L'enfant

Du noir. Du noir partout, mais du noir brillant, comme la nuit du dehors avec ses paillettes qui scintillent, partout au-dessus de nos têtes; c'est beau comme le ciel, beau comme le monde.

Je bouge la main.

Devant moi, une couronne couleur de terre encercle la nuit brillante et humide; on dirait un soleil, les jours ou la lune vient le manger.

Je n'ai jamais vu la lune faire ça; c'est grand-père qui m'a raconté, il y a longtemps. Il a dit que la dernière fois que c'est arrivé, c'était le jour ou maman a su. Au plus profond de son ventre elle a senti que j'allais venir. Tout le monde était très heureux mais elle, elle avait peur. Je ne sais pas pourquoi. Ni pourquoi je le sais.

Je bouge la main.

Il y a du blanc autour, à présent. Et le bout de mes cils. La nuit entourée de terre entourée de nuages me regarde. Je souris dans ma tête. J'aimerais bien le faire pour de vrai mais je n'y arrive pas. Rien n'est pour de vrai ici.

Ici, ils disent que c'est normal, que je suis diffèrent des autres enfants, "plus adulte" comme dit celui avec la blouse grise; ils ont l'air de dire que je suis intelligent et que donc je suis toujours sérieux. Eux sont comme ça.

Mais j'ai vu souvent des sages sourire, quand je discutais avec grand-père de pourquoi le monde autour de nous est si beau, de pourquoi le monde à l'intérieur de nous fait si peur.

Autour de nous, les anciens de la ville écoutaient les paroles de grand-père, et mon silence; et ils comprenaient tout. Et ils avaient le sourire. Tous. Ils étaient beaux et pleins d'amour.

Maintenant je suis dans la Chambre. L'amour et la beauté ne viennent pas jusque la. Ici, ils ne savent pas ce qu'ils font. Mais je leur pardonne.

Je bouge la main.

Je vois mon visage maintenant. Par petits bouts. J'ai cassé le miroir une fois, quand j'étais en colère. C'est bizarre parce que je n'y avais pas touché. J'ai éprouvé la tentation de faire du mal parce qu'ils m'en avaient trop fait à moi. Maintenant ils sont plus gentils avec moi. Je crois qu'ils ont eu peur.

Il leur a fallu craindre ma colère pour faire taire le mal en eux. Avant le mal agissait à leur place, à travers eux, leurs regards, leurs gestes. Chaque fois qu'ils entraient dans ma chambre, je savais qu'ils allaient me blesser. L'homme en uniforme, avec ses coups, l'homme en blouse grise, avec ses appareils. Le pire, c'est celui à la robe avec une drôle de croix autour du cou. Lui, il regarde droit dans la nuit de mes yeux, c'est le seul à y arriver; et dans la nuit des siens on voit du noir, du vrai noir, qui ne brille pas, et des choses affreuses qui dansent tout au fond, dans sa tête.

Grand-père disait qu'il faut aimer les hommes méchants parce qu'ils sont malheureux. Lui, je ne peux pas. Son amour à lui a brulé, il n'est plus que cendres et poussières qui assombrissent son âme. Alors, comme le vampire des légendes, il capture l'amour de ceux qui en ont beaucoup, comme les enfants, comme moi. C'est pour ça que j'attire son regard.

Je bouge la main. Sur la glace, derrière ma figure en petits morceaux, je vois un mur de la Chambre. C'est gris. Il n'y a pas de fenêtres, parce que l'homme à la blouse a dit que si je pouvais voir l'extérieur je risquais de pouvoir y retourner en y pensant très fort. Et ils ne veulent pas. Ils veulent que je reste pour comprendre pourquoi je suis diffèrent.

Moi je le sais, pourquoi. C'est parce que j'ai la bouche fermée.

C'est depuis l'obus, celui qui est tombé sur la maison. J'avais deux ans, je crois. Je n'ai jamais retrouvé maman dans les ruines. Je l'ai appelé, j'ai couru au milieu des gens qui couraient aussi; mais personne ne me voyait au milieu des décombres.

Je n'ai plus jamais parlé depuis. Mais les gens qui écoutent bien me comprennent, parce que mes émotions débordent autour de moi et parlent à ma place. Et puis avec grand-père et les vieux sages on peut même parler pour de vrai, comme avec des mots.

Grand-père, ce n'est pas mon grand-père, c'est celui qui m'a reconnu; il m'a croisé dans la rue un jour avec ma mère, j'étais encore un bébé accroché à ses bras; il s'est arrêté, a posé ses yeux sur moi, et a dit à ma mère que je n'étais pas un enfant, que j'étais beaucoup plus vieux que ça, que son fardeau était trop lourd pour elle seule et qu'il fallait me montrer aux anciens, discrètement; et maman l'a cru.

Et grand-père m'a pris avec lui, quand maman a rejoint le ciel; on a parlé, lui avec ses mots, moi avec mon coeur. Il trouvait ça normal. Il m'a appris comment vivre en Palestine quand on a rien; il a dit que je ferais de très grandes choses, plus tard, mais que j'allais beaucoup souffrir avant. Il a dit aussi qu'il était trop tôt, qu'il ne fallait pas qu'on me voie pour le moment et que c'est pour ça que Dieu m'avait enlevé la parole, pour que l'on ne m'entende pas tout de suite.
Mais il n'avait pas tout prévu, Dieu, parce que le monde m'a entendu quand même.

Je bouge la main.

Sur un éclat de miroir, je vois les affaires que l'on m'a laissé prendre avec moi dans l'avion. Une broche de ma mère, un vieux keffieh qui me sert de couverture, une poupée en chiffon d'un soldat de l'ONU et une page du coran, celle ou grand-père m'a appris à lire et qui dit: "bienheureux le monde des hommes, le jour ou à la haine cessera de répondre la haine, le jour ou à l'amour cessera de répondre la crainte et la défiance; en vérité, écoutez la parole du divin prophète et
aimez-vous les uns les autres"

Mes affaires sont une pincée de lumière du dehors dans la Chambre toute grise, avec ses murs gris, son lit gris, sa lourde porte grise et se gardes en gris, derrière, qui surveillent si je reste enfermé et si personne ne rentre. Mes affaires sont un bout du vrai monde au milieu du monde gris de la Chambre, un monde qui n'existe pas et d'où on ne peut pas s'en aller, ou les hommes en gris sont venu m'emmener en me disant que grand-père était d'accord.

Je ne les ai pas crus. Les amis de grand-père ne portent pas d'armes. Mais je les ai suivi quand même. Je n'avais pas le choix.

Je bouge la main. On y voit bien la cicatrice. C'est elle qui nous a fait voir. Elle fait comme un coup de couteau mal soigné, sauf qu'on ne m'a jamais frappé à cet endroit.

Elle est apparue d'un coup, alors que je tendais ma paume vers les passants pour mendier mon pain. Ça a fait une histoire de tous les diables, partout dans la ville, et grand-père et venu me chercher en disant qu'il ne fallait pas que je tombe sur Tsahal, qu'ils m'avaient fait déjà assez de mal comme ça; je n'ai pas compris parce que les hommes de Tsahal ne s'en sont jamais pris à moi.
Il m'a emmené, loin des curieux et de la foule; il avait l'air fâché, et soucieux aussi. Il a bien regardé mes mains, a secoué la tête, et il est parti chercher les sages en me disant de surtout bien me cacher si d'autres personnes venaient.

Mais les autres personnes sont venues, m'ont trouvé et m'ont emmené dans l'avion.

Depuis je suis dans la Chambre et j'aimerais bien sortir.

Je bouge la main. Le miroir tombe et finit de se briser à mes pieds; une goutte de sang l'accompagne.

Devant moi, à la place du miroir, un calendrier Chrétien est affiché, ou est entourée la date de ma naissance: le 25 décembre, dans la petite ville de Bethléem. Pour eux, c'était en l'an deux mille.

Je bouge les mains. Elles saignent, et mes pieds aussi. Je voudrais retourner dans le vrai monde et sauver les hommes du mal. Je ne sais pas comment, mais grand-père dit que je dois le faire. Et je suis enfermé la, sans couleur, sans même une étoile.

Je suis la résurrection et la vie. La résurrection, c'est moi sortant de l'inconscience après les séances de l'homme à la blouse, quand les appareils m'ont fait trop mal.

La vie, c'est mon sang et mes larmes mêlées qui coulent doucement sur le sol froid, pour racheter les péchés de l'homme à la croix.

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