Lettre ouverte à la droite

Chers ennemis héréditaires,

En cette période de durcissement des clans ou les militants de tous bords semblent suivre la pente d'un radicalisme peu propice au débat d'idées, je voudrais m'adresser à vous en tant qu'adversaire convaincu mais ouvert d'esprit, ou du moins qui tente (parfois) de l'être.

Sympathisant de gauche depuis que j'ai l'âge d'être sympathisant de quoi que ce soit, je suis, il faut bien l'avouer, passé par bien des travers idéologiques dont le moins que l'on puisse dire est qu'ils ne font pas honneur aux idées que je me flatte de représenter. Le déni imbécile d'un anticléricalisme se voulant absolu, le dogmatisme d'une certaine idée de l'extrême-gauche proclamant que le bien est l'ennemi du mieux, la tartufferie du syndicalisme d'accompagnement, les dérives ne manque pas au sein d'un peuple de gauche dont l'incapacité à se mettre d'accord avec lui-même est devenu proverbiale -ce qui soit dit en passant vous a été bien utile au cours de l'histoire, mais n'ergotons pas.

Aujourd'hui, quelque douze années de réflexion et d'expérience militante plus tard, l'état de mon propre camp m'est une douleur. Voir les tenants de la décroissance s'en prendre aux leaders d'Europe Écologie, les socialistes s'en prendre au PS ou Philippe Val s'en prendre à Daniel Mermet est un spectacle difficile à supporter pour qui rêve d'union de la gauche, et j'imagine facilement votre satisfaction à voir un tel climat perdurer chez nous, alors même que votre chef actuel devrait représenter pour nous un ennemi commun bien suffisamment fédérateur; toutefois, et c'est l'objet de cette missive, à votre place je réfléchirais un tantinet avant de me réjouir.

D'abord, tout clivage se nourrit de ses deux parties, et une gauche politiquement inexistante ne rendrait pas service à la droite, les évènement de mai 68 l'ont prouvé en leur temps. Nous avons beaucoup à gagner à nous combattre, nos luttes étant le moteur de nos initiatives et nos confrontations permettant l'évolution de nos convictions; je ne parle pas ici de la réduction du débat politique à un sempiternel duel clientéliste entre PS et UMP, qui ne rend service à personne sinon aux élus en place; mais bien d'un débat d'idées entre deux visions du monde adverses, dont l'absence ne contribue qu'à scléroser les positions de chacun et à renforcer les extrémismes les moins recommandables

Je voudrais en appeler à ce qui a fait votre domination écrasante sur l'ensemble de la vie politique de la cinquième république. On a pu parler à ce sujet d'héritage du gaullisme, d'une constitution faite sur mesure par et pour vous, du poids de l'anticommunisme, de l'absence d'homme charismatique à gauche à l'exception notable de François Mitterrand... mais une vision stratégique et pragmatiste de la politique française n'explique pas tout, et la démocratie ne devrait pas s'en contenter au détriment du poids des convictions. Et des convictions, gens de droite, vous en avez eu.

Certains d'entre vous s'en souviennent certainement, ce n'est pas si vieux. En ces temps ou la droite régnait sans partage sur le pays, elle ne ressemblait pas du tout à ces caricatures de golden boys qui occupent le gouvernement actuel; il n'y a pas si longtemps de cela, la droite avait des valeurs.

Si ces valeurs n'étaient pas les miennes, elles avaient au moins le mérite d'exister. La droite croyait aux valeurs chrétiennes tout en défendant l'idée française de laïcité. La droite croyait aux valeurs morales tout en acceptant -certes du bout des lèvres- l'évolution des mœurs, en légalisant l'avortement, en nommant des femmes ministres. La droite n'avait pas besoin de ministère ni de débat fallacieux pour savoir ce qui constituait son identité nationale; pourtant, même si vos dérives racistes furent nombreuses, vous avez accepté l'immigration et fait de l'Europe une réalité politique incontournable.

Je ne vous tresse pas de couronnes, soyons clairs la-dessus. Mais je reconnais dans votre histoire des actes estimables, car il faut rendre justice à ses adversaires quand ils se montrent valeureux. Je ne souhaite pas voir le mal absolu en mes ennemis, je ne veux pas les mépriser; or, je suis triste, car vous m'êtes de plus en plus méprisables.

Le chef que vous vous êtes choisi est indigne de vous. Il rabaisse la religion, la notion d'homme d'état, l'exercice de la liberté de la presse, à des enjeux électoralistes matinés du souci de cajoler un égo terriblement dominateur; si je croyais en la droite, je ne croirais pas en Sarkozy et en ce qu'il fait de mes valeurs.

Regardez-le, ce Tartuffe, qui parle, sans même se soucier d'être cru, de moraliser le capitalisme; qui le moralisera, lui? Qui dira non à son népotisme, à sa haine de la presse libre des lors qu'elle s'en prend à lui, à son mépris de la séparation des pouvoirs? Qui chez vous fera sien le combat courageux de monsieur Philippe Séguin, dont la cour des comptes a toujours fait obstacles aux pires dérives du système présidentiel -et ce au nom de vos convictions?

Pensez-y bien. Vous avez fait l'histoire politique de la France au cours des cinquante dernières années, et le PS lui-même se donne rarement d'autre choix que de se positionner en fonction de ce que vous êtes; vos responsabilités morales, et je sais que ce terme vous est familier, sont considérables. Je vous conjure de ne pas sacrifier votre moralité sur l'autel de la démagogie tapageuse; vous pouvez et devez valoir mieux que cela.

Je ne vous aime pas, mais je vous doit le respect auquel tout humain a droit; en ce qui me concerne, j'accorde ce respect aux gens à hauteur de la dignité dont ils font preuve. Le règne de Nicolas Sarkozy est indigne, vous rend indigne, à mes yeux et à ceux de l'histoire. Vous n'avez pas mérité cela; il est de votre ressort de le prouver.

Gens de droite, vous ne serez pas nombreux à lire ces lignes. Nous ne sommes pas amis. Mais je me souviens de discussions entre vous et moi, à une époque ou un parti politique nommé le RPR était soumis à la tentation de l'alliance avec l'extrême-droite; l'enjeu de ces discussions allaient bien au-delà de nos affrontements, et tout comme moi vous en aviez conscience.

J'estime que c'est également le cas de l'enjeu qui nous préoccupe aujourd'hui. Puissiez-vous m'entendre à nouveau.

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