Errances, partie 1

L'instinct est une prison.

On peut lui donner des noms par centaines, l'éluder infiniment. Oppression, conditionnement, aliénation, misère, timidité, procrastination, déprime, préjugés, normes, tout ce qui nous bouffe des morceaux de liberté individuelle, insidieusement ou non, tout ce qui nous fait dire que l'existence pourrait être meilleure, "si seulement il n'y avait pas"... creusez bien le problème. Remontez jusqu'à sa racine, la où sont les vrais enjeux de cette liberté que vous prétendez revendiquer; vous y trouverez immanquablement votre propre instinct en train de jouer avec le thermostat de votre enfer intérieur.

L'enfer, c'est les autres? Un douloureux effort de lucidité suffit à s'apercevoir que c'est faux.

Le fait que je sois en ce moment même dans la chaleur d'un café Espagnol, entouré de jeunes filles dont la vitalité sensuelle rayonne au plus profond de mon imaginaire, avec rien d'autre à foutre que de gribouiller un carnet de notes de mon écriture hasardeuse, en est une parfaite illustration.

C'est pathétique. Le temps passe, les cellules de mon corps vieillissent tranquillement dans leur bain d'alcool, le jour de ma mort se rapproche continuellement, et voici qu'autour de moi la Vie dans tout ce qu'elle a de plus intense m'encercle, que les plaisirs les plus exquis m'entourent de leurs promesses dans cette ambiance de festivités latines enfin retrouvées au prix d'un an d'attente et d'un voyage de mille cinq cent kilomètres; et moi, je reste la, le cul sur une chaise. Et j'écris.

Le pire, c'est qu'il y a une logique à cela.

Laissez-moi vous raconter...


"L'intello". La marque des bannis de la cour de récré. Le genre de surnom qui vous forge une personnalité en guimauve, et la vie sociale d'un trappeur Groenlandais. Une enfance pareille, personne ne s'en sort vraiment; certains s'en sortent, un peu.

C'est la littérature, bizarrement, qui a limité les dégâts. Des auteurs comme Jorn Riel, qui m'ont prouvé qu'un trappeur Groenlandais pouvait en avoir une, de vie sociale, ô combien; des conteurs comme Kerouac, qui m'ont appris que c'étaient les petits moments qui faisaient les grands voyages; et puis, des gens comme moi, qui m'ont démontré combien la notion de "moi" était relative.


Toute ma vie d'adulte, on m'a reproché de faire semblant. C'est ridicule. D'abord, tout le monde le fait, de manière plus ou moins flagrante. Ensuite, je sais ce que veut dire, dans mon cas, "être soi-même"; ça veut dire en gros rester dans mon coin, les yeux ouverts sur un texte ou fermés sur mon univers intérieur.

La matière m'emmerde. La communication avec autrui m'a toujours paru oppressante, ou frustrante, souvent les deux. Sur l'arbre de l'évolution, mon sex-appeal et mon autorité naturelle se situent quelque part entre la blatte et l'éponge commune. Bref, j'étais destiné à devenir l'une de ces existences sans vie qui hantent les comptoirs de station-service, les caisses de supermarché et les bureaux subalternes de l'administration. Si j'avais été moi-même, personne ne s'en serait aperçu, tant j'existerais peu dans cette infime parcelle d'univers que l'on nomme faute de mieux la réalité.

Évidemment, il y avait toujours une autre solution: devenir ce que je n'étais pas.


Les artistes passent souvent pour des dingues; en réalité, ce qui les différencie du pékin moyen, c'est leur faculté -leur manie, plutôt- de balancer à la face du monde social la réalité autrement plus intense de leur propre univers mental. Les artistes sont des exhibitionnistes de l'esprit. Plus la société censure et refoule, plus ils extériorisent. C'est pourquoi ils ne sont jamais aussi exubérants que sous la dictature.

Je ne suis pas un artiste. Plutôt un hybride bizarre entre le génie torturé et l'autiste misanthrope. J'ai du pas mal improviser pour me prétendre, me faire reconnaître, puis enfin me "vivre" artiste; comme pour toutes mes usurpations majeures, le résultat de celle-ci ne cessera jamais de me surprendre.

Mais revenons en avant...


"Qu'est-ce qui modèle nos décisions" est une question stupide. Si l'on pouvait y répondre, on ne serait pas aussi bêtement fascinés par la psychanalyse, et le monde occidental, ignorant la signification du mot "névrosé", en produirait beaucoup moins. Toutefois, il faut bien commencer une histoire quelque part, et tenter d'esquisser les motivations du personnage principal est une mise en bouche qui en vaut une autre.

Les femmes. Hantise d'un adolescent renfermé, devenu par la suite l'un de ces jouisseurs obsessionnels prenant à grands coups de verge leur revanche sur une dizaine d'années d'humiliantes frustrations. Ça, c'est la motivation troisième. Passons la-dessus, on aura bien des occasions d'y revenir.


Les copains. Je ne dis plus "les amis", terme par moi réservé à des compagnons de toujours ayant vécu le meilleur et le pire ensemble; on galvaude trop de mots importants, c'est dommage.

Je n'ai pas d'amis. J'ai des camarades, qui sont aux amis ce que les amants de longue date sont aux couples à vie; et j'ai des potes, créatures des deux sexes qui en savent peu sur moi mais dont l'assurance qu'ils existent m'est une pensée agréable. Motivation numéro deux.


Moi. "Moi" au sens psychique du terme, "moi" qui écris ces lignes dans l'espoir de trouver ce que j'ai réellement à dire au monde. "Moi", à la recherche de la signification profonde de ce que veut dire "moi"; "moi", qui souhaite mourir en personne accomplie, en passager du temps et de l'esprit dont on pourra dire qu'il a fait beau voyage, et peut-être même, pourquoi pas, en honnête homme.


Chemins de Compostelle, il y a trois jours. Montamarta, quelque part entre Salamanque et le pays de Galice. Je parlais de camarades, en voici une justement: Brigid, délicieuse petite Irlando-Australienne qui égaye chaque moment de ma vie durant lesquels j'ai la bonne idée de penser à elle. Drôle, complice, assez de poil au cœur pour en faire des manteaux à tous les sans-abri d'Irlande, artiste de rue à ses heures tout comme moi, bourlingueuse encore plus que moi, elle était sans doute la seule personne à pouvoir m'embarquer dans un projet aussi tarte que le pèlerinage de Compostelle en pleine saison touristique, et surtout la seule à me faire trouver ça marrant.

Ça n'est pas qu'une question d'affinités électives. On s'était rencontré à une époque ou l'on avait bien besoin l'un de l'autre, et quand je pense aux sans-abri Irlandais en parlant d'elle, c'est tout sauf un hasard.

Galway...


Octobre 2005. Un plus-ou-moins aspirant au concours de prof des écoles a comme prévu échoué, et se retrouve avec rien de spécial à faire en attendant sa prochaine tentative. Comme souvent en pareil cas, un voyage s'impose; ce sera l'Irlande, ou il -enfin, je- m'apprêtais sans le savoir à des expériences aussi imprévues qu'intéressantes. La misère, pour commencer.

C'est la qu'apparait Brigid, petite étincelle de vie heureuse et constructive au milieu des travailleurs pauvres de Galway la décadente; Avec notre paire de ritals Lorenzo et Beppe, nous vécûmes trois mois de chaleureuse régression sociale et prîmes en pleine gueule la face cachée de la mondialisation, en compagnie de quelques pochards du pays et d'une bonne partie de l'Europe de l'est. Trois ans plus tard, la crise économique et le retour au continent de ceux qui avaient joué le jeu du système Irlandais allaient confirmer notre opinion sur cette société en toc, "miracle celtique" fonçant tête baissée vers sa ruine. C'est ça, le problème, quand on ne croit pas aux miracles: on a raison.

Retour au présent; 24 mai 2009, Saragosse. Je viens de payer quatre euros une bière avec vue sur la cathédrale, et de refuser la monnaie à une mendiante Péruvienne trop insistante à mon gout. L'Espagne n'est plus ce qu'elle était.

Une jeune nord-Européenne de type apprenti mannequin me fait de l'œil depuis une table voisine, malgré ma barbe de trois semaines; je l'ignore poliment. Brigid me manque. Le soleil printanier éclaire une place magnifique ou les femmes sublimes pullulent, et pourtant je n'ai pas la tête à l'hédonisme. L'idée de devoir rentrer en France demain pour une promesse faite avant de partir m'agace un peu. J'étais bien, moi, à marcher sur le camino Castillan, entouré par l'affection de l'un des plus chouettes bouts de femme que les Anglo-saxons aient jamais laissé vagabonder en dehors de leur way of life bidon... pourquoi faut-il toujours se barder de contraintes?

Des flics viennent dire à la mendiante de dégager. Brève altercation. Je me découvre un vocabulaire espagnol que je ne me connaissais pas. Les pandores renoncent, le futur mannequin scandinave détourne la tête, la vieille me sourit; c'est fou comme des incidents de ce genre donnent l'impression d'avoir choisi son camp.

La boucle du récit et bouclée, et mon verre et vide. Ce soir, je verrai le soleil se coucher dans los monegros, sur les terres du bandit Cucaracha, ou je passerai la nuit seul avec un bouquin et quelques millions d'étoiles. Le genre d'instants de solitude offerts à qui sait vraiment voyager.

Les genre de moments ou peut-être, je suis vraiment "moi".

Cette ville suppure d'humanité factice. Tirons-nous. Récit à suivre...

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