Gach Treo

C'était durant l'horreur tranquille d'une profonde nuit (comme dirait le traducteur d'Edgar Poe, comprenne qui pourra).

Le taux d'humidité joint à la fraicheur du petit matin faisaient couver en moi les prémices de la maladie nationale Irlandaise (après le cholestérol): la crève. Je cheminais sur les pavés médiévaux de Galway, cherchant l'âme de la cité au milieu des décorations criardes des magasins, maudites lueurs de la grande fête du petit Jésus et des apôtres de la consommation qui polluaient sans vergogne l'ambiance de ces rues autrefois si dignes dans leur misère rustique. Tant mieux pour les riverains si maintenant ils ont du fric, mais franchement, leur gout pour les guirlandes électriques est digne de Walt Disney à trois ans et demi.

Je cheminais donc, et à mesure que je m'éloignais du centre et de ses marchands du temple, la sombre empreinte du passé semblait se refermer sur chacun de mes pas, comme un piège dans lequel la moindre pause me ferait tomber. Il n'y avait plus la que les murs de pierre noire, le vieux canal à l'eau putride qu'il me fallait longer pour rejoindre ma demeure, et le bruit entêtant de mes pas, mêlés à ceux plus lointains de l'immense raffinerie Shell.

 

J'étais seul. Sensation rare dans cette ville de multitudes enivrées. J'en vins à regretter l'absence de mon camarade Clément, parti filer le parfait amour avec une inconnue, avant peut-être d'aller chercher fortune en Écosse, je n'en savais rien, plus de nouvelles depuis deux semaines... c'est alors que le frôlement survint.

C'était vif, discret, mais absolument réel ; ç'aurait pu être une chauve-souris, mais je l'aurais vue tout de suite après... et il n'y avait rien, rien que la pierre, l'odeur douceâtre du canal et de ses algues eutrophiles, et ma peur qui montait...

Je me retourne, personne. Je me re-retourne, effectuant par la même une rotation totale de 360 degrés me ramenant a mon axe initial, celui de ma marche, celui de la fuite... seules ma raison et ma conscience aiguë du ridicule m'empêchaient de me mettre a courir.

Ma raison, mon sens du ridicule et l'étrange personnage souriant qui se tenait devant moi.

Debout sur une poubelle, il s'adressa à moi, et, bien qu'il parlât Gaélique, il me sembla comprendre sans efforts ce qu'il me dit et que j'interprétai en ces termes:

"dis-donc, l'ami, t'aurais pas du feu?"

"eeeeuh... si", répondis-je, désarçonné, et je fouillai mes poches à la recherche de l'objet qui m'était demandé par le Leprechaun.

Je vérifiai la dernière quand il me tendit mon briquet en riant ; et, comme je le voulais saisir, un lueur verte le fit disparaitre a mon regard. Quand elle se dissipa, il n'y avait plus que la petite créature qui riait tant qu'elle pouvait.

"sar linoam qand di grinnian toe", fit-elle tout en s'esclaffant, et son rire se démultiplia comme si des centaines de ses semblables se joignaient à ses sarcasmes...

C'était d'ailleurs le cas.

M'entourant en une parodie de rondiau, ils se gaussaient de moi, pauvre mortel terrifié ; mais je ne bougeais point. La peur et la colère sont les deux sentiments à ne jamais montrer a la communauté des korrigans, sous peines de sévères châtiments. Je souriais, comme si ma vie en dépendait ; peut-être était-ce le cas.

"n'aie crainte, jeune humain", dit le premier en me regardant comme un objet de curiosité; "nos pouvoirs ne sont plus ceux des légendes, et nous ne pourrions te faire grand mal, même si nous le voulions. La société des humains a gagné son combat contre les forces de la faërie, et cela jusqu'en Erinn ; seuls les enfants et les esprits simples peuvent encore avoir vent de notre présence en ces lieux autrefois sacrés".

"merci pour l'esprit simple", songeais-je, et ma bravoure retrouvée je lançai "que souhaitez-vous de moi, peuple du rêve?"

"il connait les mots anciens", murmura l'un d'eux. Sans y prêter attention, leur minuscule chef sauta de sa poubelle et s'exprima ainsi:

"nous voulons de la reconnaissance, mon jeune ami ; il ne nous plait guère de perdurer ainsi à l'ombre de vos ordures. Autrefois nous vivions dans la petite crique, au ponant, prés du rocher aux mouettes..."

("la raffinerie Shell!" Songeai-je. "Ben tu m'étonnes qu'ils soient pas contents...")

"...et nous vivions en harmonie avec les grands oiseaux blancs qui nous servaient de guides et de montures à travers le connacht. A présent, ils ne songent qu'à vous mendier du pain et refusent de s'en aller d'ici. Vous avez détruits nos vies. De cela nous réclamons justice"

"qu'est-il en mon pouvoir de faire, Noble Né?"

De nouveau un chuchotement s'éleva: "putain, il cause vachement bien pour un humain..."

"Silence! gronda le chef. Nous ne sommes pas ici pour discuter de vocabulaire. Homme, je veux que dès demain tu fasses écho de notre existence. Utilise la machine à parler loin que l'humain Alan Turing a confectionné durant la jeunesse de mon fils. Décris ce que tu as vu ce soir. Et (il fit luire le bout métallique de mon briquet sur un rayon de lune) mon clan garde ceci en souvenir de toi. Maintenant, va"

Ils s'évaporèrent, et je rentrais a l'hostel comme dans un rêve, effrayé et émerveillé tout a la fois; je ne sais trop quelle heure il pouvait être. Je sais seulement que ce matin j'avais perdu mon briquet.

Et je commence a me dire que le mec qui m'a vendu les champignons hawaïens, hier soir, il avait un peu les oreilles pointues...



....qui sait?

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