Une dernière pour la route

"...si l'un de nous doit dire stop un jour, ce sera toi. Tu me tiens trop bien. Tu connais mieux mon mode d'emploi que l'inverse. J'ai la hantise de te décevoir, de ne pas être à la hauteur des exigences que tu mets en face de moi comme autant d'épreuves ; je consacre tant d'efforts à éviter cela, pourtant je sais qu'adviendront des moments ou tu me trouveras médiocre, ou tu mourras d'envie de me botter le cul.

Et je sais en même temps que tout ça, c'est du plan sur la comète. Si tu le pouvais, tu ne mettrais rien du tout en face de moi. Tu te barrerais sous d'autres cieux moins fugaces. Et je ne pourrais pas te donner tort"

 

(Instant de lucidité au milieu d'un mirage, Léo D., Avril 2011)

 

 

 

Emploi du temps d'un prof de cirque, Lille, printemps 2011

 

 

Lundi matin, après une nuit courte, trop courte, comme d'habitude.

 

Le cerveau plein encore de la discussion de la veille, de cette vie à distance instaurée avec Elle, qui me consume temps libre et énergie pour faire brûler notre improbable flamme ; déjà un message matinal, irrésistible et déconcertant, comme tout ce qu'Elle dégage. La vie réelle ne fait pas le poids devant cela. Il va pourtant falloir que je l'assume, tant bien que mal.

 

Au boulot. Menu du jour, des maternelles élevés en batterie dans le HLM le plus pourri de la ville, sous prétexte de faire du cirque, bouffent de la motricité. Ce qui ne peut que bien marcher : enfermés dans leurs clapiers sordides, ils en sont affamés en permanence. Leurs instits sont comme tant d'instits en ZEP : jeunes, passionnés, épuisés, et un peu à l'ouest. C'est fou ce qu'on se ressemble.

 

S'ensuit la réunion hebdomadaire de l'équipe péda, épisode douloureux déjà évoqué dans ces Brèves. L'aprèm' est dédié à la remise à jour de mon niveau en acrobatie, loin d'être suffisant pour en remontrer aux ados du coin élevés au hip-hop. Ma séance d'entraînement finira tard, à Son grand dam.

 

Mardi. Précieuse grasse mat' avant de rejoindre Godewaersvelde, village Flamand stupide d'enseignantes stupides réclamant un spectacle stupide. Heureusement, les gosses sont... des gosses. Il y a toujours quelque chose à sauver ; je m'y emploie. Le soir, personne au cirque, j'en profite pour bosser le trapèze, cette merveilleuse douleur aérienne que je feins de détester pour qu'on me foute la paix avec les bons conseils. Trop d’instructions tuent le plaisir, chers collègues, vous devriez le savoir.

 

Mercredi. En principe, rien. Faute de cours attitré, c'est la journée de « tout le reste » : courses, blog, ménage, prépas des séances, repos, même, parfois.

 

Tu parles.

 

En réalité, le mercredi, c'est le jour des remplacements, dans cette structure ou les pères de famille ont tous les droits sous prétexte qu'ils ont des mômes. Je m'esclaffe régulièrement en écoutant les mêmes pleurnichards fustiger les comportements abusifs de nos parents d'élèves ; vaut mieux en rire. Dieu, que l'homme se gargarise de ses responsabilités, comme si un père assurant de mauvais gré le minimum syndical du à son enfant était une sorte de héros moderne... hé dugenou, fallait pas en faire, des gniards, si t'aimes pas ça.

 

Au fond, on sent bien qu'ils ont cédé par amour, que leur instinct paternel est à peu près aussi développé que le mien un soir de cuite, qu'ils ont l'envie confuse de faire payer à leur entourage cette bourde monumentale qui va leur bouffer la vie pendant vingt ans. Je ne dis pas bien sur qu'aucun mec n'est fait pour avoir des gosses ; mais bons dieux, quand on travaille avec eux toute la journée et qu'on en a déjà marre, faire en sorte d'avoir des heures sup' à la maison, on ne m'ôtera pas de l'idée que c'est une belle connerie.

 

Dire que je suis prêt à la faire, pour les mêmes raisons qu'eux...

 

Bref, le mercredi, c'est chiant. Il m'arrive d'être prévenu la veille que je dois y enchaîner dix heures de taf. En ce moment, c'est plus calme : il n'y en a que six. C'est notamment le soir des ados, et de mes efforts pour libérer leur créativité enfouie sous la téloche et les mangas de merde. Je termine quand la joyeuse bande de Sandrine and Co débarque pour picoler à l'atelier libre ; jamais resté. La raison principale en fut déjà expliquée ; l'autre raison, c'est ce qui m'attend le lendemain.

 

Jeudi. The big day. Trois grosses dates en une. Le matin, mes petites merveilles de la CLAD, et un oiseau rare : Anne, modèle de sensibilité pédagogique avec qui l'on assure un boulot enfin à la hauteur de ce que j'attends. Elle est la seule personne ici qui comprenne comment je bosse, et pourquoi. Les conséquences parlent d'elles-mêmes : les gamins sont des tueurs, en technique comme en répét', et leur groupe est un miracle d'autogestion solidaire. Y a pas de mauvaise graine sur du terreau adapté.

 

L'aprèm' est plus tendu. Gros spectacle avec toute une classe de CP, en binôme avec ma Telchine* Nathalie. Nous marchons sur des œufs, cloisonnons nos prérogatives, nous observons comme des chats pendant que les gosses (des chieurs) montent un truc bateau qui a l'air de satisfaire tout le monde, moi excepté. Je ferme ma gueule. Encore cinq séances à tenir, il ne faut surtout pas que ça pète. Nath' est décisionnaire de mes congés, donc de ma liberté de mouvement ; les moments ou je lui rentre dans le lard sont gérables, mais ne doivent en aucun cas advenir dans un contexte ou elle n'est pas ma supérieure hiérarchique. Elle ne le supporterait pas.

 

Le soir enfin, j'ai mes sales gosses Roubaisiens et le fameux Dimitri. Étrange victoire. Ces gamins sont foutus, plus rien ne pourra le changer ; soixante ans de stupidité conjuguée des politiques, des urbanistes et des marchands du temple les condamnent à la médiocrité ordinaire du prolo-de-cité-pas-méchant-mais-un-peu-con. Pourtant... j'ai trouvé quelque chose en eux. J'ai changé leur vie, sans pour autant permettre qu'elle ne soit pas pourrave. Difficile de réaliser l'impact réel ; j'aimerais les revoir dans dix ans.

 

Le jeudi soir, je suis carbonisé. Toutes ces heures les mains dans la merde à organiser le chaos... pourtant, ce n'est pas fini. Pas encore.

 

Vendredi. Enjeu intéressant, quoique vécu la tête dans le gaz : donner à des enseignants les moyens de gérer un spectacle de cirque en autonomie l'année prochaine. Je m'y emploie avec d'autant plus de plaisir que cet objectif est inconnu du bureau, lequel manque parfois d'élégance dans sa manière de défendre son bifteck.

 

Apprenez, messieurs-dames, formez-vous à notre contact. C'est aussi le but du jeu. Du bon usage de la piraterie...

 

A onze heures tapantes, je suis en week-end. Ou pas. Remplacements, la aussi, qui me font parfois terminer le samedi soir à vingt heures ; me restent alors trente-six heures de liberté hebdomadaires, moins ce qu'Elle me réclame depuis son paradis sclérosé ou Elle n'ose s'avouer combien Elle s'emmerde ; lui écrire sans jamais La décevoir est mon autre défi quotidien, et les pannes d'énergie de la semaine se paient cash les week-ends.

 

Faire la teuf la samedi soir? Connais pas. Connais plus. Va savoir pourquoi.

 

Et le lundi suivant...

 

 

* C'est comme une Némésis, en moins balèze.

 

 

 

Carvin, juillet 2011

 

 

Le cirque n'était qu'un prétexte.

 

Il suffit à mon planning de s'éloigner de la planète Éducation pour m'en convaincre.

 

 

Je vais avoir trente putains de balais. Ma génération ne changera pas le monde plus qu'à son tour, c'est déjà certain. Pédagogue ou pas, mes choix de vie individualistes ont dilué, de fuites en Errances, le tout petit espoir qu'ils avaient d'influer directement la marche du monde.

 

Pas de regrets. Aragon n'avait pas tort, le temps d'apprendre à vivre en laisse bien peu pour tout le reste. Et j'ai sauvé l'essentiel : je ne me suis pas résigné, pas encore. Les combats que je n'ai pas mené, je peux au moins en entretenir une flamme que je n'ai pas paumé en route.

 

Ça s'appelle l'éducation. C'est long. C'est chiant. Ce n'est jamais aussi efficace qu'on le voudrait. Et il n'y a que ça qui fonctionne.

 

Faute de ce moteur, c'est définitif: je n'ai rien à foutre la.

 

A côté de moi, F. dort, les poings un peu serrés. Moins qu'il y a un an.

 

Drôle de situation.

 

 

Cette jeune écervelée, rencontrée l'année dernière dans un festival de Chalon que je suis connement en train de louper, a bien grandi**. Elle vient de trouver la force de quitter son prince pas si charmant que ça, aidée par ce qu'il y a de plus salaud et de plus sagace en moi ; à présent, elle pionce dans la Léomobile, première fille à y séjourner depuis...

 

Non. Je n'ai plus envie de parler de ça.

 

Putain. Implacable mise en demeure du principe de réalité, qui a fini par venir me chercher en mon antre pour me punir de l'invoquer en vain. Ce n'est plus un principe, c'est la statue du commandeur de Don Giovanni.

 

Et comme ce dernier, me voici condamné à regarder l'enfer en face.

 

 

Qu'est-ce qui m'est arrivé, bons dieux? Il m'est arrivé que j'y croyais... mais peut-on parler de croire, quand on ne sait pas même en quoi?

 

Elle s'est barrée. Enfin, ne puis-je m'empêcher de penser, par-delà la douleur. La chimère est partie, me laissant seul face à moi-même, et maintenant je vois le vide sous mes pieds. Je sais que je vais me péter la tronche, vilainement ; rien ne pourra l'empêcher. Je suis déjà en train de le faire. Gare aux femmes de passage à qui je vais m'agripper pour freiner ma chute, si je ne trouve pas la force de m'en empêcher.

 

A côté de moi, F. dort, sans savoir qu'un monstre la regarde.

 

 

Heureusement, cette fille est intouchable de candeur, à moins d'être complètement pourri. Une courbe de son sein dépasse innocemment de mes draps, moitié couverte par une boucle de ses cheveux de conte de fées ; ses traits sont apaisés, hors d'atteinte de la bassesse des libidineux dans mon genre, pour quelques heures. Il faudrait le cynisme d'un personnage de Dino Risi pour ne pas s'attendrir.

 

Ce soir, pas de bêtises. L'autre enfoiré l'a déjà suffisamment passée au rouleau compresseur émotionnel pour la semaine. Que les gros malins l'ayant vu monter dans le camion s'imaginent ce qu'ils veulent...

 

Queutard, moi? Oui, sans doute. Mais pas esclave de mes pulsions pour autant. Être libertaire n'est pas une autre forme de déterminisme.

 

Voila à quoi je pense, en cette fin d'insomnie dans les entrailles de mon logis de manouche. A cela, et au chemin qui m'attend.

 

 

Je vais partir. Cette brève est la dernière ; ensuite recommence l'Errance. Rencontres, liens éphémères, vies effleurées, nuits solitaires au gré de mon amie la route. Chantiers jamais finis, directions à suivre sans buts à atteindre, jardin mental cultivé le long d'une vie de chasseur-cueilleur.

 

Foin de sédentarisme. C'est fini, ces conneries-la. Fin des tentatives de prendre racine. Fin des illusions de stabilité, dans ce monde qui tangue et roule. Fin de "Elle", faute d'envie de me couper des "elles"... de me couper les ailes.

 

Anxiété tranquille du voyageur dont la seule destination prévisible a pour nom Cimetière. Et qui sait qu'on en est tous la.

 

 

Bonsoir du bout du monde, et à bientôt sur la route.

 

Libertairement vôtre.

 

Léo

 

 

**Lire: "Errances, partie de F."

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