Genèse, I.1)

Imaginez-vous devant une feuille blanche. Seul. Sans la moindre idée.

 

 Votre tâche est de créer un monde. Nul ne l’a fait avant vous. Nul ne le fera plus ensuite.

 

 Pourquoi vous ? Parce qu’il n’y a personne d’autre. Pourquoi créer un monde ? Parce qu’il faut bien commencer par cela pour que tout le reste ait lieu.

 

Vous ne savez de toute façon ni le pourquoi ni le comment. Les créatures, quelles qu’elles soient, ne sont pas censé connaitre les raisons de leur existence, pour autant qu’il y en ait. Vous avez beau être la première d’entre elles, vous faites partie du lot.

 

Créer un monde, donc. Comment faire?

 

La feuille est blanche, ouverte à toutes les propositions. Vous pouvez créer absolument n’importe quoi.

 

Vous commencerez donc, comme tout démiurge le ferait à votre place, par faire la chose la plus évidente :

 

Absolument n’importe quoi.

 

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"S’il est une chose certaine que l’on peut dire sur la création du monde, c’est la suivante : au début, c’était vraiment n’importe quoi."

(druide Acidelactix, "Manuel de la Connaissance à l’usage des sots et des primaires")

 

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Hmm. Bon.

 

La voix divine résonnait comme un cor de chasse apocalyptique annonçant le début d’une éternelle chasse à courre.

 

Restait à en créer le gibier.

 

C’est pas mal, pour un début. E=MC², ça me plait. Ça a du sens. De la cohésion. Maintenant, il reste à peaufiner les détails… hmmm… g=m1Xm2/d²… mouais… mais cela suffira-t-il à empêcher la matière de se disperser ?

 

Il reprit ses calculs, posément, et constata que non. Tant pis.

 

N’importe comment, il fallait bien que la matière se disperse. Cela faisait partie du processus.

 

Mouais. De toute façon, ce n’est pas moi qui inventerai le mouvement perpétuel. Ils n’auront qu’à le créer, eux, puisqu’ils seront si malins.

 

Eux ?

 

Hmmoui. Dans cet univers-ci, 3,627% de chances qu’ils débarquent. Pas mal. Et si leur règne vient… 86,88% de chances que certains d’entre eux se croient à mon image… amusant.

 

Alors, hors d’un temps et d’un espace qui n’existaient pas encore, le Créateur se mit à rire tout en allumant la mèche.

 

S’il m’est donné de les rencontrer, il faudra qu’ils m’expliquent ce qu’est mon image.

 

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« BAAAANG », fit l’univers.

 

Après quoi il prit conscience de lui-même. Comme ça, pour voir.

 

 

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« Le monde a commencé par une forme de conscience unique, englobant toutes ses parties. Cette conscience, trop vaste, trop lente, était très vague et peu structurée ; il lui fallait, pour aller dans le sens d’un perfectionnement, se fractionner en entités plus petites et plus élaborées.

 

La preuve se trouve partout dans notre univers ; les géants et les trolls sont les créatures les plus stupides qui soient, de même que les gros lézards disparus dont on retrouve parfois les crânes immenses dans les tourbières ; de même, les grands arbres sont de structure moins complexe que les plus petites et délicates des fleurs.

 

Observons une architecture de forme fractale ; que constatons-nous ? Que la forme la plus petite qui se puisse trouver à l’intérieur donne son intelligence et sa cohésion à l’ensemble. Plus c’est p’tit, plus c’est mignon ; plus c’est p’tit, plus c’est malin.

 

C’est pourquoi nous, gnomes, sommes les créatures intelligentes les plus abouties et les plus perfectionnées qui soient »

 

(Théorie gnomique du « plus c’est p’tit, plus c’est mignon », tradition orale, -80.000 A.P.)

 

 

« Ces saloperies de gnomes, ils arrêtent pas d’écraser sous leur botte les p’tits lutins. J’ai jamais compris pourquoi ; on dirait presque qu’ils sont jaloux. »

 

(Extrait des rapports du patrouiller rural Jan Kergueulen, Takapapeete, Harland du Nord)

 

 

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Alors, vint l'évolution des espèces.

 

L'infinité des univers est une partie de soule à l'echelle cosmique, ou chacun tente de phagocyter le voisin pour récupérer le nombre de dimensions necessaire à son développement ; ce mauvais exemple incite les éléments de leur contenu à faire la même chose. C’est ainsi que les cailloux, les flux atmosphériques et les courants marins se mirent progressivement à se pousser les uns les autres pour se faire de la place. La dynamique de destruction du voisin qui fut nommée, bien plus tard, « évolution », était en place, prête à donner aux premières formes de vie l'envie irrepressible de causer encore davantage de bordel.

 

Les premières créatures vivantes étaient simples. Extrêmement simples. Davantage de la magie très vaguement consciente que de la matière organique. Les mécanismes biologiques ne sont que des phénomènes magiques figés progressivement dans le monde physique, de la même manière que les planètes solides ne sont que les fossiles des boules liquides et incandescantes qui sont leur état premier.

 

Certaines de ces proto-créatures, comme le Khölargol nauséeux, la bête à deux dos ou le maillard chafoin, dominèrent ce premier monde, au prix d'une énergie incroyable dépensée à la destruction de tout le reste; les calculs de notre Créateur révélèrent leur faiblesse principale: la dispertion incessante de l'énergie n'incitait pas les résidents de la planète à l'économie, bien au contraire. Le monde faisait connaissance avec sa principale caractéristique: l'entropie.

 

La quantité de chaleur et de magie disponible baissa rapidement. La première génération de créatures vivantes ne resista pas au refroidissement de la planète en dessous de cinq mille degrés. Le grandiose décor de flammes liquides et de tempêtes thaumiques devint vide, obscur, immobile.

 

Bref, la planète mourait.

 

Elle est aujourd'hui froide et décédée. Nous en sommes les asticots.

 

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"Alors, le Grand Ingénieur, le père de nos peuples, l'immortel Henri Fordsson, forgea dans la chaleur mourante du Premier Feu les runes sacrées qui firent s'épanouir la vie sous la terre encore sans âme. Au commencement était la rune, et la rune devint naine.

 

Mais en repartant, Henri Fordsson égara parmi l'espace trois runes mineures oubliées dans sa poche. L'une retomba dans la mer, ou elle engendra tritons et tursios; la seconde, au fond d'un marécage, créa moustiques, pokestrooms et amphibes; la troisième enfin, sur la terre ferme, créa la verdure sans cervelle, et le peuple des forêts tout juste bon à la brouter"

 

(légende naine sur la création du monde)

 

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Pour quelle raison l'espèce humaine, piètre combattante, sans talent magique particulier, plutôt portée sur le crepâge de chignon que sur la reflexion, et sans niche écologique reservée comme les nains ou le peuple des forêts, a-t-il pu dominer le monde -tout au moins le monde de Harland?

 

Le philosophe nain G.T. Turbosson a proposé une réponse intéressante: "c'étaient les seuls que ça intéressait, c'te bonne blague".

 

Toujours est-il que, une fois que le Créateur constata la mort de la planète et des êtres de magie, il revut ses calculs en partant de l'idée d'économie et de développement durable; comparé aux flamboiements de son début de carrière, le résultat fut assez Kolkhozien: en gros, quelques essais peu novateurs sur le thème deux bras - deux jambes - deux pouces opposables - un cerveau - et on verra ce que ça donne. Et force est de constater que les humains se rendirent maitres de ce nouveau monde en quelques générations.

 

Mais la chasse au gaspi continuait...

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