Errances, free partie

Aurillac, 21 aout 2010

 

 

Il fallait bien en arriver la. Aurillac. C'est étonnant de constater, quand on se construit au fil des routes, combien se multiplient les lieux "ou tout à commencé"; en ce qui me concerne, j'aurais même du mal à faire la liste.

 

Firminy. Bologne. Galway. Tence. Belleville. Coolaney. Utrecht. Carvin. Saint-Agrève.

 

Aurillac.

 

 

Il y a longtemps, alors que la question des drogues se posait à moi avec insistance, et que mon instinct de conservation (qui avait fait son boulot d'instinct de conservation en répondant "non" à la question, avant qu'une curiosité mal contrôlée me pousse à des expérimentations par trop hasardeuses), m'avait à peine lâché la grappe afin de me laisser poser un semblant d'analyse sur cette inépuisable problématique...

 

Il y a longtemps, donc, je suis mort.

 

C'est ici-même, à l'entrée du bien connu camping associatif de la Ponétie, planqués derrière cette cabine téléphonique comme deux collégiens fumant leur clope en douce à coté du gymnase ou leurs copains suivent péniblement le cours de Mr. Mégot, que mon camarade Duclem et moi-même connûmes la fin définitive d'une certaine idée du "moi". Depuis, il m'est souvent arrivé de penser que lui lui ni ma pomme ne vivons plus vraiment ; qu'on fait semblant, comme des grenouilles de laboratoire branchées sur les électrodes d'un docteur Frankenstein herpétophile.

 

Ou alors, on a commencé à réellement vivre. C'est ce que je me dis la plupart du temps, histoire de me lever (parfois) le matin; mais la tristesse blasée qui m'étreint en pensant au brave petit pion capitaliste qu'est devenu mon ancien meilleur pote me ramène aussitôt à la raison: un fil s'est rompu ce soir-la qui menait à nos rêves, et je n'ai jamais cru en l'existence d'un Couturier Suprême qui pourrait le raccommoder.

 

La lâcheté, cette vieille compagne, cet outil de survie, cette saloperie indéracinable, cette boussole inversée qui indique le mauvais nord magnétique aux pseudo-civilisés que nous sommes. Voila ce qui nous tue, voila ce qui fait que la plupart des vies humaines se terminent en triste gâchis. Mon premier contact avec la came chimique est un pur acte de lâcheté, la suite de l'histoire entre elle et moi une lutte pour reconquérir une dignité que je doutais (et doute encore) d'avoir jamais eu.

 

Mais remettons un doigt de contexte. C'était avant, quand l'Errance s'appelait encore voyage...

 

 

 

Bronnoysund, 17 juillet 2001, quatre heures du matin

 

 

Impossible de dormir plus de deux heures. Le soleil est la, dehors, amorçant son non-lever après le non-coucher qui lui aura pris la première partie de la... euh... non-nuit. Pour une raison obscure, quelque chose en moi le sait qui me refuse le sommeil.

 

C'est quand on est loin de tout qu'on sait ce qui nous manque, et il est difficile d'être plus loin de tout qu'en Scandinavie, à trois poils de cul de seconde d'arc du cercle polaire que nous passerons dans deux jours direction les îles Lofoten. Dormir ne me manque pas, fumer des pétards non plus -même si l'absence de nicotine comme de THC explique sans doute un peu mes insomnies ; les copains, il faut bien le dire, sont le cadet de mes soucis dans ce pays temple d'une solitude que je n'ai jamais autant apprécié.

 

Ce qui me manque, c'est Alice.

 

Merde alors. Deux ans que j'ai une vraie vie sociale, que je squatte dans l'auberge espagnole de Nath' et Djoule à croiser hippies quadragénaires et jeunes rôlistes alcoolos marrants -les mêmes qui m'appelaient l'autiste il n'y a pas si long ; deux ans que mon inaptitude à la vie réelle se craquelle doucement, deux ans que je lis dans les yeux d'autrui autre chose que du mépris ou de l'incompréhension plus ou moins bovine. Deux ans que je commence à plaire aux filles, aux plus barrées d'entre elles tout au moins.

 

Et j'en suis encore à me laisser mener par le bout de la truffe et par une gamine d'à peine quinze ans qui a plus vécu que moi. No comment.

 

Viendra-t-elle à Aurillac? C'est tout ce qui m'importe pour l'avenir, avec peut-être les trésors d'ingéniosité nécessaires à ramener le bon matos que je vais aller chercher en débarquant du bateau à Rotterdam ; savoir si le premier gros festival de toute ma vie se fera en compagnie de cinq cent mille inconnus ou d'une fillette trop junkie pour son age. C'est tout ce qui me rattache à mon quotidien, à cette heure ou je me lève pour faire le tour du port ou les mouettes, elles non plus, ne dorment pas.

 

J'ai besoin d'air pur, après cette nouvelle année dans Saint-étienne la crade ; ici, ce n'est pas ce qui manque. La mer est à quinze minutes à pied, les premières neiges éternelles à moins d'une heure ; je dois pouvoir me régaler des deux avant de préparer le petit déj.

 

Comme je redoute, du fond de cette Norvège intemporelle, le retour au monde du temps qui passe...

 

 

 

Aurillac, 24 août 2001, huit heures du soir

 

 

Jet de calme: raté.

 

Jet de volonté: échec critique.

 

Effets: vous hurlez, fondez en larmes et dépensez un point de destin.

 

 

Parfois, le jeu de rôle à ceci d'intéressant qu'il donne un regard extérieur sur ses propres actions, les dépiautant en un ensemble de mécanismes émotionnellement neutres ; c'est ce qui me permet de croire, parfois plusieurs secondes d'affilée, que ce que je vis en ce moment n'est pas une plongée en chute libre dans l'horreur abjecte.

 

Mais une partie de jeu de rôle n'est pas émotionnellement neutre ; c'est même tout le contraire.

 

Deux gars, deux filles, partis en festival pour s'éclater, chacun sa chacune et vive la vie; à première vue, on peut trouver des cauchemars plus cauchemardesques.

 

Sauf quand la drogue s'en mêle, transformant les deux minettes concernées en complices de défonce et les deux pauvres couillons à leurs bottes... en pauvres couillons à leurs bottes, mais avec en plus le sentiment d'assister au début de très grosses emmerdes sans rien pouvoir y changer.

 

Clem et moi suivons benoîtement nos deux amours à sens unique de peur de les perdre de vue -de les perdre tout court-, gérant la logistique tandis que ces dames décident du programme et draguent tous les camés qui passent au cas ou ils seraient partageurs ; je découvre cette forme détournée de prostitution avec un certain dégoût, m'apercevant à dix-neuf ans que je ne connais rien des relations mecs-filles, que les beaux principes de courtoisie dans ma petite tête de chevalier blanc n'étaient pas préparés au choc du monde réel dans toute son intensité festivalière. Bref, j'ai mal à en chialer, d'ailleurs c'est ce que je fais.

 

Clem est plus fataliste, comme un mec qui en a vu d'autres et sait que c'est loin d'être fini ; "je prends ce qu'on me donne", dit-il en me rendant le pétard; "d'ailleurs, je me demande si je vais pas en prendre si elle m'en donne"

 

"T'es sérieux?" Bouffer un ecstasy... l'idée ne m'avait jamais traversé l'esprit, et quand bien même le peu que j'en ai vu ici ne m'aurait pas incité.

 

Il hausse les épaules, me montre le camping en effervescence ; il n'a pas besoin d'expliquer. Des milliers de personnes sont en route pour une nuit de débauche au cœur de l'un des plus gros festivals d'Europe ; on a le choix entre rester coincés dans nos têtes au milieu de tout ça, subissant passivement la douleur d'être esclaves consentants des deux petites connes... ou de se vider le cerveau un bon coup pour oublier ce qu'elle contient, notre foutue tête.

 

Ça marche. Ce soir, on teste leur machin. Ça pourra pas être pire.

 

 

 

Auirillac, 21 aout 2010

 

 

Bilan du "ça pourra pas être pire" : trois tentatives de suicide dans mon entourage, dont une réussie, quelques soirées longues et douloureuses dans un univers de teufeurs que j'ai jamais vraiment pu sacquer, un nombre incalculable d'embrouilles entre potes sur le sujet des cachetons, quelques cerveaux à moitié grillés, et... bof, disons un peu plus d'une année de vie merdique, passée en croisade contre la dope non-cannabique et contre mes propres sentiments. Ma première vraie copine arrivera la-dessus et paiera un lourd tribut à mon besoin de me regonfler un ego taillé en pièces, mais c'est une autre histoire.

 

Tout aurait été tellement différent si j'avais dit non. Si j'avais agi selon mes principes, et pas selon mon désir de plaire à tout prix, d'être "intégré". Intégré... hah! Dilué, ouais. 

 

Une blessure au cœur fait moins mal qu'une blessure à l'âme, je m'en rends bien compte maintenant. L'humiliation de m'être couché devant l'avis des autres, devant mon espoir de rester quelqu'un d'intéressant pour cette petite allumeuse déjà complètement addict aux courts-circuits synaptiques, d'avoir sali mon pote en conditionnant notre complicité au fait de grincer des dents et de se dilater les pupilles ensemble... merde, c'était tellement, tellement con. Seule la bêtise est impardonnable, disait Jacques Brel; je ne me pardonnerai jamais ce coup-la.

 

Et le festival d'Aurillac? Bof. Trois ans à refuser d'y aller pour ne pas avoir mal, puis l'envie d'être "la ou ça se passe" a été la plus forte et m'a empêché d'en louper une seule édition depuis 2004 ; j'y ai été bénévole, artiste, badaud, dragueur à la petite semaine, vendeur de chichon, taxi collectif pour piétons en galère; j'ai même eu l'audace de m'y ennuyer. Un évènement exceptionnel pour la plupart des participants, la routine du semi-nomade pour ma gueule.

 

Quant à la drogue, elle est toujours la ("de plus en plus", disent les vieux cons, dont je refuse d'être), fractionnant la population du festoche entre ceux qui sont en plein dedans, ceux qui en font ce que les textes officiels de santé publique nomment un "usage récréatif", et ceux qui lui disent non, berk, caca, pas glop, saloperie. Je suis dans ce dernier cas, par compensation pourrait-on dire, même si mon avis profond sur la question est en fait assez nuancé ; vaut mieux un rejet franc et massif qu'une tentative d'explication qui me place d'office au rang des "pro-drogues" aux yeux de mes interlocuteurs. Parfois, la diplomatie, c'est savoir quand ne pas nuancer.

 

J'ai arrêté les joints il y a maintenant quatre ans, à la faveur du célèbre "contrôle douanier en trop" et de la mystérieuse cérémonie de l'injonction thérapeutique ; cela n'empêche toujours pas les gros fachos tenanciers de l'industrie du tabac de me compter parmi leurs clients, même si je compte bien y remédier un jour prochain.

 

Reste l'alcool, avec lequel mes relations furent difficiles au début faute d'un estomac solide, mais qui restera sans doute un bon copain pour le restant de mes jours. Ah, et je ne déteste pas les champignons, de temps en temps.

 

Alors, si je suis clair avec ma défonce, si Aurillac n'est plus un lieu maudit, si la vision d'un cacheton ne me donne presque plus aucune pulsion génocidaire, pourquoi donc suis-je mort à Aurillac?

 

Ah oui, c'est vrai. Je n'ai pas raconté toute l'agonie en détail...

 

 

 

Surveillez vos pensées, elles deviennent vos paroles

Surveillez vos paroles, elles deviennent vos actes

Surveillez vos actes, ils deviennent vos habitudes

Surveillez vos habitudes, elles deviennent votre personnalité

Surveillez votre personnalité, elle devient votre destinée

 

(lu cours Monthyon à Aurilliac)

 

 

 

Aurillac, 18 aout 2011, 18H30

 

C'est l'heure de prendre la mesure des dégâts.

 

Motivation absente. Mes retrouvailles annuelles avec cette icône des évènements festifs gratos en Europe sont toujours un mélange ambigu de baume au cœur et de spleen insidieux ; mais cette année, le soleil brille de tous ses feux sur un festoche étonnamment convivial, et la réapparition surprise de pas mal de potes perdus de longue date devrait me remplir de joie. Pourtant, je n'y arrive pas. Rien ne peut remplir un tel vide.

 

La marge alcoolémique entre "je ne suis pas assez saoul pour me sentir à l'aise" et "je suis un zombie bourré tout juste capable de mater les jolies festivalières", déjà pas énorme chez moi en temps normal, m'est quasi-impossible à atteindre. Le fait que je prenne l'apéro tout seul dans mon coin en grattant du papier, au lieu d'aller courir la gueuse comme tout célibataire sain de corps et d'esprit placé dans cette multitude d'affriolantes poulettes dont les corps peu vêtus m'en foutent plein les yeux depuis deux jours, est un signe qui ne trompe pas: je ne suis pas vraiment ici. Je suis dans l'Errance, et même pas heureux de l'être.

 

Y a pas de voyage sans port d'attache. Y a pas de destination qui vaille, quand on ne sait pas ou rentrer.

 

D'habitude, je m'en fous. Vie de con pour vie de con, je préfère l'exil aux cages. Mais d'habitude, je n'ai pas pour univers mental les fragments épars d'un rêve brisé. Cette rude pierre Auvergnate ou j'ai posé mon cul est moins triste que moi en ce moment.

 

Pourtant, ça brasse, ici. Deux punks à chien et leurs trois molosses font joyeusement les cons dans la fontaine toute proche, tandis que le camion d'un orchestre mobile fend la foule sur un bon vieux jazz manouche, suivi de son inévitable cortège de groupies virevoltantes ; la danse, ce chant du corps que je chante de si mauvaise grâce, envahit la rue, balaie tout sur son passage, donne son vrai sens à ce qui se passe ici.

 

Et moi, je l'écris. Faute d'énergie pour jouer à l'acteur, je prends la place que m'a donné mère nature, celle d'un témoin.

 

La plupart des gens voient comme une chose positive le fait d' "être redevenu soi-même". C'est mon cas depuis trois semaines, et je me demande comment font les autres pour se supporter. Sans doute sont-ils plus cools. Ou moins lucides, si tant est qu'il y ait une différence.

 

 

Il n'y a rien après la mort, car l'esprit humain obéit aux mêmes lois que le monde physique. Nous sommes chimie et électricité. C'est tout. Si vous croyez qu'il y a autre chose, c'est que vous n'acceptez pas l'idée que l'on ne puisse comprendre parfaitement notre propre fonctionnement mental, de la même façon qu'on ouvre pas une boite avec l'outil qui se trouve à l'intérieur.

 

L'implication la plus importante de ce constat, c'est que notre esprit, comme tout corps matériel, est principalement constitué de vide. Nous sommes quelque chose plutôt que rien, mais il s'en fallait de très peu.

 

A une épaisseur d'ombre des précieux rouages de nos méninges, de l'autre côté du miroir de nos pensées et instincts, il n'y a pas de côté obscur, n'en déplaise aux religieux et aux inconditionnels des blockbusters moralistes ; il y a du rien. Un insondable rien, dans lequel on ne peut que se dissoudre. C'est ce que je fais, en ce moment, je crois bien.

 

"Tu es en train de mourir". Phrase terrible, lâchée par une amie quelques jours plus tôt. C'est une façon de le dire. Je connais son point de vue sur ce en quoi consiste la vie ; elle la voit toute entière dans ce qui se passe sous mes yeux, dans cette meute imbibée qui danse comme si rien d'autre n'importait, qui s'en remet entièrement à cette musique dictant le rythme à ses multiples corps sans passer par aucun cortex ; elle est danse, elle est geste, elle est expression sans arrière-pensée.

 

Dans cette acception du terme "vie", je ne suis pas vivant. Je suis mort ici. Il y a dix ans jour pour jour.

 

 

Saint-Flour, 18 aout 2001

 

Acuité artificielle de mes pupilles dilatées sous le feu chaotique des stroboscopes.

 

Pression des mâchoires au-delà de toute capacité humaine alors que chaque fibre de leurs muscles se tétanise, saturée d'amphétamines.

 

La musique n'est plus son, elle est vibration et tout mon corps en est le diapason. Le toucher devient caresse depuis le vent du soir sur ma peau jusqu'à l'effleurement de la peau de cette jeune fille aussi triste que moi tout à l'heure et qui maintenant resplendit comme si elle venait de prendre conscience de sa beauté, de sa grâce. Nous avons envie de nous toucher et nous nous embrassons sous la lune alors que je suis amoureux d'une autre partie depuis avec un autre faire ce que nous faisons.

 

Je n'ai pas envie de faire l'amour. J'ai dix-neuf ans et presque aucune expérience sexuelle j'ai cherché le réconfort d'une fille pendant si longtemps et à présent je ne suis que tendresse sans désir. Je sais que dans mon état normal je ne serais pas capable d'expliquer ça, cet abandon de la révolte contre ce que je suis. Ma vie était horrible il y a une heure et maintenant je suis bien.

 

Je suis bien comme je ne l'ai jamais été et je sais que c'est dangereux. Il faudra que je me retienne d'en reprendre encore et encore sinon je ne serai plus capable d'autre chose et je ne veux pas finir comme tous ces types en manque permanent qui me débectent. Mon cerveau est ma seule possession valable et je ne veux pas le détruire pour me noyer dans la came, jamais. Quelque chose. En moi en garderait conscience et aurait trop honte.

 

Je dois arrêter de penser. Penser va contre la drogue. Ne lutte pas. Profite. Profite. Profite. De. Cette nuit de bonheur qui passera comme un instant.

 

Puis tu rejoins ta peine du monde réel et y survis si tu peux. Plus tard. On. Pensera. Plus plus tard.

 

Je ne sais pas son nom mais elle est dans mes bras sa peau est douce et sent bon. Elle est cette nuit et toutes les femmes de la terre.

 

Je l'embrasse.

 

Je.

 

Vis.

 

 

 

Aurillac, 19 aout 2011, 15h

 

 

On m'a raconté plus tard que le mec de cette jeune fille était resté planté devant nous deux bonnes heures durant alors qu'on se pelotait. Le malheureux avait eu la mauvaise idée de prendre un LSD tout pourri au lieu des amphéts délicieusement concentrées qui furent mon baptême des prods ; incapable d'intervenir comme de détacher les yeux de la scène ou même de prendre la moindre espèce de recul sur ses émotions dopées par l'acide, le pauvre a du passer une soirée assez atroce. Ni elle ni moi n'en gardons aucun souvenir.

 

Le lendemain, nous sommes revenus à nous, hébétés, au milieu d'un champ de bataille couvert de rosée ; nous avions vécu notre première teuf. Alice avait trouvé sa voie. Elle s'y décharne toujours à l'heure actuelle, pour autant que je sache.

 

J'étais vraiment un jeun con, hein! Il faut se rendre compte du truc. Vous, à presque vingt ans, aviez déjà une certaine dose de réalisme sur les rapports humains ; c'est que vous aviez eu une adolescence. Moi pas.

 

Je le précise pour que vous compreniez bien la raison pour laquelle j'ai mis si longtemps à me résoudre...

 

 

 

Saint Didier en Velay, 24 avril 2002

 

 

"On ne peut pas aider les gens qui peuvent pas être aidés"

 

Mais alors, à quoi tu sers, madame Drogues Info Service?

 

Je fais gentiment oui d'accord au téléphone, tandis qu'une voix compatissante m'explique que je ne suis pas un drogué et que je ne peux rien faire d'autre pour ceux qui le sont que "garder la main tendue, tant que ce n'est pas destructeur pour vous". Ah bon. Ben si j'aurais su, j'aurais pas venu.

 

Évidemment, que c'est destructeur pour moi, patate. Mais pas autant que de rester la à ne rien faire.

 

Ils s'y sont tous mis. Tous. Du jour au lendemain, dix ou quinze jeunes ruraux qui trouvaient encore transgressif de fumer un joint ont commencé à passer leurs week-ends sous défonce chimique. "On va en teuf" est devenu le mot d'ordre, comme si rien d'autre n'existait. Allions-nous donc tous si mal?

 

Et question subsidiaire: quel est le seul pigeon de cette bande de gros crétins à avoir une bagnole et un permis?

 

 

Retour au présent

 

Stop!

 

Je ne peux pas.

 

Je suis désolé. Je ne peux pas. C'est trop personnel. C'est trop... désespérant.

 

C'est trop moi.

 

Vous raconter ça... cette soumission au groupe, qui m'emmenait en des lieux ou je détestais aller... et j'y allais, car c'était cela ou rester seul, seul à en crever... toute cette lâcheté et cette moutonnerie, tout ça pour ça...

 

Merde...

 

Je n'ai jamais raconté tout ceci. A personne. Même avec les protagonistes de l'époque, on en parle pas. Tout le monde a trop honte, chacun pour des raisons différentes.

 

Les miennes sont les pires: j'étais celui qui n'avait pas envie de faire ça. De participer à ça. Et je l'ai fait tout de même.

 

Je veux cet article en hommage à Rachid, resté coincé dans un recoin de son cerveau suite à un mauvais trip. Il était face à moi quand il a pris son premier cacheton. J'aurais pu l'en empêcher en tendant la main. Je n'ai pas bougé.

 

Je veux cet article en hommage à Yolène, femme battue pendant un an par son mec qui "en avait trop pris". Le type était d'une gentillesse confinant à la bêtise le reste du temps. Ni moi ni les copains n'avons rien vu venir. J'ai personnellement cassé la gueule à ce pauvre mec, quelques années plus tard. Il était passé à la méthadone et avait pris dix kilos de muscles transis de haine aveugle. Jolie performance et mince consolation.

 

Je veux cet article à la mémoire de Pierre, mort d'un mauvais mélange et du désir de fuir son mal-être. Mes pensées vont à sa famille, à ses parents qui ne sauront jamais, à Marie qui sait et ne s'en remettra pas.

 

Je veux cet article comme une parole pour ceux et celles qui ont gâché leur vie avec la came, car ils existent, au cas ou vous ne le sauriez pas. Ils sont légion. Et plus proches de vous que vous le croyez. Il est possible que vous en connaissiez sans le savoir. Et, quand vous interviendrez, il sera trop tard.

 

Alors, vous comprendrez ma honte, mon chagrin, et la raison pour laquelle je suis mort à Aurillac.

 

 

Bon. Je tombe le masque. Cet article repose sur une tricherie. Je parle d'une petite mort, bien sur. Elle a ceci de différent de la grande qu'on peut la connaitre plusieurs fois.

 

Et c'est la que cette histoire commencée il y a dix ans termine sur un étrange épilogue...

 

 

Aurillac, 19 aout 2011

 

Dix ans.

 

Dix ans que j'attendais ça.

 

Ce soir, je craque. Non. Ce n'est pas le bon terme.

 

Ce soir, je m'autorise à prendre un risque. A plonger à nouveau dans cette terra incognitae des dérivations de mes neurones, à me risquer dans cette planète chimique au sujet de laquelle tant de conneries ont été dites, par moi en premier lieu.

 

Je m'autorise à prendre à nouveau la mesure du mot "liberté". La vraie, pas celle en majuscule que l'on appose dans le marbre des bâtiments  publics et dans le ciment des consciences de masse ; celle ou tout est permis, y compris la bassesse, y compris d'être irresponsable.

 

Je vais décoller dans quelques instants, et j'ai du monde à remercier. Mon camarade Duclem, d'abord, pour m'avoir fait mentir: il ne s'est pas perdu en route. L'adolescent rêveur au cerveau génial et à la maladresse touchante qui fut peut-être le premier inconnu à m'accepter comme j'étais est toujours la, prêt à soigner ses coups de déprime de la même manière qu'il y a dix ans pour se sentir un peu vivre ; mon pote est toujours en place. Je n'ai pas hésité longtemps. J'ai décidé de le suivre.

 

On connait les gestes par cœur. Manger tôt, et léger. S'hydrater avant, pas qu'un peu. Rester gentil sur la picole. Les joints aident, mais je n'aime plus ça. 

 

Négocier le vendeur. Jeter un œil à la tronche de ses clients les plus pressés ; un amas d'avachis devant le lieu de vente est un mauvais signe. Beaucoup de nanas autour en est un très bon ; en ce domaine comme en bien d'autres, les femmes savent mieux ce qu'elles veulent.

 

Poser la langue sur un échantillon, si possible. Un picotement immédiat sur un cachet à points clairs, c'est la strychnine. Pas touche. La kétamine est indétectable et dangereuse mêlée à l'alcool, mais on a la parade: un demi-cacheton chacun pour commencer, pas plus. Le poison, c'est la dose. Si c'est pas du poison, on l'augmentera. On a toute la nuit.

 

Je réussis à piquer du rab au type, sans doute défoncé depuis un moment à force de manipuler son stock sans gants ; aucun remords. Ce mec en a des kilos, et je sais combien peut se faire un grossiste. Il s'en remettra.

 

Cérémonie du partage, à l'opinel, dans un coin tranquille comme il se doit ; c'était il y a dix minutes. Et à présent, j'écris.

 

La navette pour le centre-ville va arriver, et la chaleur du bus combinée aux braillards fêtards et leurs chansons de salle de garde va faire monter la sauce comme rien ; il faut que je termine mes remerciements avant d'être pris dans l'instant à rallonge de la défonce. 

 

Remercions donc la vie de m'avoir quitté, il y a dix ans, et de m'avoir donné rendez-vous ici aujourd'hui.

 

Remercions les potes qui m'ont appris à apaiser ma haine de la came, à passer au-delà de ma douleur d'enfant jeté aux lions de la vie, à douter de mon éternel déterminisme.

 

Remercions le dernier amour de ma vie en date, pour le mal qu'elle s'est donnée à me convaincre que finalement, je ne souhaitais en rien devenir comme elle. Qu'elle ne méritait pas ma colère, mais pas non plus mes regrets. Et que le fait qu'elle désapprouve cet acte ne veut certainement pas dire qu'il est mauvais en soi. Les pires personnes à principes sont celles qui s'ignorent. Je l'invite à méditer la-dessus.

 

Je déprime, chers lecteurs. Je n'en peux plus de déprimer. Ma soirée aurait été atroce sans aide extérieure, et j'en ai ma claque de l'alcool. Ce soir, croyez-le ou pas, j'ai pris la bonne décision.

 

Ma respiration s'amplifie. Je ressens davantage les mouvements de mes doigts. Ça y est.

 

Ce soir, j'oublie la mort, et tout le reste. Je crache au ciel encore une fois, merci grand Jacques. Je suis perché. J'ai dix ans. Ma défonce aussi.

 

Je. Vis.

 

Bonsoir.

 

 

Retour au présent

 

Bon, je ne vais tout de même pas vous laisser la-dessus...

 

Si j'ai passé une bonne soirée? Oui, merci. Deux, à vrai dire. Belles, et hors du monde.

 

L'ecstasy et moi sommes redevenus copains. On ne deviendra pas proches au-delà du raisonnable, mais on se retrouvera. Et cette fois-ci, on attendra pas dix ans.

 

En voulant retrouver des sensations de jeunesse, j'ai trouvé en moi un adulte. Un vrai, qui n'a pas honte de ses sentiments ni de ses envies. Une grande personne, même si ma définition diffère peut-être de la votre.

 

La ou j'avais, non sans raison, blindé mon esprit face à un danger, je vois à présent une opportunité à saisir. Celle d'intensifier ma vie, un peu. Ce changement de point de vue (on le saura) m'a pris dix ans environ. Il montre que je connais mes limites, et que je peux à présent jouir en toute quiétude de l'espace qu'elles circonscrivent.

 

Toujours au fond de moi cette douleur. Elle ne passera pas de sitôt. Me traine toujours en tête cette phrase de l'Antigone de Jean Anouilh: "c'est reposant, la tragédie, parce qu'on sait qu'il n'y a plus d'espoir, le sale espoir ; qu'on est pris, enfin pris comme un rat, avec tout le ciel sur le dos, et qu'on n'a plus qu'à crier". Et l'autre soir, j'ai crié, à ma manière. Sans haine ni violence. En réglant son compte à un vieux blocage. En affrontant ma petite mort.

 

Ça n'empêche pas d'être amoureux sans l'espoir de rien, avec toute la panoplie de souffrances qui va avec ; mais bon, c'est une petite victoire. C'est de cela que se nourrissent les existences sans résignation. C'est cela qu'il nous faut bouffer, pour pas devenir vieux trop vite.

 

J'espère que l'histoire de ma mort vous a plu.

 

Libertairement votre.

 

Léo

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