Occupy mon blog

13 Octobre 2011

 

 

J'ai construit un palais, sans mur, pour échapper de leur prison

Un cocon transparent qui filtre leurs mots de serpents...

 

(Java, "l'apocalypse") 

 

 

 

Souvenirs universitaires. L'homme et l'environnement, deuxième année. Cours de Hervé Cubizolle.

 

Dans la région de Vladivostok, il existe des descendants de peuplades subarctiques sédentarisées de force par l'URSS, puis laissées en plan après la perestroïka. Au bout de cinquante ans de foi (plus ou moins sincère) dans le communisme libérateur, ces gens furent obligés de reprendre leurs activités traditionnelles pour survivre. Ils quittèrent leurs HLM, accompagnés des derniers vieillards ayant encore de vagues souvenirs de l'époque ou ils étaient inuit, et partirent réapprendre à pêcher la baleine en haute mer, à bord de coquilles de noix dont les moteurs vétustes ne compensaient guère la perte de leur savoir ancestral...

 

La plupart d'entre eux ont émigré ou sont morts depuis, évidemment. Les autres tiennent le coup, en attendant que les changements des courants marins éloignent leur moyen de subsistance et les condamnent à une fin certaine.

 

C'était le prix à payer pour se débarrasser de leurs anciens maîtres.

 

 

Définition exacte d'un système totalitaire: un système ou l'entité dirigeante confisque tous les aspects de la vie sociale, et les remodèle selon un dogme. L'entité en question peut être un état, comme souvent dans l'histoire récente, une intelligence artificielle dans de nombreux ouvrages de science-fiction, une oligarchie technocratique dans d'autres.

 

Qu'est-ce que l'Occident aux yeux des Yanomami, des Sarawak,des Boshimen, des Guarani? Je vous invite à lire le dernier rapport de Survival sur la question ( http://www.survivalfrance.org/campagnes/progrespeuttuer ) pour vous en faire une idée. Encore s'agit-il ici de peuples non acculturés (ou relativement peu) par la grosse machine qu'est notre modèle de civilisation. Ils se font rares. Les autres, dans le meilleur des cas, ont été purement et simplement réduits en esclavage. Dans le pire des cas... vous avez entendu parler, pour n'évoquer que la responsabilité de la France, des Maraons Guyanais ou des Malbar de Nouvelle-Calédonie? Non? C'est normal.

 

Nous sommes, aux yeux de ce qui reste du reste du monde, une entité totalitaire. Je suis conscient de l'aspect démago d'une telle affirmation, mais la radicalité de l'intégrisme musulman s'explique en grande partie par la dureté du néocolonialisme ; le général Custer était un ange de bonté à côté d'un mec comme Donald Rumsfeld, et on se crée souvent soi-même son pire ennemi à son image.

 

Pendant ce temps, nous jouons les citoyens éclairés en critiquant les excès du capitalisme sécuritaire, sans faire grand-chose d'autre pour que ça change. Et d'autres, encore à l'extérieur de notre Matrice, meurent de notre cupidité, de notre "droit à pas se prendre la tête" quand on va chez Ikéa s'acheter des placards en teck après avoir signé sur Avaaz la dernière pétition pour sauver la foret tropicale.

 

 

Je me compte dans le lot des coupables. La machine que j'utilise en ce moment même pour écrire et diffuser ce texte a probablement, d'une façon ou d'une autre, du sang sur les touches. Au moins les pièces que j'utilise sont-elles entièrement issues de la récup, au moins mon Ubuntu n'a-t-il pas rapporté un sou aux corporations... mais, tout de même...

 

D'où vient le morceau d'uranium qui produit l'électricité dont j'use à l'heure actuelle? De ces mines au Niger, pour lesquelles on tue les touaregs? D'Asie centrale, via la dictature policière du Kazakhstan ou la ville de Maïlouou-Souou, troisième site le plus pollué du monde? Non, décidément, impossible de se sentir les mains propres.

 

 

Voila pourquoi le mouvement des indignés est intéressant.

 

 

Des produits sages comme des images sauvages, comme le monde de l'image

Enduit la cervelle de nos gosses avec la fiente des marécages

Des écrivaillons comptent creuser des mines avec leurs moignons,

Tarissent des gisements d'or avec leurs postillons...

 

 

Prenons du champ. Tentons de décrire tout ce bordel qu'est la situation financière internationale. Vous allez voir, les grandes lignes en sont finalement assez faciles à suivre.

 

La courbe de croissance du CAC 40, assez représentative de ce qui se passe ailleurs dans le monde, est un bon outil de départ. Commencé à l'indice 1000 lors de sa création en 1987, il double en à peine deux ans, connaît une première plongée à l'époque de la guerre du Golfe, stagne plus ou moins à 2000 points jusqu'en 1997 et l'arrivée aux commandes d'un connard génial, un certain Dominique Strauss-Kahn. Son intelligence gestionnaire et sa totale absence de scrupules font exploser le bouzin malgré la crise asiatique: le CAC est à près de 7000 points le 10 septembre 2001. C'est, d'après tous les indices boursiers, la véritable date de fin de la croissance: les places financières, qui gèrent l'immense majorité du pognon mondial, en perdent globalement depuis dix ans. Va trouver un libéral qui t'explique ça honnêtement, d'ailleurs.

 

Depuis, c'est donc la merde. La crise de 2003 fait replonger l'indice sous les 2500 points, soit au niveau de 1997. Puis ça remonte, avant de se recasser la gueule à 2500 pendant la crise des subprimes. Vous savez, les subprimes?

 

"Des milliers de milliards de dollars dans le monde sont gagés sur des crédits supportés par des blacks de l'Alabama incapables de rembourser un dollar, c'est dire la solidité de la pyramide ; le marché immobilier s'inverse, devient baissier, et tout s'écroule, puisque tout était fondé sur la hausse perpétuelle [...] l'économie s'arrête et entre en récession. Wall Street est morte" (Bernard Maris, 24 septembre 2008).

 

Pas si morte que ça. Il est facile de stabiliser provisoirement une bourse financière. D'abord, par effet d'annonce (l'impact psychologique tant vanté par Friedman, meilleur communicant qu'économiste), ensuite par le principe de la planche à billets (l'état crée de l'argent pour renflouer les dettes chaque fois que ça merde, grande spécialité de la banque centrale Américaine)

 

Bien entendu, faire ça à cette échelle, ça représente un pognon monstrueux (les States frôlèrent les 1000 milliards de dollars injectés dans la bourse en 2008) ; mais ça fait tenir le truc, tant que les états ont du fric pour maintenir un semblant d'équilibre quand ça merde.

 

Étape suivante en ce moment même: les états n'en ont plus, du fric. Du moins ceux assujettis à l'euro, lesquels ne disposent pas de planche à billet: tout est géré par la BCE, qui craint l'inflation comme la peste et ne crée pas d'argent. L'Europe du Sud est techniquement en faillite, le reste ne vaut guère mieux. Les bourses, interconnectées, replongent de plus belle; cet été, nouveau pic baissier du CAC40... à 2500 points.

 

 

Vous pouvez mettre, des nappes de velours, des couches de paillettes,

L'odeur de merde est trop forte et se renifle a des kilomètres...

 

 

Bref: un système fort complexe de paris sur des paris (la bourse), en grande partie déconnecté de l'économie réelle (le commerce), se casse la gueule, comme il devait le faire tôt ou tard puisque le tout était fondé sur une croissance perpétuelle (voire exponentielle dans certains modèles particulièrement hallucinants, dont les auteurs furent conseillers à la maison blanche du temps de Baby Bush...) ; ça arrive maintenant, ou arrivera pour de bon à la prochaine crise dans quelques années, peu importe car c'est inévitable de toute façon. Au-delà de la joie mesquine du mauvais esprit que je suis devant la gueule de ces abrutis de traders en larmes, se réjouir de la situation ou s'en plaindre n'a plus aucun sens; quand on va droit dans le mur, c'est trop tard pour engueuler le pilote.

 

Quelles en seront les conséquences, et comment les réduire et/ou les gérer au mieux?

 

 

Trois facteurs importants sont en jeu dans l'avenir du monde. L'inévitable récession économique d'un occident parvenu aux limites de sa croissance bête et méchante, la fin du pétrole et de l'énergie facile (donc des transports faciles, c'est important pour la suite), et ce que Moulier-Boutang nomme "les traites que nous avons tirées sur la Terre", autrement dit, la sauvegarde de la banque Gaïa, la seule qui compte.

 

 

Du coté des pays "en voie d'industrialisation" (tu parles), je ne suis pas sur qu'il reste grand chose à faire, aide à la survie mise à part. On a bousillé leurs systèmes agricoles et économiques pour mettre leurs ressources au service de nos intérêts à court terme ; certains pays (Mali, Côte d'ivoire, Birmanie, Argentine) s'en sont déjà bouffé les doigts, les autres vont suivre quand nous ne voudrons plus de leurs café/cacao/fruits/diamants/rayez pas la mention inutile, y en a pas, qu'ils n'auront plus d'uranium ni de pétrole, que l'absence de ce dernier fera exploser les coûts de transport des produits d'importation, et j'en passe. Des techniques telles que la permaculture permettront au moins à beaucoup de ne pas crever de faim; quand seront-elles mises en place à grande échelle, et suffiront-elles face au changement climatique? Le moins que l'on puisse dire est qu'il y a encore du boulot.

 

Et de notre coté? Simple: la seule issue possible est une question d'intelligence politique. Peut-être aurons-nous la chance de voir cette issue arriver. Peut-être connaitrons-nous, de notre vivant, le gars qui sera à toute cette merde ce que Gorbatchev fut à l'URSS de la perestroïka, le mec qui dira haut et fort: "c'est foutu les gars, faut laisser tomber et reprendre sur des bases pas trop pourraves". Faute de quoi, l'Europe finira par tomber dans le ravin de la droite populiste et de son cortège de boucs émissaires à sacrifier, pendant que les États-Unis prendront des allures Shadowrunesques et que la Chine se goinfrera l'Asie et l'Afrique.

 

 

Et nous alors, qu'est-ce qu'on peut faire?

 

 

Je retournerais dans la fosse s'il le faut, servirai mes tripes sur un plateau

Défendrai chaque pétale de mon château

J'écorcherai tous les faquins, sécherai leurs coulées de béton

Et taillerai dans le Roc pour libérer le moindre rayon

Pour que le soleil nous porte, dans notre croisade épique

Et fasse fondre goutte a goutte ce monde de plastique!

 

 

Récession...

 

Pas très joli, comme mot.

 

Il en existe un autre, qui désigne une récession non pas subie mais choisie et planifiée. Il a pour nom: décroissance.

 

 

J'entends d'ici les critiques. On va m'accuser de défendre une utopie ridicule pour néo-babs chevelus, sous prétexte qu'ils étaient les seuls à en parler jusqu'à très récemment. Mais réfléchissez deux secondes. Notre mode de vie utilise je ne sais combien de fois les ressources de la planète, et tout ce que nos politiques ont à la bouche, c'est "reprise de la consommation". Comment voulez-vous que ça marche? Comment voulez-vous qu'un développement soit "durable", alors qu'on est déjà tropdéveloppés?

 

Surtout, posez-vous la question: qu'est-ce que la richesse? Quand la croissance économique, c'est la construction de ronds-points, l'achat de 4X4 et de chauffe-serviettes nucléaires, et l'augmentation du capital boursier de quelques nantis, quand 50% de la richesse du monde se trouve dans les mains de 5% de la population, quelle valeur ça a pour l'humanité?

 

Alors, on va continuer comme ça, à courir derrière le fric, à fuir en avant à la poursuite du progrès, en espérant que ça tiendra jusqu'à notre mort et que ce soient nos descendants qui prennent dans la gueule le mur vers lequel on fonce tout droit...

 

Sans déc, c'est ça que vous voulez?

 

Pas moi. Des descendants, j'en veux pas, mais croyez-le ou non, je tiens aux vôtres.

 

 

Bref. La décroissance, je le rappelle, ne signifie pas faire baisser la richesse de chacun mais le volume de richesses de l'ensemble, ce qui n'a rien à voir. Exemple à grande échelle: faire une armée de métier européenne commune, ou chaque état membre cotiserait 60% de son budget de la défense au lieu d'en payer 100% pour que chacun ait sa petite armée dans son coin, représenterait une économie de 300 milliards d'euros annuels, trois fois la dette Grecque.

 

L'Union Européenne a refusé ce projet, arguant que cela représenterait aussi une perte de croissance. En effet. Nous aurions, globalement, un peu moins de PIB. Parce que nous aurions renoncé à une partie de ce PIB constitué par des armes et des machines de guerre La croissance, c'est ça aussi.

 

Qu'est-ce que la richesse? J'en ai une expérience personnelle assez particulière. Il faudrait que je vous raconte l'Irlande...

 

Mais ce n'est pas le sujet.

 

 

nos idées foisonnent, détonnent, font péter les bouchons de sébum

empoisonnent les cervelets des adeptes de la norme et du conforme

Le fils avarié, le gravillon dans les rouages d'acier

Mes mots sont doux comme le sucre sur la dent cariée...

 

 

Le capitalisme est fondamentalement pragmatique et amoral. C'est plutôt une qualité pour un système économique. Ce qu'on peut et doit lui reprocher à l'heure actuelle, c'est son absurdité structurelle, sa tendance à vouloir bouffer absolument tout ce qui bouge, et le fait qu'il ne voie pas plus loin que le bout de sa cotation journalière.

 

Les causes de ses dysfonctionnements sont diffuses, les problèmes moraux qu'il nous pose, complexes ; il a mille figures et aucun leader, parait présent partout mais ne se matérialise clairement nulle part. Nous sommes beaucoup à avoir l'impression d'avoir une sorte de Big Brother sur le dos qui nous bouffe la vie ; mais cette impression est confuse, diluée dans de tous petits détails de très nombreux aspects de la vie.

 

C'est une excellente nouvelle de constater qu'aujourd'hui, un mouvement de contestation prend une forme assez similaire.

 

 

La marche des indignés. Occupy Wall Street. Robin hood. Le parti pirate. Et tant d'autres. Ça bouge, et c'est entièrement nouveau. Jonction des luttes, nous clamait Bové au Larzac en 2003 ; ça y est, c'est en marche. C'est foutraque, hétérogène, sans tête d'affiche, sans possibilité de récupération politique, sans violence, sans slogan à la con répété comme un mantra.

 

Et c'est génial.

 

Soyons honnêtes: je connais mal le mouvement des indignés. J'ai un peu squatté le campement Lillois, discuté avec pas mal de marcheurs, me renseigne comme je peux malgré une médiatisation ridicule au regard de l'importance de la chose ; mais l'amplitude du phénomène est difficile à évaluer. Ce que je sais, c'est que les 99% sont ouverts, intelligents, cultivés, pas forcément politisés à outrance, en ont simplement marre de tout ça, et espèrent créer quelque chose de vraiment neuf.

 

Je partage leur espoir. Je serai de la journée du 15 octobre. A Grenoble, l'une des 1500 villes des cinq continents ou se trouvent un campement d'indignés. Ne serait-ce que pour finir cet article, foutraque et hétérogène lui aussi.

 

Et aussi, parce qu'on ne peut pas toujours être témoin sans être acteur.

 

 

Je me souviens encore...

 

 

 

Bar le Duc, septembre 2005

 

Un drapeau Breton. Bons dieux, ces mecs n'ont rien trouvé de mieux à ramener ici.

 

Jamais beaucoup aimé les régionalistes. Penser local uniquement est un écueil intellectuel, on a pas attendu Jacques Ellul pour en avoir la démonstration ; un type qui t'annonce d’où il vient avant de te dire bonjour, tu peux être à peu près certain que la suite de sa conversation va t'emmerder. Mais la, en pleine manif antinucléaire, c'est encore plus tarte, avec même une tendance limite malsaine: s'il est une région en France qui peut se targuer d'être tranquille avec les conneries de la COGEMA...

 

Ce n'est pas le cas de la Meuse, destinée à devenir la poubelle à radiations de l'Europe. Un vrai crime contre l'avenir, digne des plus belles saloperies de l'URSS. Face à ce projet terrifiant de bêtise technocratique, nous sommes environ 200. C'est pas gagné.

 

Quel sens ça a? Peut-on vraiment, en tant que poignée de citoyens éclairés, changer ainsi la marche du monde, alors que tant de gens s'en foutent?

 

Théoriquement, oui. Mais nous sommes tellement peu, et tant de combats sont à mener...

 

 

Larzac, Aout 2003

 

"Jonction des luttes", nous répète Bové à deux pas du stand PS récemment saccagé par les énervés de No Vox. "s'occuper du système à sa source", prône le très pertinent Christian Jacquiau dans sa conférence sur la grande distribution. "Je suis d'accord avec tout le monde, mais pas comme les autres", serine en substance ce crétin de Besancenot, baudruche médiatique dont j'aurais aimé voir la vanité et le manque de culture avant de faire la connerie de voter pour lui l'année dernière. "Le parti communiste n'est pas mort, mais il doit muter, s'ouvrir à d'autres points de vue pour garder son utilité dans les luttes actuelles", reconnait avec lucidité Marie-Georges Buffet, seule politicienne officielle qui paraisse avoir sa place ici. Les préoccupations de chacun semblent de deux ordres: exister au milieu de la cacophonie idéologique ambiante, et trouver les priorités à pointer du doigt, pour y concentrer la merveilleuse puissance contestataire qui s'affiche ici sous le soleil de la canicule.

 

ATTAC semble marquer des points à cet égard. Ils ne se trompent pas de colère, ils tapent exactement la ou ça fait mal. Les luttes à venir cibleront davantage l'économie internationale que les politiques étatiques ; ils ne s'y sont pas trompés.

 

La nébuleuse écologique a elle aussi compris beaucoup de choses, mais semble incapable de parler d'une seule voix. Encore une fois, le "penser local" fait du dégât à l'unité des causes ; peut-être est-ce le lot de tous ceux qui créent quelque chose de nouveau. Un pionnier, par définition, est seul.

 

Pourtant, depuis Seattle, quelque chose semble émerger au-delà de cette balkanisation des luttes sociales ; quelque chose qui me parait foutrement important...

 

 

On part ce soir, juste après le concert de Manu Chao ; les copains, au fond, ne sont venus que pour ça. Je me console en anticipant la claque musicale qu'ils prendront juste avant, au passage d'Asian Dub Foundation ; quelque chose me dit que la tête d'affiche du soir (qui prend 20.000 euros pour venir, d'après les roadies) ne restera pas leur souvenir le plus impérissable. N'empêche qu'on va se barrer, à peine arrivés, alors que tout se passe ici. Tout ça pour ne pas louper l'anniversaire de Machine à Saint-Pal-en-Chalencon, Haute-Loire, au milieu des bouseux alcooliques. Et bien entendu, aucun de ces branquignols n'a ni bagnole, ni permis, ni le courage de faire quelques heures de stop... vous me direz que c'est de bonne guerre, quand c'est l'argent de leur shit qui paye mon essence.

 

Bref, la force du groupe ne va pas toujours dans le bon sens...

 

Georges, est-il possible d'être autre chose qu'une bande de cons quand on est plus de quatre?

 

 

Paris, avril 2006

 

 

Carnage. Jamais je n'avais pris conscience de l'importance des syndicats dans un dispositif policier: les flics ne savent gérer que les manifs encadrées par les gros bras CGT et leurs mégaphones à moutons. Ici, au milieu des djeunes de banlieue venus foutre la zone, ils ne peuvent qu'avoir l'air cons, et le fameux rideau de fer des commerçants est loin d'être un luxe face aux grands boulevards en crue.

 

Regarde un peu ça, camarade anarchiste. Tes idées appliquées au niveau de conscience actuelle du peuple Français, voila ce que ça donne. Qu'est-ce que tu dis de ça, hein?

 

C'était pourtant censé être ma manif VIP. Voyage payé par le MJS, dont la plus que charmante représentante Rhônalpine cherche à m'attirer dans les filets de son parti (ou peut-être dans les siens, on a le droit de rêver) depuis que j'ai conférencé chez eux avec les copains de Survival ; accueillis gare de Lyon par Razzy Hammadi et Manuel Valls, rien que ça, on s'installe en une belle colonne toute propre pour rejoindre la place d'Italie, des slogans plein la bouche. Pour moi qui ai tendance à manifester le joint au bec à cinquante mètres du cortège, ça a un gout puissant de standardisation à marche forcée. Je m'en suis même engueulé au téléphone avec un pote ou deux, pour qui je fais déjà figure de social-traitre.

 

Et puis, la plèbe banlieusarde est venue afficher son nihilisme au milieu de ce joli cortège de bons sentiments.

 

On aura peut-être la peau de ce foutu CPE, et de Villepin par la même occase ; mais ce n'est pas encore aujourd'hui qu'on viendra à bout de la crise des convictions. Nos revendications n'ont aucun sens pour ceux qui savent que du boulot, ils n'en trouveront jamais quel que soit le nom du contrat ; seuls la publicité et les imams démagos savent encore parler à ces mecs occupés à dévaliser des bureaux de tabac pour choper des tickets de Millionaire.

 

Voyons les choses en face. On est en train de lutter pour l'avenir de la jeunesse? Hah! On a six métros de retard, alors. Au mieux, ce qu'on est en train de faire, c'est faire chier la droite. Et encore, pas la droite la plus dangereuse.

 

L'autre, la vraie grosse salope de Droite nauséabonde, se frotte les mains de ce spectacle...

 

 

Sainte-Sigolène, mai 1999

 

 

"... et monsieur L.J, président de Ras l'Front Yssingelais, que je vous prie d'applaudir".

 

Et ils le font. Ils applaudissent le monsieur du tract, celui qui les a réuni ici. Je devrais peut-être faire un signe. Nan. Ils seraient foutus de me filer le micro, et je n'ai aucune idée de ce que je dois leur dire.

 

S'il est une chose que je sais dans mes tripes depuis que j'ai l'age de savoir des trucs, c'est que je n'ai pas l'âme d'un chef.

 

Il fallait bien que quelqu'un le fasse, pourtant. Bruno Mégret ici, en Haute-Loire, à deux pas de chez moi ; et en face seuls une poignée d'anciens résistants locaux décidés à faire quelque chose. Il fallait ramener du monde. Il fallait...

 

...ranimer une asso moribonde avec quelques gars motivés, demander au CDI l'autorisation d'imprimer des tracts, parler de ça toute la journée, moi qui ne parle jamais, me prendre la gueule avec mon CPE qui "refuse l'entrée de la politique dans l'enceinte de l'établissement", tu disais pas ça quand tu serrais la main à Barrot dans le hall d'entrée, connard, contacter tout ce qui ressemble à un groupe de gens de gauche dans la région, le tour à été vite fait, réunir...

 

...quatre cent personnes environ, contre cinquante en face. Pas si mal.

 

On a réussi. On y est. Maintenant, démerdez-vous. J'ai dix-sept ans et pas envie d'être leader de quoi que ce soit. Et puis, pendant qu'on est la, j'ai mon shit à vendre.

 

Un mec que je connais de vue s'approche de moi, visiblement pour affaires ; alors qu'on roule dans un coin à l'abri des flics et du sourire mauvais de Mégret passant en revue ses opposants comme s'ils étaient une victoire personnelle (y a pas que Le Pen, dans ce pays, moi aussi ils me haïssent, semble-t-il se dire), on discute jonglerie, boulot de nos parents (lui aussi est fils de prof), prix du matos et projets post-bac. Les préoccupations du quotidien sont toujours plus fortes que les grands idéaux abstraits, même un jour comme celui-ci.

 

Lui est bien paumé, parle de plein de trucs très cools à faire qu'il ne fera sans doute jamais, s'emmerde au bahut, cherche des centres d'intérêt. Il parle beaucoup, pas très bien. Mais c'est un bon mec. Alors, pour une fois, moi aussi, je parle.

 

Moi, cet été, je veux bosser pour payer mes études moi-même. Pour rien devoir à personne. Jamais.

 

Moi, avant de vouloir changer le monde, je veux me donner les moyens d'être libre.

 

Le reste, on verra après.

 

 

Lille, mai 2011

 

 

Le mec s'appelait Pierrot. Il est devenu mon meilleur pote ce jour-la. Il l'est encore aujourd'hui, au point que j'habite chez lui.

 

Par contre, la politique, comme beaucoup d'exs-jeunes contestataires dilettantes de ma génération, ça l'intéresse à peu près autant que le beauf moyen. Je me demande pourquoi moi, et mon peu de gout pour l'engagement sous toutes ses formes, sommes restés connectés à cet univers des luttes.

 

Peut-être parce que j'ai, au naturel, un peu plus de mal que les autres à me regarder dans la glace le matin. La culpabilité est un ressort très puissant ; l'énergie que l'on est capables de dépenser pour réparer une erreur est sans commune mesure avec celle que l'on emploie pour les éviter.

 

Bref. Je suis au squatt des indignés Lillois, en train de me gaver sur le forum d'échanges de savoirs ; sans surprise, si je retrouve certains clients du cirque notamment chez les éducs spé, pas l'ombre d'un collègue animateur à l'horizon. Nous ne sommes pas une branche professionnelle très revendicative ; le bénévolat déguisé des centres aérés et autres colos de merde nous a trop bien dressés. Flexibles comme des saisonniers, payés comme des stagiaires, notre statut est une grande réussite du système libéral. Mais on est pas la pour parler de moi.

 

Ici, on est tout. On est cadres, chômeurs, fonctionnaires, clodos, lycéens, ouvriers, ménagères, et on commence par le commencement: se mettre à niveau les uns les autres.

 

Ça fait des semaines que ça dure, et je suis loin d'être le plus calé de la bande ; j'apprends beaucoup en législation, en économie et même en écologie, généralement des choses que j'aurais peut-être préféré ignorer. Les discours sont précis, simples, conçus pour que tout le monde y retrouve ses billes ; même ceux qui galèrent se forment à une vitesse étonnante, de manière totalement autogérée. Une réussite que ceux qui ne connaissent que les structures classiques d'éducation qualifieraient de miraculeuse.

 

J'ai quand même mon heure du gloire, au milieu de toutes ces créatures urbaines, c'est quand on cause boustifaille et agriculture...

 

 

Lambesc, juin 2009

 

 

"Ben, vous en ferez peut-être quelque chose en 2014, de vot'sol".

 

L'une des nombreuses qualités de monsieur Claude Bourguignon, c'est qu'il ne mâche pas ses mots.

 

Pas d'activité biologique dans les vignes. Même sur les Cabernet, moins abîmés que le reste. Je sens le camarade Georges commencer à franchement déprimer.

 

Faut dire qu'il y a mis du cœur, ce con-la. Moi, je suis la depuis six semaines, mais lui, il joue sa carrière sur la remise en état de ces parcelles de rosé de Provence dégueulasse, sans âme, qu'on le charge de sauver.

 

"Vous n'êtes pas assez nombreux pour faire tout le boulot qu'il y a", enchaine le maitre. "Une parcelle en biodynamie, c'est deux personnes à plein temps pour sept hectares, une personne pour cinq une fois que ça tourne tout seul. Et je dis ça parce que vous connaissez le boulot. Bon, d'abord ce qu'on va faire, c'est qu'on va revégétaliser avec des plantes à racines moyennes..."

 

Tu parles. Je commence à connaitre le boss. Ça l'amuse follement, l'Aussie, de jouer les vignerons Français du haut de son manoir, et il a bien compris que le bio était un secteur porteur pour la vente ; mais dès qu'il faut mettre la main au portefeuille, le discours change. Nous n'aurons pas les moyens de mettre en place la revitalisation de cette terre. On défend une cause perdue.

 

Peu importe, finalement. Ce n'est que du pinard, et au moins on peut jouer les apprentis-sorciers de l'agriculture pas conne. Ça resservira. Les compétences acquises ici valent de l'or. Elles sauveront un jour la capacité de l'homme à produire sa bouffe selon un modèle valable. J'ai hâte de remonter à la ferme, de montrer aux copains le truc du paillage au chanvre ou de l'association vigne-mûrier pour la serre...

 

Du vin en Irlande... pourquoi pas? Dans une démarche comme la notre, on trouve toujours une part d'utopie. Difficile à comprendre, pour ceux qui croient qu'être réaliste signifie ne jamais modifier l'ordre des possibles.

 

Et nous, on en crève d'envie, de le modifier.

 

 

Grenoble, octobre 2011

 

 

 

C'est même ça, notre point commun fondamental.

 

Combien sommes-nous dans le monde? Un million? Cinq? Dix? Aucune idée. Ici, à Gre, on plafonne à 300. Pas si mal.

 

La parole est hésitante, alors que l'on s'installe à l'ombre de la préfecture, sans cordon policier ni caméras ; chacun semble attendre que les autres expliquent pourquoi on est la au juste.

 

Et puis, ça s'enflamme. Un prof de fac à l'accent Brittish nous parle sabotage de l'enseignement supérieur, dégringolade de ses conditions de boulot, fabrication en série de mentalités d'esclaves au sein de l'espace public. Applaudissements nourris. Le mégaphone, ici, n'est pas la pour guider une foule, mais pour libérer la parole de chacun ; et ça marche. La vieille dame à côté de moi qui avait l'air si frêle, elle devient un roc, tout à coup, quand elle nous parle de sa colère face à ce qui attend notre génération et les suivantes ; l'indignado Espagnol qui parlait à peine Français tout à l'heure trouve ses mots avec une merveilleuse justesse, quand il raconte l'histoire de son combat. La dynamique est la, présente ; on en a gros, et on veut faire quelque chose. Quelque chose de pas déjà essayé.

 

On discute actions à venir. Je propose d'aller occuper les rédactions de journaux télé pour qu'ils cessent de nous ignorer ; beaucoup sont d'accord, quelques-uns, pas du tout. On parle de lieux symboliques à occuper, des moyens de faire tourner l'info, de l'importance d'interpeller ceux qui ne luttent plus par dégout des formes classiques de contestation ; le tout sera résumé en ligne avec les compte-rendus des autres groupes, partout en France, partout dans le monde. Un think tank populaire est en train de se mettre en route. Qu'en émergera-t-il?

 

Trop tôt pour le dire. Mais cela ne restera pas lettre morte. Le web est en ébullition, et le mouvement a déjà à son actif un gage de crédibilité incontestable: sa longévité, malgré le black-out médiatique dont il est victime. Les 99% font peur à leurs cibles, autre bon signe. La réaction aussi agressive que maladroite de Murdoch est un don du ciel.

 

 

Après ce tour d'horizon rapide de mon épisodique passé militant, je ne peux m'empêcher de considérer le présent avec un certain optimisme. Pour la première fois, je trouve rassemblés en nombre des gens de la même trempe que moi: pas des lutteurs dans l'âme, juste des gens qui ont compris que leurs problèmes personnels étaient liés entre eux, par une série immense et complexe de mécanismes dangereux pour nous ; et qui ont choisi d'y répondre, sans mot d'ordre prédéfini, sans même vraiment savoir ce qu'on va faire exactement, mais avec le sentiment qu'on va forcément trouver quelque chose, si on en parle.

 

On a pas besoin de leader charismatique ni de mégaphone à moutons pour lutter efficacement. Et ça, c'est une putain de bonne nouvelle. Il faut la répandre, la faire vivre, et la porter la ou elle doit aller: vers une remise en question générale de l'état de nos états, de l'état de notre monde, de notre façon de vivre et d'être dirigés.

 

Un putain de vaste programme. Mais si cette lutte-la ne vaut pas le coup, je ne vois pas ce qui le vaut.

 

Indignez-vous.

 

 

Léo.

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