Errances, partie de plaisir

C'est bien, les vacances, finalement.

 

Ça peut vous paraître con à quitter ce blog et à filer sur google news voir si même les déprimantes nouvelles du monde n'ont pas une petite chance d'être moins lamentables que mes écrits, comme phrase d'introduction; c'est simplement que vous et moi n'avons pas la même idée des vacances. Laissez-moi vous expliquer.

 

 

Aussi étonnant que ça puisse paraître, je suis de nature casanière. Petit, quand mes profs de parents me collaient dans leurs valises pour aller admirer l'architecture médiévale de Haute-Poméranie et autres joyeusetés culturelles au détriment de mon envie pourtant légitime de rester glander dans ma piaule avec mon imaginaire et une trentaine de bouquins, je trouvais ça assez chiant, les vacances. Ado, je mis à profit cette quantité indécente de loisirs forcés pour retaper mon physique d'anorexique manqué, puis plus tard pour endurcir quelque peu un tempérament de chochotte et poser les bases de mes lucratives activités de trafiquant à la petite semaine, mon frère, tous les quais d'Amsterdam se rappellent de moi. J'apprenais par la même occasion l'art de l'Errance, ce dont j'étais bien loin de me douter.

 

Passons sur la gigantesque escroquerie que furent mes années étudiantes, dont peu de profs gardent aujourd'hui un souvenir tant il était rare de me voir en cours; en revanche, les squatteurs Genevois, dealers Belges, militants divers de France et d'Espagne, aguichantes ritals d'extrême-gauche, et autres camarades de rue Teutons, sont quelques milliers à avoir entendu parler de Ludo l'Auvergnat, mon premier pseudo autoproclamé, dont j'ai appris récemment que même les Renseignement Généraux avaient gardé trace sans jamais faire le lien entre ma carte d'identité et ce dangereux activiste international (à ceux qui savent, gardez les détails pour vous: sans égaler celui de la bande à Bonnot ou de Florence Rey, mon CV chez eux est assez conséquent pour me dézinguer ce fort pratique outil professionnel qu'est la virginité de mon casier judiciaire, du moins jusqu'en 2015 ou mes plus grosses bêtises seront couvertes par la prescription). Bref, si loisirs j'eus, ô combien, durant mes heures de cours, mes vacances n'étaient toujours pas dignes d'être désignées comme telles, que celui qui considère comme des vacances le fait d'envoyer des CRS à l’hôpital me jette le premier pavé.

 

J'eus une première approche du concept pendant ma seconde... euh, troisième grosse escroquerie envers l'état, l'obtention de mon permis d'enseigner à la chtite nécole: on pensera ce qu'on voudra de l'éducation nationale, mais je vous garantis pour avoir connu bien des boulots, et pas que des marrants, que le repos scolaire n'est pas plus un luxe pour les instits (surtout débutants) que pour leurs petites victimes. Parmi les moult raisons déjà évoquées qui m'ont fait m'autodégraisser du mammouth, il y a sans conteste le rythme de boulot, bien trop hardcore pour moi dans la mesure ou j'essayais de faire du taf de qualité. Essayez, pour voir, vous comprendrez ce que je veux dire.

 

Lorsqu'on souhaite vivre, se ranger, ça n'a qu'un temps. Depuis ce navrant épisode, je semi-chôme, enchaîne les boulots plus ou moins merdiques avec une certaine science du moindre effort qui me fait les rendre supportables,  papillonne de travaux des champs en prestas au black, bref, n'ai pas de vacances mais des fins de contrat. Ce qui me convient bien, même s'il m'arrive de me demander comment je ferai dans vingt ans ("on verra" est bien entendu ma réponse habituelle, un peu comme quand j'évoque mes amours en cours ou ma prochaine tentative d'arrêter de fumer). Au point que quand, comme c'est le cas en ce moment, je tombe sur une période de vraies vacances, comptées comme telles, avec tous les collègues qui se barrent faire des trucs et des machins, ma première réaction est... de ne foutrement pas savoir quoi faire. Je pantoise, je penaude, j'hésitationne, je peut-être que ci, je peut-être que ça, et je finis comme si souvent par me laisser porter par la vie et la première invitation venue... laquelle, en l'occurrence, tomba on ne pouvait mieux.

 

Je vous ai parlé d'Arianna*. Je n'avais guère de nouvelles de cette camarade d'Errance depuis un certain temps, ma parenthèse sédentaire et son dernier mec ayant tout fait pour les restreindre; et puis, le hasard d'un mail, un malheur familial combattu à deux, entraide fraternelle au petit goût de revenez-y... et puis, un départ de flammes de mon côté, j'ai raconté ça tantôt... trop vite éteint pour t'oublier, donna mia, surtout quand tu me proposes de visiter -outre ton corps, que je connais si bien- l'une des plus belles régions de ton formidable pays abîmé -tiens, on dirait l'Irlande... et me voila, fumant mon clope à la terrasse d'un café plus rital que nature en attendant la belle -elle bosse, elle, les temps sont durs de ce côté des Alpes.

 

Ça gronde, par ici. On croit détester nos dirigeants, et puis on vient chez les ritals. Eux, quand ils haïssent, ça déconne pas. Ça meugle, ça éructe, ça traite de tout les noms, ça s'agite comme en 48** malgré la torpeur de ces foutus 35° à l'ombre; Mario Monti se ferait défoncer la gueule au tisonnier s'il venait ramener sa fraise du côté d'Anzano di Parco, sous le regard bovin des touristes Suisses qui me rappellent le boulot. Ce serait un bien beau spectacle.

 

En ce qui me concerne, les 35° à l'ombre, ça me rend pas spécialement hargneux. Je suis aux trois quarts Germain, montagnard qui plus est, et ce n'est pas ma pinte de sang celte qui va me faire aimer la chaleur; mon troisième verre d'Amaro (sorte de Picon rital, en bien meilleur) me laisse à peine l'énergie de vagabonder le long de ces lignes, que je devine caffies de fautes d'orthographes abominables. J'ai des excuses, étant depuis un mois en vagabondage linguistique permanent entre Anglais, Français, Espagnol, et à présent Rital, langue dont je redécouvre la pratique avec une satisfaction intense.

 

C'est un condensé, l'Italie. Réfractaire à l'écrivain, qui se paume dans cette exubérance. Je pourrais passer ma vie à parler des dernières quarante-huit heures, à dévider la pelote de passions suscitées par ces lieux, ces gens, cette société tout bonnement inimitables; que les résidents de cet enfer chatoyant ou nul ne s'ennuie jamais soient les premiers à courir s'abrutir devant la téloche de merde en dit très, très long sur la nature humaine. Et sur ce en quoi j'en suis exclu.

 

Faute de m'être inventé une fonction sociale de circonstance, j'ai retrouvé ma place. Celle d'un spectateur, d'un témoin, d'un passager. L'une des principales raisons pour lesquelles je ne crois guère en cette vision occidentale du mâle dominateur, fondateur, en lutte pour créer un monde à sa mesure, c'est que j'en suis par nature diamétralement éloigné. J'aime à observer, à faire bosser mon cerveau sans qu'un muscle ne bouge; j'aime à ne pas forcer les choses, à laisser s'épanouir les phénomènes en donnant, de ci, de la, un petit coup de pouce à ceux qui en ont besoin -les phénomènes, pas les gens; les gens sont libres, qu'ils se démerdent donc un peu.

 

J'aime, pour tout dire, le confucianisme, et son principe de précaution, de non-intervention, qui correspond tellement à mon ressenti du monde. Nietzsche me fascine, parce qu'il est un auteur profondément politique, et qu'il a posé les questions fondamentales du monde actuel, à l'image d'un Freud ou d'un Marx. Mais sa personnalité me fatigue. "Philosopher à coups de marteau"? Hah! On ne devrait même pas marteler à coups de marteau. Marteler, c'est laisser une blessure, la ou un lien suffirait. Ce n'est pas ma route.

 

Je suis paumé au milieu des humains. Dans une société traditionnelle, au cas improbable ou j'aurais survécu à la mortalité infantile, j'aurais été un chamane, ou un paria, ou un essaimeur; enfin, un type à part du groupe, un statut à lui tout seul. "Un ermite", a résumé récemment ma pote Angie. Dans notre monde de réseaux, je peine à sortir mon épingle du jeu. J'aurais bien sur pu être un gourou ou un truc comme ça, j'ai les billes pour; mais je ne suis pas un mauvais homme.

 

Alors, je triche. Mes histoires semi-fictionnelles sont le récit de cette imposture. J'envoie des personnages vivre à ma place, pour voir, parce qu'il parait que je ne peux pas passer ma vie tout seul -et aussi, soyons honnêtes, parce que j'aime les femmes et la séduction, de préférence ailleurs que dans mes rêves. A l'exception des rares moments ou je tombe sur de petits malins bienveillants qui ne s'y laissent pas prendre mais ne me rejettent pas pour autant, je fais semblant, en permanence. Et croyez-moi, ça fatigue.

 

Voila pourquoi les vacances, c'est inhabituel mais pas si mal. Je viens de passer à la Moretti -la bière locale, pas la femme du réalisateur-, et m'apprête à terminer cet article, les copains venant d'arriver.

 

Rencontre étonnante de deux souvenirs Irlandais. Arianna, créature de rêve au tempérament Cavannesque, et Lorenzo, mon frère d'armes Bolognais, mec extraordinaire ayant décidé que j'étais son égal sous prétexte que je lui ai sauvé la vie***. Ces deux-la se connaissent depuis dix minutes, et baisent déjà par le regard tandis que je bâcle mes dernières lignes; Léo, connecting people.

 

Jaloux, moi? Pourquoi faire? Nos souvenirs communs avec Ari, on ne nous les piquera pas. Et Lorenzo est l'antithèse du macho fouteur de merde. Il fera comme je ferais. Il vivra ce qu'il a à vivre, et laissera la vie de la belle en meilleur état qu'il l'a trouvé en entrant. Je n'ai rien à redire à ça.

 

Petite pause dans l'écriture, consacrée à l'émouvante cérémonie du partage du tabac. Mes deux camarades s'extasient sur le prix des clopes au Luxembourg, me bombardent de concert et de questions stupides, genre qu'est-ce que t'es allé foutre la-bas; se regardent, éclatent de rire. Ils ont capté. J'étais en Belgique pour la même raison que je suis ici: j'Erre, à travers les frontières et sous prétexte de commerce parce que c'est plus rigolo d'avoir l'air de transgresser quelque chose, mais surtout à la recherche de vérités. Sur l'homme, sur le monde, sur ma gueule.

 

Ce soir, cette semaine, ces merveilleuses vacances, dont j'ai à peine parlé tellement j'avais de trucs à dire (faudra que je revienne un jour ou l'autre sur ma manie de l'introduction à rallonge), sont une vérité. Ils disent un bon bout de ce que je suis, quand je n'ai rien d'autre à faire que l'être.

 

Je ne ferai pas semblant une seule minute de mon passage ici. Je serai moi, avec tout ce que ça implique de lâcher prise, de non-participation, de silences attentifs et de rêveries incommunicables; il me faut être seul, ou avoir le privilège de la compagnie de ces deux êtres adorables, pour y parvenir.

 

Ne boudons pas notre plaisir, et parvenons-y. Chuis en vacances.

 

Libertairement votre

 

Léo

 

*Lire -entre autres- "Errance, partie 0".

 

**1848, bien sur, les débuts du risorgimento. L’Italie n'a pas connu de révolutions: elle est née d'une seule, qui n'a jamais vraiment cessé. La France elle, est née du despotisme centralisateur, et n'est pas près de s'en remettre non plus.

 

***Ce n'est pas tout à fait exact. Je l'ai simplement empêché de dormir dans la rue sous la neige. Connaissant le bonhomme, il s'en serait remis, même si l'hiver à Galway ne fut pas marrant cette année-la.

Constatons au passage que la reconnaissance, chez les latins, n'est pas un mot creux. Le sens de l'honneur est un attrape-couillons, mais forge parfois de bien belles âmes.

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