Errances, partie... non, pas encore partie

Metz, 13 mars 2010

J'ai la gerbe. J'ai rarement eu autant d'excellentes raisons d'avoir la gerbe.

La faute à trop de café, à pas assez de sommeil, à la poussière soulevée par le trop tardif balayage de ce ridicule cloaque ou j'ai connement laissé s'enfermer mon année et ma vie de couple, aux vapeurs d'essence et de connerie pure s'élevant de ma fenêtre ouverte parce qu'aujourd'hui les motards sont autorisés à faire chier toute les villes françaises pour démontrer qu'ils sont une minorité opprimée par le système, au résultat désespérant à l'avance des élections de demain, soit nouveau bras d'honneur de l'UMP, soit sujet d'autosatisfaction pour un PS dont l'absence de remise en question comme de projet politique s'en trouvera confortée, préparant le terrain à l'humiliante branlée que prendra la gauche en 2012...

La faute à la vie qui passe, à mes cheveux qui tombent comme autant d'arbres en Amazonie, à mes dents qui partent en couilles comme fondent les calottes polaires, sans que ça ait l'air d'émouvoir la sécu qui me refuse la CMU depuis six mois... la faute à un monde de plus en plus con ou les tenants d'une pensée unique dogmatique au possible traitent les gens comme moi de sectaires, ou l'écologie politique est une mode comme les autres, ou la notion de choix de civilisation vaut moins qu'un acces prime time.

C'est le genre de journées ou rien ne peut me faire du bien comme sortir et marcher droit devant moi; mais à Metz un samedi après-midi, c'est pire que tout. Quasi désert en semaine après huit heures, le centre-ville est plein comme le compte en banque d'un PDG après un plan social les samedi après-midi: c'est que, voyez-vous, c'est la que l'on fait du shopping. Boutiques de luxe, enseignes de restauration rapide et multinationales de la fringue pour pétasse font le plein de consommateurs, et les files d'attente des caisses enregistreuses ridiculisent d'avance celles que connaîtront demain les isoloirs de la République. La vie est une question de priorités.

Tout en déambulant parmi cette marée d'imbéciles essoreurs de cartes bleues, je pense à la chanson "les rues piétonnes", des clairvoyants Malpolis, et me félicite intérieurement d'avoir toujours été trop misanthrope pour faire les boutiques, même quand mes convictions politiques ne s'y opposaient pas. Adolescent, j'ai laissé bien des principes de côté par désir de socialisation; j'ai regardé la télé, vu pas mal de merdes au cinéma, mis les pieds dans les boites de nuit les plus fashions de La Séauve sur Semène (Haute-Loire, 2000 habitants), écouté NRJ, joué à des jeux aussi épanouissants que la belote ou le tarot, j'ai même assisté à un match de foot pour faire plaisir à mon oncle (c'était à Metz, d'ailleurs, maintenant que j'y pense); jamais je ne me suis commis dans ce déprimant carnaval à la gloire du dieu Mode, ou tout le monde cherche à être soi-même en s'habillant comme tout le monde et ou les femmes jouent à l'équivalent vestimentaire de "celui qui a la plus grosse"; comme quoi, le désir de compétition n'est pas l'apanage du chromosome Y mais simplement celui de l'ennui.

J'ai longtemps souffert de solitude, rarement d'ennui; ce symptôme de vide intellectuel n'affecte jamais longtemps les affamés d'instruction. S'il y a une chose à dire en faveur de l'élitisme, c'est bien celle-la: l'homme inculte se fait vite chier, l'homme qui se fait chier est prêt à n'importe quoi. Rien n'est plus facile à manipuler qu'un peuple qui s'emmerde; l'homme d'état qui a déclaré que les Français étaient des veaux ne disait pas autre chose.

Pourtant, au milieu de tous ces gens tendus vers leur but commun de jouissance immédiate, je m'ennuie à mourir. Ces tristes crétins obtus sont à la civilisation ce que les bactéries intestinales sont à un tube digestif: les régulateurs des flux de merde qu'on leur envoie en permanence. Seul être oisif en état de penser au milieu des microbes qui travaillent, je m'emmerde. La nausée me reprend quand je découvre que le seul espace commercial qui ne soit pas saturé de monde est le marché couvert de la ville; pas étonnant, quand on sait que c'est le seul endroit ou l'on vend uniquement des produits de première nécessité, et en plus à des prix corrects. Ici, pas de clinquant ni de superflu, aucun intérêt pour le consommateur moderne.

Je ressors de la avec mon kilo de fruits et légumes et ma baguette de pain; et la, vous allez dire que j'en rajoute dans la symbolique sociale, mais la première chose sur laquelle je tombe dans la rue, c'est le bus des restaus du cœur qui vient de s'installer... de quoi donner envie de choper le premier bourgeois qui passe pour lui faire bouffer page par page l'intégrale de Marx. Ou de crever les pneus de toutes les bagnoles de luxe de la ville, histoire que leurs propriétaires ne puissent se rendre aux urnes demain... ah merde, j'oubliais, Metz est une ville piétonne. Décidément, on est baisés, ils ont tout prévu.

Je dramatise, je sais. Mon projet avorté de week-end à Liège me laisse un peu blasé, tout seul comme un con à attendre lundi et l'avion qui va me rendre le service dont j'ai urgemment besoin: m'emmener loin d'ici. La perspective de voir une échéance électorale aussi importante que ces régionales se transformer en non-évènement après passage dans l'essoreuse à idées médiatique m'agace prodigieusement. Après ce tour d'horizon déprimant, la guerre avec ma ville de résidence provisoire est officiellement déclarée, et tant pis pour ceux de mes lecteurs qui vont le prendre mal, je conchie les imbéciles heureux qui sont nés quelque part. Et j'ai la gerbe. Ô combien.

Irlande, accueille-moi vite. Insuffle-moi un peu de cette âme que tu luttes pour garder, tant bien que mal. Laisse-moi me dissoudre dans tes fêtes-Maelstrom, laisse-moi boire la bière de Goibniu à la santé de son rival Saint-Patrick, dans la plus pure tradition de tes pubs ou les ennemis de toujours se beurrent la gueule ensemble depuis des siècles. Je viens travailler ta terre et nourrir tes enfants, je viens en ami dans tes Ox Mountains ou le touriste passe son chemin (le con!) pour perpétuer le vieil accord tacite que nous avons passé ensemble un soir d'orage; merde alors, tu peux bien payer ta cuite en échange.

J'arrive, ma belle ile abimée. Tu savais que je viendrais, moi aussi; tu ne pensais pas que ce serait si court, moi non plus. C'est ta malédiction d'être le pays qui me redonne gout au voyage quand l'inaction me pèse: toi qui fus mon lieu de vie, avec toute la force contenue dans ce mot, tu seras toujours désormais mon premier pas vers un autre ailleurs. Fais pas la gueule, tu sais que c'est mieux ainsi.

On se retrouvera comme d'habitude: une nuit à shannon airport en attendant tes bus stupidement diurnes, quelques lignes de billet d'humeur gribouillées dans un carnet, le dernier Pratchett en VO acheté chez W.H. Smith histoire de faire le malin au retour, un vigile fatigué venu faire chier le "blady tourist" accueilli à sa grande surprise par un accent du Connacht à couper à la serpe... à peine arrivé, déjà agacé d'être la, et pourtant heureux comme un papiste quand l'équipe d'Angleterre prend une branlée au tournoi des six nations, le ton sera donné.

Plus tard, on se quittera fâchés, pour une histoire d'opération boursière sauvage ou de scandale politique absurde comme toi seule sait en produire; dans les années 2020, quand le népotisme aura définitivement reconquis l'Europe, m'étonnerait pas que tes dirigeants soient les premiers à renouer avec les plus cocasses habitudes de l'ancien régime, comme nommer leurs chevaux ministres ou déclarer la lutte contre l'absentéisme à la messe grande cause nationale.

Parce que j'aurai sorti une phrase dans ce genre, insulté Dieu, dit un gros mot tel que Cromwell ou Londonderry, traité Mickael Collins de mafieux ou Gerry Adams de petite bite (passée la sixième pinte, je ne suis plus très sur de ce que je pense de l'IRA), tu m'enverras un de tes ultras vieillissants me dire ta façon de penser; je lui ferai alors remarquer que pendant que je m'engueule avec lui, je suis pas en train de perdre mon temps avec ses gamins qui rivalisent de beauferie dans le pub touristique d'à coté, en se prenant pour des Américains et en draguant les protestantes; tu m'offriras une bière.

On se quittera fâchés. Quoi qu'il arrive. Jurant de ne plus s'idéaliser l'un l'autre, non mais qu'est-ce que c'est que ces élans de lyrisme éthylique à la con, ces serments d'éternelle amitié Franco-Irlandaise qui de toute façon seront brisés par le premier connard venu qui marquera un but en trichant dans un match de foot... on se quittera fâchés, et déjà impatients de se revoir; comme d'habitude. Marrant que mes relations avec toi soient à l'image de celles que j'ai pu avoir avec la très latine Arianna; y a pas de doute, tu es vraiment l'exception culturelle de l'Europe du nord. Pas étonnant que les wasps qui boulottent ton économie t'assimilent aux "PIGS", à l'image de l'Espagne ou de la Grèce; tu vis avec eux, avec les protestants des pays froids, mais tu n'es pas eux. Tu ne seras jamais comme eux, quoi qu'en pensent tes gosses.

C'est pour ça qu'on est proches, en fait. On est exilés de naissance. On ne traitera jamais nos voisins comme des semblables, on a fait de notre histoire une éloge de la contradiction. On est du même bois, saloperie d'ile râleuse et opiniâtre. Des anti-élus, comme il y a des antihéros. C'est ce qui rend nos âmes fortes, nos sourires rares et précieux. C'est ce qui fait de toi le seul pays dont je ne peux m'empêcher, en écrivant dessus, d'y mettre de la poésie. La France ne me rend pas poète, ce qui me lie à elle est trop cérébral; avec toi, c'est différent.

Allez. Fin de cette errance par anticipation. Je vais boire un coup à ta santé, seul. Ce qu'il y a dehors, ce vivotage minable du samedi soir typique des villes trop vieilles (aille, la c'est certain je vais perdre des lecteurs), ne m'attire pas. J'attendrai pour trinquer d'être sur une terre moins pédante et moins conne. Une terre dont l'un de ses détracteurs Samuel Johnson a fait sans le vouloir la plus belle éloge: "Les Irlandais sont des gens justes : ils ne disent jamais du bien les uns des autres".

On est comme ça, l'Irlande et moi: ce sont nos ennemis intimes qui nous décrivent le mieux. Ils s'en passeraient bien, d'ailleurs, mais c'est plus fort qu'eux, on les fascine.

A lundi, vieille canaille, à mon retour à l'errance; on aura tout loisir de se dire tout le mal qu'on pense l'un de l'autre. Slainte, you fucking bitch.

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