'il ne reste plus que l'alcool et des copains trop loin de chez toi...

Je sais, oui, t'as quand même vécu pire... ce pire-la, j'en viens, rappelle-toi ma belle, c'est la-bas qu'on s'est connus. Mais bordel, comment on peut vivre en se contentant de se dire qu'on a vécu pire?


A peine arrivé à la gare, l'agression civilisationnelle commence. Dedans, les toilettes et la connexion internet sans fil sont payants, comme si j'avais de quoi payer; dehors, les kitschissimes petites baraques en bois des marchés de Noël, ou en d'autres circonstances je ne dédaigne pas faire quelques acrobaties pour de l'argent, me provoquent un sévère début de nausée. Deux minutes après mon arrivée, un vigile me voit assis à même le le sol de la gare (je ne supporte pas la promiscuité des salles d'attente ferroviaires, versions nomades de la salle d'attente des assedic, en plus varié socialement) et m'ordonne d'"aller vous installer la ou c'est fait pour". Encore un qui ne connait pas les pays latins ni le charme du "so what?" à l'irlandaise. Je l'envoie bouler. Début de discussion houleuse. Je finis par me casser tout de même; dans cette capitale de l'Europe du fric, on appellerait les lardus pour moins que ça, et avec ce que j'ai réussi à faire passer à l'aéroport je ne veux pas d'ennuis. Je repasserai à l'occasion pourrir la vie de ce minable.

Dehors il fait plus froid que je ne saurais supporter; je ne suis plus habitué à l'hiver continental et à ses soleils gelés. Vivent la pluie et la douceur de ma chère ile d'où je n'aurais jamais du m'envoler, tiens.. qu'est-ce que j'irais bien foutre en attendant que Mme Vincent daigne sortir du boulot?

Un troquet? Rien de très sympa dans cette ville, du moins pas avant 22 heures. Toute activité extérieure autre que "sortir cinq minutes pour fumer une clope" est exclue d'office. Et après ma nuit blanche en attendant ce putain d'avion et vu l'état de mes fringues, draguer dans cet univers de petites pimbêches filles à papa serait une perte de temps inutile et frustrante. De toute manière, je sors tout juste des bras de ma chère Italienne; partir chasser la femelle serait plus un loisir machinal qu'une véritable envie.

Bon sang... Arianna... quelle nuit formidable tu m'as fait passer, et quel week-end merdique aussi. J'étais arrivé à Galway pour ma dernière soirée Irlandaise, en me jurant que l'on serait juste amis, que les choses ne s'étaient pas bien passé la dernière fois, que je ne voulais plus faire souffrir les femmes, que... foutaises, oui. A la vérité, dès que j'ai vu cette pulpeuse madone traverser la rue pluvieuse en toisant les hommes comme un général passe ses troufions en revue en espérant en trouver un moins ridicule que les autres, j'ai su que nous allions remettre ça.

J'étais en retard à notre rendez-vous, comme prévu. Ne jamais être à l'heure avec elle. D'abord, elle ne l'était sans doute pas non plus. Ensuite, lui faire croire à un lapin, la laisser sortir, furieuse, au bout des quelques minutes qui sont tout ce qu'elle daigne attendre pour un mâle quel qu'il soit, et la retrouver dans la rue comme si de rien, la rendre à la fois excédée et joyeuse, bref: déjà en condition pour me sauter dessus dès que plus personne ne regarde. Je n'avais rien calculé de tout cela. Mais entre deux personnes importantes l'une pour l'autre, certains schémas se mettent en place d'eux même, et chacun sait pourquoi.

Arianna méprise les hommes, et les traite en conséquence. J'admire les femmes, et je les traite finalement avec encore moins d'égards. Nous étions faits à la fois pour nous entendre et nous affronter. Et nous ne nous en sommes jamais privés... bons dieux, quelle folie nous a fait nous rentrer dedans en ce vendredi soir humide, nous dévorer à même la rue sans rien ressentir d'autre que nos corps affamés se réclamant le pire et le meilleur... je crois bien qu'à un moment ou l'autre je l'ai frappé, parce que je l'ai entendu gémir et d'habitude elle a horreur de ça. Elle dit que ça fait cliché de cinéma et que cela rabaisse la femme à ce que l'homme voudrait en faire. Formidable fierté. Mais je sais qu'elle gémit tout de même quand le sexe devient violent. Cela nous arrive, quand nous ne nous sommes pas vu depuis un moment.

Ensuite, nous nous sommes engueulés, comme d'hab'. Nos insultes en Anglo-Italien sont l'une de nos marques de fabrique, et l'une des attractions les plus populaires de la ville. Et puis, je suis parti pour l'aéroport.

Galway est notre lieu de rencontres, entre nous comme en général. Tous deux avons baisé plus d'un coup d'enfer dans ce Los Angeles Irlandais; nous n'avons jamais trouvé mieux l'un que l'autre. Même Magda, sa meilleure amie la-bas, qui désape les culottes masculines et pompe leur contenu avec l'efficacité de la professionnelle qu'elle fut à Paris avant de fuir son mac, Arianna me tuerait si elle savait que je le sais, ne me fait pas bander aussi fort que ma madone aux jambes d'Aphrodite. Parmi toutes les femmes dont mon corps se souvient avec une tendresse plus ou moins perverse, elle fait sans conteste partie de celles qui resteront dans sa mémoire, tant qu'il en aura une.


Je suis toujours enfermé dans cette fichue gare trop propre, à me faire mater par les gens, le vigile, le réseau de télésurveillance, tout le monde. Une envie folle de rouler un gros pétard sous le nez de tous ces intrus me démange furieusement. Je le savais bien, que le retour à la vie prétendument civilisée serait délicat à négocier... mais bon, faudrait pas que je me fiche dans la merde à peine arrivé ici. Foutu principe de réalité.

Mes premiers souvenirs de la gare de Luxembourg-ville ne datent plus d'hier. J'y vois encore mon pote Pierrot, durant l'été de nos vingt ans, dérouler sa couverture de survie pour tenter d'y passer la nuit au chaud en attendant de repartir pour Maas; on nous a viré, évidemment. Alors on est resté alentours, tentant comme on pouvait de se protéger du vent, avant de comprendre que notre plus gros souci, cette nuit la, ne serait pas l'excès d'aération.

La journée, Luxembourg appartient aux riches. Ils sont légion, dans les rues, à tenter dans un effort commun de se différencier des autres par leur allure, leur costume, leur énergie, leur air préoccupé de businessman à qui tout réussit. Le résultat final relève de l'évidence: ils se ressemblent tous comme deux gouttes de fiente. Je sens leur regard sur moi en ce moment même, alors qu'ils se demandent qui est ce type à l'air étrange, à l'habillement d'extraterrestre, qui visiblement ignore l'usage de la lame de rasoir (sauf peut-être, doivent penser certains d'entre eux, dans les avions) et tape sur son microordinateur des choses dont leur petite mentalité étriquée de protestants BCBG de mes couilles leur donne envie de connaitre tout en leur interdisant de chercher à les imaginer. Je m'aperçois à cet instant précis que je suis le seul individu, dans cette pièce, qui ne s'emmerde pas à mourir. J'aimerais être suffisamment cynique pour que cela me réjouisse. Mais si le malheur des autres me fait souvent rire, c'est d'un rire sans joie.

Mais la nuit, je connais un Luxembourg différent, que bien peu de gens se figurent à moins de connaitre bien la ville ou d'avoir lu les statistiques européennes du trafic de drogue; un Luxembourg underground, malsain, pervers, comme si toute la merde que les culs-pincés qui font la réputation des banques locales chient dans les égouts locaux se relevait la nuit sous forme humaine.

En fait, c'est un peu ça. Le capitalisme prétendument bien-pensant produit des déchets sociaux. Il fabrique la fange dont il jouera ensuite à avoir peur pour justifier sa paranoïa policière, comme si ces gens-la étaient réellement dangereux pour lui; mais pour les personnes évoluant dans ce décor parallèle, la peur n'a rien d'un jeu. Je le sais. J'ai eu affaire à eux plus souvent que je l'aurais souhaité.

Et je dois dire que ce soir la, Pierrot et moi avons été des hommes, puisque c'est l'expression consacrée pour des p'tits gars qui n'ont pas chié dans leur froc alors qu'ils étaient en danger. Des hommes, oui. Pour la première fois de notre vie, peut-être.

Des dealeurs étaient venu nous proposer leur merde d'acide coupé aux phosphates avant de nous prier, devant notre refus, de dégager de leur quartier; deux heures et un nouveau refus plus tard, c'est une petite punkette complètement prise par son trip à l'héroïne qui nous a sauvé d'un gang de blacks autrement plus dangereux que les premiers, sans doute leurs parrains, qui allaient probablement nous péter la gueule pour refus de couardise; plus anecdotique, un chien énorme a failli pisser sur nos sacs de couchage avant de nous préférer son maitre, le vieux clodo assoupi un peu plus loin.

Et bien sur, les flics passaient, régulièrement, tel le coucou d'une horloge suisse de cauchemar, comme pour nous dire "nous sommes la pour taper dans le tas, au hasard, histoire que les gens dont les impôts paient notre salaire s'imaginent que nous contrôlons la situation; alors faites gaffe, et quoi que vous fassiez d'illégal soyez discrets". Cette nuit la, j'ai plus appris sur la nature humaine qu'en lisant l'intégrale de Freud.

Le plus étonnant est que j'y sois revenu. Il fait dire que Luxembourg est un endroit stratégique pour revenir de Hollande sans attirer l'attention de la douane, que j'ai pas mal voyagé dans cette région qui a vu grandir ma mère et pas mal de potes, et que j'ai rencontré une de mes meilleures amies dans la place, ainsi, contre toute attente, qu'une ou deux maitresses.


février 2006

Kate était une définition vivante de la triviale expression "en manque de cul". Laissée pour compte seule avec son gamin par un type qui ne mériterait même pas un kleenex pour se masturber, cette magnifique trentenaire au cul plein de promesses délicieuses n'avait pas touché un autre homme depuis deux ans. La morale chrétienne qu'elle croyait, comme tant d'autres, si profondément ancrée en elle était prête à céder face à la biologie et au premier entreprenant venu; le hasard et une bonne cuite à la bière firent de moi l'entreprenant en question. Ce fut court et intense. Je n'eus jamais à le regretter, même pas quand, passant un jour chez elle à l'improviste, je fus chassé de son domicile par son nouveau mari, qu'elle avait rencontré quelques mois auparavant alors que je vivais une de mes expériences de vie à l'étranger sans nouvelles du reste du monde.

Elle est aujourd'hui enceinte, et, m'a-on dit, passe le plus clair de son temps au téléphone avec une assistante sociale spécialisée dans les cas de violences conjugales. Je parierais mes organes génitaux que les quelques nuits que nous passâmes ensemble furent parmi les meilleures de cette vie merdique qu'elle ne méritait pas. Peut-être ai-je tort. Peut-être que le bonheur pour certains est une chose horrible pour d'autres. Mais je crois plutôt que la majorité des gens, surtout des femmes que l'on prépare si peu à la liberté de choix, ne désirent pas ce qui leur conviendrait. Comment les en blâmer? Pourtant, comment ne pas en être triste et déçu?

Libertaire. De tous temps, c'est ma réponse à ce constat effrayant: l'humain n'est pas libre, ou si peu, alors qu'il pourrait l'être. L'émancipation n'est qu'un mot si l'on prend l'ensemble du groupe. Et c'est bien souvent la faute au groupe.

Quelle absurdité. Nous passons nos vies à apprendre le respect des conventions sociales, puis à nous mettre la race à l'alcool afin d'avoir le courage de nous en libérer de temps en temps. Nous passons nos vies à corriger des problèmes, mais jamais à travailler sur les deux ou trois qui nous pourrissent réellement la vie. Nous passons nos vies à faire des choses dont nous ne comprenons même pas le sens.

Quel sens a ma présence ici?

Ah oui... je me souviens...

Je suis ici parce que demain je vais voir ma grand-mère mourir.

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