Errances, partie en live

(article, article... faut le dire vite. Plutôt une série d'instantanés écrits au stylo entre le 15 et le 22 mars de cette année, à la faveur de mon -déjà!- septième séjour en Irlande, hélas le plus court de tous.

Leur lecture ne me parait pas évidente pour un œil extérieur. Mais j'ai choisi de ne pas faire de montage, de privilégier la démarche sur la mise en forme. A vous de me dire si c'est foireux, ce que je n'exclus pas)



15 mars 2010, d'un monde à l'autre.


Je ne peux m'empêcher de songer que les expulsions locatives viennent de reprendre, foutant à la rue les personnes plus nombreuses chaque année dont la capacité à payer leur loyer n'a pas passé l'hiver; dans un tel contexte, ça fait bizarre de constater que les vols pour Tanger et Casablanca sont pleins à craquer.

En revanche, pour ce qui est du plus anecdotique pèlerinage éthylique du Paddy's day, on peut pas dire que je croule sous le poids de mes coreligionnaires. Non seulement l'Irlande, accusée de chuter trop vite par les mêmes connards qui lui ont conseillé d'accélérer juste avant le ravin, est l'un des plus gros pigeons de la crise, mais en plus son tourisme y laisse des plumes.

Passage au portail sécu il y a vingt minutes; détecteur de métaux négatifs, ouf,pas de tripotage au corps cette fois-ci... et la, bing: "monsieur, vous pouvez ouvrir ce sac?"

J'apprends à chaque passage dans les contrôles aéroportuaires; ce coup-ci, c'est une blondinette à l'air plutôt sympa qui m'explique que mon pot de confiture est actinable, autrement dit potentiellement une bombe. Merde alors, c'est même pas vraiment un liquide, la marmelade d'oranges... extraordinaire que je me fasse TOUJOURS remarquer quand je passe le portique, sauf quand j'ai réellement un truc illégal sur moi... ça commence à sentir l'acte manqué.

Enfin, me voila dans le monde merveilleux des duty-free, et dans l'un des seuls lieux en royaume de Belgique ou l'on ne rentre que muni d'un passeport. Pas encore dans l'avion, plus vraiment dans l'espace Schengen, il est difficile d'être aussi peu quelque part qu'en étant ici. Entre deux mondes. Dans le royaume de l'attente.

Ça fait du bien d'être la, avec absolument, strictement, goulument rien à branler. Je m'aperçois que d'ordinaire, on ne peut jamais passer de temps à ne rien faire sans différer quelque chose; cette lambinerie coercitive n'est pas déplaisante.

Les deux heures passées à crapahuter depuis une place de parking potable jusqu'à l'aéroport de Charleroi (faut bien ça, dans cette ville de malfrats avec ou sans uniforme) m'ont fait du bien, sans parler de cette halte foutrement agréable en citadelle de Namur que mes deux historiens et contradicteurs préférés auraient apprécié. J'ai pensé à bien des drôles de choses, cet après-midi: à l'amour et à la mort, nos deux plus grandes peurs; à l'amour romantique et au paradis, les deux niaiseries créées en réaction par l'esprit humain; à la complication des voyages simplifiés, toutes ces questions à se poser, de la logistique bouffe aux problématiques de changement bagnole-pas bagnole, alors que l'homme a connu une époque ou voyager signifiait justement ne pas se poser de questions. Du détail pratique, de la théorie fumeuse, du vagabondage dans la rêverie, tout ce que j'aime, en compagnie de la seule copine qui ne me laissera jamais tomber: ma putain de solitude, cette chère vieille pote qui m'a tant manqué ces temps-ci.

Mais revenons à ce présent qui s'étire, comme cette file d'attente débile à souhait qui vient de se former sous mes yeux; une rouquine s'est levé pour rentrer la première dans l'avion, pouf, tout le monde à suivi. Y a dix minutes, tu trouvais pas un siège de libre dans le hall d'attente, et maintenant je suis le seul passager assis, à part deux papys turcs qui se marrent en regardant passer les blancs moutons. Alors qu'on embarque pas avant un quart d'heure et qu'on est même pas de quoi remplir la moitié de l'avion. Incroyable. Bref, prenons ce putain d'avion.


16 mars, from Shannon to Parnell Place

Et pouf. Quelques milliers de kilomètres cube de flotte entre vous et moi, histoire d'être tranquille. Une nuit presque agréable à Shannon, immense structure en sous-régime qui en fait l'un des rares aéroports ou l'on peut faire la grasse mat' tranquille; et puis me voila, fumant mon premier clope au vent de l'atlantique.

J'observe les gens. Ils me toisent ou m'ignorent. Les gens sont remarquablement instinctifs pour tout ce qui n'occupe pas leur attention immédiate; lorsque c'est mon cas, ils se méfient d'emblée de ce barbu au regard clair qui semble inspecter les alentours avec une circonspection qu'ils prennent pour de la sévérité; pas grave, j'ai l'habitude. C'est ce qui fait également qu'ils viennent à moi uniquement quand je m'oublie un peu, quand je me paume dans mes pensées ou cherche le recueillement; en résumé, uniquement quand ça me casse les burnes. Les vies humaines sont ainsi faites, de malentendus.

J'ai dormi huit heures en deux jours, n'importe quand de préférence; mon horloge interne ressemble à celle des bus Irlandais, dont l'a-ponctualité est légendaire. Me connaissant, la matinée va se passer en séries de flashs éclatant au milieu de mon demi-sommeil...

Flash. Le conducteur du bus a l'air sympa. Je le gratifie du "how're u doing" local au lieu du plus formel "Good morning" que mes compatriotes ont appris au collège histoire de passer pour des cons dans les milieux prolos; stupéfaction, l'horloge du bus est à l'heure, je pensais pas voir ça un jour.

Flash. Un black foutrement beau gosse s'assoie à coté de moi à Limerick. Il a couru pour avoir le bus; l'odeur caractéristique de sa sueur fait grimacer la gamine devant nous, qui le dévorait des yeux à son entrée mais dont le fantasme du noir sexy n'incluait sans doute pas l'aspect olfactif. Je me marre discrètement, dis bonjour au type, et écris ces lignes après m'être assuré qu'il ne parle pas français; les gens de ce bled sont un poil susceptibles.

Flash, et mauvais trip. On sort de la ville pour passer devant le camp des tinkers, un des endroits les plus craignos du pays, et sans doute le plus sale. L'histoire de ces gitans blancs sédentarisés de force et pratiquement en guerre civile avec le restant de Limerick est aussi gerbante qu'instructive, mais la j'ai encore sommeil et pas envie de gerber; vous n'avez qu'à voir Into the west.

Flash. Merde, déjà? On descend les plateaux du Sud-Ouest pour pour atteindre Cork, on commence même à croiser des rues que je connais personnellement pour des raisons plus ou moins glorieuses; non pas que ce Dublin miniature dont la passion pour la nouvelle économie lui vaut d'être l'épicentre de la crise actuelle me soit spécialement proche, mais... Flash...


St-Etienne, Avril 2008

Quatre mois que je suis rentré ici, god knows why; ah si, c'est vrai, je me rappelle, il s'agissait d'assister en famille au plus important évènement de l'année. Les premières manifestations sérieuses d'une dégénérescence mentale tout à fait ignoble qui donnera à Geneviève, née Joyerot en 1925, la date de son billet de retour pour nulle part. Cette femme, dont les principales occupations dans la vie furent de s'occuper de mon père et de sa sœur, de suivre mon grand-père dans son escalade de l'ascenseur social par la face nord, et d'aller à la messe, ne passera sans doute pas l'année; si j'étais son marbrier, je noterais la date tout de suite pour gagner du temps.

Et me revoila en France, donc, par la force des choses. Toujours SDF et par conséquent Stéphanois par défaut, toujours sans boulot ou presque (sauf pour l'asso tohu-bohu, ou en revanche je ne chôme pas), une vie sentimentale assez minable après une dernière tentative vite avortée de faire l'Elsa la compagne parfaite qu'elle fut un jour à mes yeux... on peut dire que je sais me donner des envies de voyage, quand on voit ce que je fais des moments passés dans cette région peu aimable qu'il est vaguement convenu d'appeler "chez moi".

Le seul intérêt de ma vie en ce moment, à part une activité associative florissante et plein de souvenirs à raconter, c'est que les bars de la ville se sont enrichis de nouvelles têtes pendant mon absence. Deux d'entre elles sont en train de me faire une démonstration tout à fait convaincante de leur incapacité à tenir l'alcool, tout en enchainant avec un talent fou sur le thème du je t'aime, moi non plus: la fille me drague effrontément pendant que le bonhomme me fait la gueule.

La fille s'appelle Claire. Si elle a l'air aussi malin à jeun que bourrée, je doute qu'elle ait fait sciences po; par contre, elle foutrait le feu à un caleçon rien qu'en le regardant. Je me laisse faire quand elle me colle contre le mur.


Espagne, juin 2008

(aucun récit concernant Claire au cours de ce voyage, ce qui en soi en dit assez long).


Cork, novembre 2008

J'arrive pas à croire que six mois d'une relation aussi sordide puisse me satisfaire... et pourtant, je l'ai fait. Un aller-retour dans l'ile rien que pour elle ou presque, comme si ma vie amoureuse n'était pas assez bordélique comme ça.

Pourtant, et c'est parfaitement inattendu, je suis bien ici.

Rejoindre Claire puait son idée merdique à plein pif. Cork, j'étais déjà pas fan a l'avance, et j'avais plutôt raison, mais la, en pleine crise boursière annonçant la fin de la "belle" vie pour mes ex-compagnons de galère survivant de boulots minables dans les villes d'Erinn, le tout en période de Toussaint et deux mois après l'enterrement de ma grand-mère, tant qu'à faire, tiens... de quoi envier les morts de n'avoir plus rien à perdre.

Histoire de rigoler un peu, voila que les deux indécrottables libertins que nous sommes réussissent à se rendre jaloux; je subodore l'histoire de cul naissante entre elle et un de ses potes (l'avenir me donnera raison), elle commence à montrer les dents quand je discute avec l'une de ses plus appétissantes collègues de bringue (l'avenir lui donnera pas tort). On est même pas foutus d'assumer quand on est ensemble le principe d'infidélité si naturel chez nous dès que l'autre a le dos tourné.

Et pourtant, ça roule. Rien ne devrait marcher entre elle et moi, mais ça roule.

L'explication vaut ce qu'elle vaut, mais j'en ai pas d'autre: le cul. Sa manière sereinement animale de baiser, son corps de statue Étrusque dont le plus petit morceau de chair me donne des inspirations rien moins qu'innocentes, sa voix déjà altérée par les drogues légales mais dont la douceur, dans l'intimité, m'arrive directement au fond des tripes sans passer par le cerveau; même dans dix ans, je ne pourrai pas relire ce paragraphe sans ressentir la tectonique de mon entrejambe en train de rejouer la formation de l'Himalaya. Claire est un personnage fondamentalement sexué, au sens biologique du terme. C'est finalement assez rare, dans ce monde ou les considérations sociales prennent tant de place.

Et comme c'est également mon cas, je ne peux qu'aimer une fille pareille. Pas de notion de dominant/dominé, pas de cliché sur les relations hommes/femmes, rien de tout cela n'a de place la-dedans; la chair s'exprime, d'une manière profonde et ancienne, bien plus ancienne que les plus vieux schémas comportementaux des premiers primates. Claire et moi sommes de la biologie tournant à plein régime.

Les effets secondaires sont assez balèzes. En mon absence, Claire consomme des mecs de passage à longueur de cuite, c'est à dire tout le temps; c'est même elle qui a transgressé les rares règles du jeu qu'on avait tenter d'instaurer. De mon coté, ma vie ressemble un peu à celle de Cavanna à l'époque des "yeux plus grands que le ventres", avec une autre femme dans l'histoire; j'aime chacune d'elles à en crever et de manière totalement différente, ce qui rend dans un sens mon infidélité bien pire que la sienne.


16 mars 2010, dans une église de Cork. Si.


J'aimais les salopes, pour la même raison que Nietzsche préférait les barbares aux chrétiens: la pulsion de vie doit toujours être plus forte que la volonté de contrôle, laquelle finit toujours par devenir une pulsion de mort déguisée si on la laisse faire. De la les défiances instinctives de la population envers l'état, qui le lui rend bien.

A y repenser, je me dis que Claire m'a montré les limites de ce que j'étais capable d'accepter en matière d'absence de contrôle; une autre manière de dire qu'elle m'a démontré que je ne rajeunissais pas.

"Qu'est-ce qui m'a pris de me conduire comme une telle merde avec elle?", aurai-je tendance à me demander devant le gigantesque crucifix sur lequel Jésus fait le malin en exhibant sa souffrance (eh, coco, j'ai enduré tout ça pour racheter les péchés des hommes, alors tu seras gentil de pas m'en rajouter une couche, merci); mais laissons Jésus la ou il est, ça nous évitera de choper des échardes pendant qu'on le décroche. Je ne fus pas "une telle merde", pas sur ce coup-la du moins; juste un type confronté à quelque chose de trop fort pour lui, et qui s'en est tout de suite méfié. Le fait qu'après rapide relecture, le prénom d'Elsa ressorte comme par hasard de mes notes du jour, en est une preuve suffisante: le grand amour? Merci, j'ai déjà donné.

Mais alors, pourquoi venir ici et tenter de sauver les meubles? Sans doute parce que ce voyage était fait de fuite autant que de retrouvailles. Dans un état de confusion mentale assez foutrement merdique, pris entre plusieurs feux sentimentaux comme une araignée dans un salon de démonstration d'aspirateurs, je me sentais... merde, comment je peux expliquer ça?

Vrai problème; c'est la qu'on voit comment les règles du jeu changent. Mes errances ont vingt ans d'age; elles sont la chose la plus intime que j'aie jamais exprimé, l'une des premières choses que j'ai créé, des l'enfance. Des dizaines de pages n'en seront lues qu'après ma mort, certaines sont mieux planquées que les filles d'un Ayatollah. Et la, je me retrouve avec le contenu d'un carnet que je compte bien mettre en ligne à mon retour, car si ce que je vis aujourd'hui n'est pas de l'errance, je me demande bien ce que c'est; question: jusqu'à quel point suis-je capable d'une transcription radicale de mes pensées dans un écrit lisible par tout le monde?

Vrai problème, donc. Je passe déjà pour un macho aux yeux de pas mal de gens mauvais lecteurs ou simplement moins ouverts qu'ils le pensent (et pan! sur le bec), tout ça parce que je parle de cul avec sincérité et non comme un sujet de blagues; ah, et aussi parce que je tente de décrire en cinquante lignes des histoires qui réclament deux cent pages. Des histoires d'AMOUR, bordel, foutez-vous ça dans le crâne, à de rares exceptions près tout ce que j'ai eu le bonheur et la malchance de vivre avec les femmes était empreint d'amour, ou au moins d'envie d'aimer. Quelle est la limite de ce que je dois renoncer à vous faire comprendre, sous peine de passer pour un crevard égoïste?

Quels mots pourraient atteindre vos coeurs pusillanimes, de quels termes aurez vous compassion et pitié/ pour faire enfin entendre que mes yeux s'illuminent des mille feux jaloux de mille et une fées?

L'amour me fut lointain jusqu'à vingt et un ans, puis enfin la première me donna l'étincelle/ éclairant mon chemin vers des feux plus ardents, vers tant de doux enfers ou je brulai mes ailes

L'age venant, passe, un peu, le gout des bacchanales; mais point celui des fées, toujours douleurs exquises/ sans qui rien d'impérieux ni rien que de banal ne saurait pénétrer en mon âme déjà grise.

C'est ainsi que parfois, à la croisée des âmes, de peur de perdre encore ce que jadis n'eut point/ je ne sais faire un choix entre l'amour des femmes, non plus qu'entre deux ports ne choisit le marin.

Femmes à qui je discoure, Jugez-moi sans bonté
Si pour vous, posséder est un acte d'amour;
Moi, je veux simplement

En vous disant "je t'aime", ne pas faire de déçues
Qui par malentendu sur le sens de ce terme
Viennent à croire que je mens



17 mars, dans un appartement gaulois résistant encore et toujours aux licenciements


Pourquoi j'ai raconté tout ça hier, déjà?

Ah ouais. Claire. Ma chimère de l'époque, partie depuis sous des cieux plus ensoleillés, parce qu'il parait que la gueule de bois est moins pénible au soleil.

Mes pensées tournent autour d'elle à mesure que s'égrènent les heures dans cette putain de ville de Cork dont au sujet de laquelle, soyons juste, je me demande ce que j'y fous.

Venir voir des gens? Hah! Ils sont la, les gens; deux minettes anciennes travailleuses locales, qui font un peu la gueule parce que nos plus grosses déceptions nous viennent souvent d'avoir idéalisé un passé pas si bien que ça, et leurs ultimes ex-collègues de taf qui bossent encore ici; je ne les connais pas, mais feck me, ils me sont foutrement familiers, the poor devils.

J'en ai passé, du temps, avec le prolétariat version mondialisée. J'ai jonglé avec eux dans la rue, j'ai truandé ma boite en leur faveur quand je bossais en auberge de jeunesse, j'ai fait découvrir à certains l'Irlande, la vraie, celle qu'on ne peut pas acheter derrière la vitrine des magasins ou ils déposent leur CV pour gagner de quoi en acheter le contenu; j'ai eu un pincement au cœur en les voyant tous se casser il y a un an et demi, mais bon, j'ai déjà raconté ça. Si il y a un truc que j'en ai retiré, c'est bien le sens du mot communautarisme. Et la, on nage en plein dedans.

Un appart, dix français, la moitié bossant ou ayant bossé pour la même boite; l'apparition anecdotique d'un Hongrois fait figure d'évènement (un détail tout de même, celui-ci parle un français impeccable. Quand t'as appris une langue comme le Hongrois, tu dois pouvoir à peu près tout parler sans trop de problèmes). Les choix de pubs envisageables, dans la seconde ville d'Irlande, se limitent à deux ou trois... vous avez deviné? Ouais, bravo: ce sont bien sur les pubs ou vont tous les touristes, et bien évidemment certains dans notre groupe y travaillent. Vous avez compris l'idée générale: la mixité culturelle? Bullshit.

Ils sont, donc, la, les gens. Moitié engoncés dans leurs excès d'alcool et de défonce, moitié abrutis par leur boulot de merde et par l'ennui d'une vie résumée en bonne partie par la phrase que vous êtes en train de lire. Quatre heures qu'on est enfermés ensemble dans cet appart', une demi-heure que j'écris et que certains ne s'en sont même pas encore aperçus. Happy Paddy's day, qu'ils seraient bien capables de passer ici si les réserves de picole ne diminuaient pas aussi vite; heureusement que la vente d'alcool hors pubs ferme relativement tôt.

Pendant ce temps, dans une autre Irlande, une femme nourrit sa volaille avant de rentrer boire un coup de bière faite maison en pestant contre l'imbécilité des politiciens Irlandais, qu'elle connait, elle, au moins; son mari roule un pétard de compétition, fait maison également, et prend des nouvelles de l'Irish Beekeeping Federation tout en préparant sa prochaine connerie d'adolescent de quarante-cinq ans -et tellement heureux de l'être.

Quelque part, dans une autre Irlande, des gens sont infiniment plus vivants que les quelques sept cent kilos de bipèdes avachis dans cette pièce. Comme il me tarde de les rejoindre...

Nope, vraiment, ma présence à Cork ne se justifie par aucune affinité élective -ni avec la ville, ni avec ces gens bien qu'ils aient l'air sympa, ni même avec la st-Pat' que j'aurais plus volontiers passé à Galway. Je relis ces pages, ces textes superposés comme des éclairs de conscience jetés par-delà le vide cérébral d'une carcasse saturée d'alcool et qui ferait bien de dormir un peu; je doute que le lien entre elles puisse paraitre clair à tout autre que moi. Ce que vous lisez en ce moment me ressemble trop pour vous y retrouver, dans les deux sens du terme.

Mais à moi, cela parait limpide: j'y vois la quête d'une belle histoire perdue avant d'avoir été vraiment trouvée. J'y vois Claire, une Claire qui n'a peut-être jamais existé mais en laquelle j'ai cru. Une Claire qui m'aimait assez pour m'appeler au secours depuis ici, que j'aimais assez pour accourir à son appel, et tant pis si c'était trop tard; une Claire que peut-être, dans une vie parallèle, j'ai connu plus jeune, plus fraiche, moins abimée, une Claire dont la lueur d'intensité vitale qu'elle m'a laissé voir avant de la disperser dans la gerbe de ses comas éthyliques aurait eu une chance de cramer mon âme comme une cautérisation qui m'aurait guéri de quelques angoisses, et non comme une conne brulure superficielle qui fait simplement très mal.

Ouais. C'est bien de ça qu'on parle. Renoncer à cette fille, c'aurait été renoncer à l'espoir de la sublimation.

Quelque chose en elle, god knows what, me faisait encore un peu croire en cette sublimation, à cette fable qu'on nous raconte et qui prétend qu'avec deux paumés solitaires on peut faire un couple qui sait ou il va; cette chose si improbable que cette grosse feignasse de vocabulaire courant a galvaudé en la baptisant "grand amour".

Certains en arrivent même à croire que c'est le seul vrai, un peu comme un type qui serait tellement fasciné par les tempêtes de neige qu'il en devenait incapable d'apprécier la beauté d'un flocon. Bullshit, once again.

Pourtant, j'y ai cru, en cette histoire d' "amour vrai". Troisième fois que je me fais avoir. Finalement, comme tout ce qui se proclame vrai, elle s'est révélé telle qu'en elle-même: un simple mensonge qui tente d'exister au hasard des croyances humaines, un principe général totalement imaginaire que l'on nous donne pour vrai en pointant des exemples particuliers -exceptionnels, même, pour tout dire.

Bref, le principe de réalité a fini par faire son boulot, et a remis à sa place le mensonge récalcitrant. Fin du mythe de l'âme sœur, en ce qui me concerne.

C'est cela que je suis venu chercher ici; une confirmation. Je retrouve autour de moi les cendres d'une histoire bidon, dans le même contexte bidon issu d'un modèle économique aussi réel que l'ombre d'un string. Bien entendu, j'ai choisi pour l'occase une fête qui s'annonce totalement bidon, et, pas complètement maso non plus, me suis ménagé quelques jours de vie réelle brute de décoffrage pour me remettre le moral en place avant de rentrer.

C'est la dernière fois que je viens à Cork. Je suis sur le territoire d'un fantôme qui est mon seul vrai lien avec cette ville; à l'avenir, je laisserai ce fantôme la ou il est, c'est à dire nulle part. En attendant, il est largement temps d'allumer le dernier étage de la fusée cuite; allons-y gaiement.


Quelques heures plus tard, quartier gare


On a dit de moi que je tombais amoureux toutes les semaines. C'est fait pour ce soir, en tout bien tout honneur, comme souvent. Je peux aller me reposer en paix, l'âme exaltée et la bite sur l'oreille.

On a également dit de moi, parce que certains aiment ces autoroutes de l'esprit que sont les amalgames (vraoummm! Fonce, tout droit, regarde pas le paysage), que je suis un gros queutard sans scrupules. Faut vraiment être le dernier des crétins émotionellement anorexique, ou la plus obtuse des paranoïaques frustrées, pour proférer des bêtises pareilles; la belle affaire, le cul, quand on s'endort avec en tête le sourire d'une inconnue... apprenez à rêver, bordel. Bonne nuit.


22 mars, Eyre square, Galway

Eh ben voila. In the bus at last, in Galway at least. Mon auberge espagnole à moi, la capitale mondiale de mes souvenirs de bringues cosmopolites. J'ai comme d'habitude craqué pour une dernière pinte en ville, seul moyen de survivre à mon dernier repas dans l'ile: le craint et respecté fish&chips de chez Vinnie, tellement gras qu'on arrive à se nourrir rien qu'en respirant l'air de son boui-boui pendant dix minutes. Si on demandait à un Irlandais de bouffer cinq fruits et légumes par jour, il faudrait d'abord réussir à le convaincre qu'il en existe autant.

Soyons honnête, le cliché sur la bouffe Irlandaise est absolument exact, et les travailleurs immigrés carburant aux pâtes en sauce ne font guère mieux. Mais noyée dans la tout aussi calorique bière stout, ce cauchemar de nutritionniste a le mérite de rappeler à l'ancien french worker les sorties de pubs délicates ou, à moitié mort de faim et complètement raide, il comptait fébrilement ses dernières pièces dans l'espoir d'avoir de quoi se payer sa flaque de gras avec des bouts de pomme de terre dedans. Paradoxalement pour un mec dont l'essentiel de l'activité consiste en gros à élever son niveau de conscience, je me souviens de ces moments de franche régression avec une certaine tendresse.

Mais bons dieux, qu'est-ce qu'elles sont grasses, leurs frites...


Shannon Airport, trois heures plus tard

Et voila. Blady airport, l'avion dans deux heures, un soleil splendide qui me supplie de rester; je m'étais trompé l'autre jour, ma belle ile, on ne se quittera pas fâchés cette fois-ci. Ce qui m'a fâché cette semaine ne venait pas de toi, mais de gens qui n'ont pas fait l'effort de te connaitre.

Déjà autre chose en tête, de toute façon, je t'avais prévenu; un nouveau déménagement, bosser dans des trucs à la con pour me payer une vie, deux trois comptes à régler sur saint-etienne avant que le profond ras-le bol que je ressens envers, euh, diverses choses et diverses personnes, ne finisse par dégénérer en haine sanguinaire pour cause d'excès de cancans stupides pour gens qui s'emmerdent; le genre de périodes ou je descend de ma tour d'ivoire libertaire pour me confronter aux contraintes que je fais tout pour éviter en temps normal: le monde du travail bête et méchant, l'administration, les gens que j'aime pas.

Le genre de périodes ou je me dis que pour vivre selon mes convictions, le plus gros reste à faire, ô combien.

Pause d'écriture, le temps de discuter avec un couple sympa qui fait sa lune de miel à Bruxelles ("what's the best place to drink?", me demande la jeune mariée) et de monter dans l'avion; je crois que je viens de capter une partie de ce qui me lie à cette terre; elle est foutrement bonne pour mon ego. J'ai le look d'un touriste, la gueule d'un immigrant worker, je tiens l'accent du pays une bonne dizaine de secondes et arrive à comprendre le dernier bouseux du county of Mayo (pour situer, c'est un peu comme si un anglophone pouvait discuter avec un paysan Vosgien); je connais les lieux de sortie, les conditions de vie et les bons plans de ces trois catégories de population, ce en quoi j'ai rarement trouvé mon maitre. En Irlande, je suis un borgne au milieu des aveugles, et en même temps ma vision de ce pays est presque incommunicable tant elle n'appartient qu'à moi; c'est ça, je crois, le sens profond du terme: avoir du vécu.

Et puis, il y a Snee, héritage de mes camarades Clem et Arthur. Le pèlerinage. Ce week-end ensoleillé, dont je ne garde aucune trace écrite en live (pas le temps pour ça), fut énorme. Si tôt dans la saison, les abeilles pètent déjà la forme. Mon vieux pote Gordon vient de fêter ses 500 kilos, ce qui en fait l'un des plus gros porcs d'Irlande, un titre enviable. Fait exceptionnel, l'hiver très sec a drainé la tourbière, donnant au printemps des allures de steppe et des couleurs hallucinantes.

Surtout, la ferme tourne. Ça marche. Deux adultes bossant quarante heures par semaine, plus un ou deux saisonniers épisodiques, nourrissent quatre ou cinq personnes principalement en autoproduction, et à présent que les gros travaux sont terminés le rythme de boulot est pretty cool -enfin, tout est relatif. Le tout dans ce nord-ouest de l'ile réputé pour ne faire pousser que des moutons et des cailloux. Mes réminiscences chichiteuses ne sont rien comparées à l'énormité de cette nouvelle: le monde se casse sans doute la gueule, mais les gens qui ont décidé de préparer sa refondation ont déjà réussi. Avoir participé à cela est un grand honneur, et ça donne à réfléchir pour la suite des évènements.

Woops, l'avion décolle. On traverse le comté de Clare en moins de temps qu'il ne m'en faut pour écrire cette phrase; première fois que je survole l'Irlande de jour et par temps clair, c'est tout à fait magnifique.

Le soleil va se coucher sur toute cette beauté poignante à peu près au moment ou nous allons quitter la côte et survoler la flotte qui me sépare de vous, et j'ai pensé à m'asseoir du bon coté de la cabine. Les vingt minutes qui viennent vont être un régal difficilement transcriptible; je vous laisse la-dessus. A de prochains voyages.

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