Histoire d'une histoire

C'est l'histoire d'un type qui... non, plutôt une petite fille... sauf qu'en fait, elles étaient deux. Voila. Et alors ces deux filles, dont la troisième était en fait un vieux monsieur, il leur arrive des tas de choses extraordinaires. Non, finalement, non, c'était très très ordinaire, sauf que ça devient intéressant parce que c'est raconté comme une aventure, vous voyez? Non? Tant pis.

Ou elle est, l'idée géniale? Il doit bien y avoir une idée géniale la-dedans. Forcé. Celle qui entraîne toutes les autres et qui fera jaillir l'Histoire du magma d'idées incohérentes qui est notre véritable brainstorming, celui qui se déroule avant même que nos pensées deviennent conscientes.

Les histoires font partie du monde des idées, comme les divinités qui leur doivent beaucoup; elles sont comme des cours d'eau, ou plutôt, comme des gouttes de rosée sur la toile d'araignée de l'imaginaire, se croisant, se nourrissant les unes des autres, effectuant des parcours différents mais presque toujours selon les mêmes axes.

Ajoutons à cela qu'il existe des milliards de toiles, et pas deux semblables... ce qui donne une idée, justement, de la complexité d'un monde sur lequel, pourtant, les règles fondamentales sont toujours les mêmes. Un peu comme le monde physique, et ses forces qu'Hubert Reeves décrit avec pertinence comme remarquablement "ajustées" à la créativité et à la diversité, bien qu'universelles et immuables. La notion même de contrainte constructive est au coeur de la formation de l'univers, comme elle l'est pour les lois de la causalité narrative.

Un détail cependant diffère entre les deux domaines; les règles de l'imagination, fixées, modifiées ou fantasmées par notre propre esprit, nous sont d'autant plus étrangères. Elles viennent d'une partie de nous-même sur laquelle nous n'avons ni maîtrise, ni connaissance, ni compréhension. Ce qui crée en nous nous est totalement inconnu; si Dieu existe, pardonnons-Lui, Il ne sait probablement pas ce qu'il fait.

C'est vrai, ça, qui comprend ce qu'il pense?

Tentons d'éclaircir une ou deux facettes du problème à l'aide d'une petite fable.

Il était une fois un artiste si talentueux que tout ce qu'il faisait finissait par l'ennuyer. Tous lui réclamaient diverses prouesses ahurissantes que lui-même trouvait insipides et exécutait sans aucun plaisir, comme un soleil attendant passivement que la terre tourne pour que chacun crie au miracle de son lever. Son frère, car les contes ont leurs règles et celle du frère jaloux n'est pas la moindre, son frère, donc, louait en public son immense talent tout en le maudissant par devers lui; il était épris de musique, de théâtre, et de mille autres choses ou il ne produisait que médiocrité, malgré un travail acharné, et, plus que ses aptitudes, c'était le manque de passion de son aîné qui l'emplissait de haine; il aurait voulu s'arracher les ailes de son talent malhabile, pour y mettre à la place celles fuselées et puissantes qui portaient son frère en des cieux inaccessibles ou le bougre avait l'audace de s'ennuyer.

Vous n'aurez pas la suite de l'histoire. Ou plutôt vous l'avez déjà; el vous appartient de la faire naitre. Les romanesques ajouteront l'amour d'une femme aux éléments déjà en place; les tragiques feront de l'un des frères un mort et de l'autre un assassin. Les optimistes -on voit qu'ils n'ont pas de frère- les feront se retrouver pour un spectacle commun ou chacun des deux donnera son meilleur; et c'est avec ravissement que les cyniques les laisseront macérer dans leur purée de sentiments nauséabonds. Allons-y, écrivons tous notre suite de l'histoire; gageons que bien des versions se ressembleront à s'y méprendre... originalité, vieille lune bancale!

Mais peu nous importe; tout est dit de cette autre vieille lune que l'on nomme talent, et dont Brassens remarquait avec pertinence qu'il n'était qu'une sale manie sans travail -et l'on sait que le travail contraint ne favorise pas le talent. Ce qui est déterminant de notre propre point de vue, c'est donc la passion, cette étonnante exagération de la différence entre une activité et toutes les autres, comme l'amour l'est pour les personnes. Rien de ce qui est vraiment intéressant dans les créations humaines n'obéit à aucun processus objectif. Tout obéit à quelque chose que l'on pourrait décrire comme notre mythologie intérieure; tout commence par quelqu'un qui se raconte une histoire...

Mais quelle est l'Histoire de l'histoire?


Par quel mystère des animaux sauvages, des sentiments, des concepts, sont-ils devenus des représentations anthropomorphiques dont la fonction principal est de servir de matière à contes? Qui a eu l'idée fascinante de doter d'une personnalité des groupements d'étoiles, de leur imaginer un passé, de les faire agir les unes sur les autres au mépris de toute vraisemblance géométrique? Quel terrible orgueil a poussé un groupe de bergers du croissant fertile à s'imaginer descendre du roi de la création, après le Créateur lui-même?

Surtout, qui a réalisé le mensonge formidable consistant à transformer les contes en légendes, puis les légendes en faits?

Il était une fois une idée parmi tant d'autres; comme ses consoeurs, elle avait reçu de ses hôtes les humains le pouvoir de transmettre, de se multiplier, de faire souche afin de se créer une descendance. Mais comme ses consoeurs, elle n'avait pas le pouvoir d'agir directement sur le réel. Certaines d'entre elles, comme l'idée de meurtre, avaient fait un pacte avec leurs cousines les émotions afin de pénétrer plus profondément dans la réalité des hommes; mais l'idée de notre histoire était prisonnière de son support, à la fois abstrait et concret, à la fois outil e phénomène; elle ne savait comment se doter d'une personnalité.

C'est alors qu'elle se retrouva prise dans un rêve.

Ce n'était pas chose courante pour elle, d'être seule dans un rêve humain; il lui arrivait plus fréquemment d'y être l'assistante involontaire de sa cousine la peur, dans les cauchemars, ou parfois de sa soeur l'idée de puissance dans des rêves plus agréables; dans les deux cas, sa conjointe lui volait la vedette et la réduisait au rang de symbole.

Mais ce rêve là était différent. L'esprit qui le produisait était fasciné par elle. Alors, sentant que l'on attendait quelque chose d'elle, elle se mit à parler.

Elle qui n'était qu'une idée simple face à la complexe cathédrale d'une psyché humaine, se mit à explorer cette dernière, à s'en nourrir pour se parer des atours d'un esprit indépendant. Elle se sentit absorbée, assimilée par l'esprit; elle se sentit changée, et sut que plus jamais elle ne retournerait au stade de conscience rudimentaire qui était le sien avant cette nuit; au plus profond de l'inconscient collectif de cette jeune espèce pensante, elle serait à présent considérée comme un personnage. Et les personnages ont leur place dans les légendes...

Plus tard, les plus grands savants d'une autre époque en feraient l'un des éléments fondamentaux de la matière, tandis qu'une petite civilisation monothéiste verrait en elle le symbole de Gibraïl, messager de leur dieu unique. A la croisée de la matière et de l'esprit, unique en son genre, éternellement personnifiée dans le coeur des hommes.

Cette idée au destin étonnant se nommait l'idée de feu. Et bien des civilisations auraient pu croire en l'histoire que je viens de vous raconter. Peut-être la notre en est-elle capable; la notion de noosphère est toujours d'actualité dans les sciences sociales, et chacun sait combien notre perception de la réalité objective peut se nourrir des histoires; Friedrich Kekulé a découvert la formule développée du benzène en rêvant au mythe de l'Ouroboros... l'Histoire des histoires est avant tout la notre.

Un jour, ont prétendu un peu abruptement les préhistoriens américains, l'homme a cessé de vivre dans la nature pour commencer à vivre dans sa tête. Or, les anthropologues constatent qu'en réalité les sociétés humaines les plus en accord avec leur espace environnemental sont également celles dont l'imaginaire des individus est en moyenne le plus riche; qu'en penser? Face à la force d'un tel constat, comment retirer leur crédit aux paroles de Nietzsche, qui notait que le seul remède à la décadence d'une société était de la nourrir d'esprit visionnaire, quel mot bien choisi?

Logique, compréhension du monde, volonté d'agir et créativité sont étroitement imbriqués. Il faut être inconscient pour dénigrer l'un au profit de l'autre, pour se refuser le droit élémentaire de jouir dans son entiéreté de notre propre personne. Nous sommes un monde dans ce monde, et nous nous devons d'y cultiver la diversité. "Je" ne doit pas se contenter d'être un autre; "je" est pluriel.

Car s'il ne l'était pas, comment écrire une histoire?

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