Errances: partie... pourquoi?

Pourquoi? Question souvent stupide.

 

Je me souviens, au cours de mes années lycéennes, être tombé d'accord avec l'écrivaillon Bernard Werber, qui éludait la question en notant que l'homme ferait souvent mieux de se demander "comment" ; remarque typique du personnage, facile et faussement profonde... mais pas inintéressante, on y reviendra.

 

Comme toujours avec les mots, le tout est de savoir les mettre au service de leur sujet, au-delà de la définition vague et bêtement polysémique dont les affublent les dictionnaires et les imbéciles. Étude de cas, adjonction du contexte, torsion du cou (j'ai failli écrire "torsion définitive", j'y renonce, le définitif n'est pas de mon univers) à cette question éternelle qu'employeurs et copains me ressassent à l'envi parce que "c'est quand même pas courant, comme décision": pourquoi j'ai quitté l'éducation nationale, pourquoi tant de préparation à la poursuite d'une carrière que tous voient comme un choix de vie à durée déterminée: une vie. Pourquoi je me fais chier avec des boulots de pauvres alors que la voie royale des Professeurs des Écoles m'était ouverte.

 

Bon. Réglons ça. Et partons du principe que le pourquoi n'est pas la bonne question, que nous ferions bien mieux de nous demander comment.

 

 

Comme la plupart de mes problèmes avec l'autorité depuis mon entrée au collège, ça commence par une tentative d'humour de ma part, au début de mon année de formation: "si on t'avait appris les maths avec ça, tu serais surement pas devenue formatrice"; c'était au cours de mon premier stage, pendant une discussion au sujet d'un bouquin de maths écrit par ma directrice-adjointe, laquelle n'a pas apprécié ni le tutoiement, ni la blague.

 

Résultat des courses, j'ai eu droit lors du compte-rendu de stage à un lapidaire: "concernant votre implication dans le métier de professeur des écoles, je réserve mon avis dans la mesure ou vous n'en avez pas fait preuve. Vous faites la critique d'une méthode mais à mon sens sans argument convaincant".  Jusque la rien de bien grave, mais j'étais déjà repéré par ce Système que je me targuais d'avoir bien baisé en ayant mon concours ; circonstance  aggravante (ma spécialité),  pendant un cours ou la même directrice-adjointe nous vantait les mérites de sa putain de méthode, je n'ai pas pu résister à un "on ne nous paie pas pour acheter vos livres" à partir duquel mes vrais ennuis ont commencé...

 

Convocation dans le bureau du boss, Monsieur Georges Combier, vieux bonhomme souriant à l'air inoffensif, militant UMP et cauchemar du petit personnel de l'IUFM ou j'eus plusieurs amis; "je reconnais vos qualités, comment dire, d'animateur, mais j'attends de voir vos qualités professionnelles; vous n'avez pas fait la preuve de votre implication dans le métier". Les animateurs apprécieront. J'apprends à cette occasion qu'il avait entendu dire que je foutais le bordel en cours (mensonge éhonté: je ne foutais pas le bordel dans les nombreux cours qui ne m'intéressaient pas, je corrigeais benoitement mes copies).

 

J'aime pas me coucher devant plus puissant que moi... avec une véritable motivation pour rester, j'aurais pris sur moi de faire profil bas; les choses se seraient arrangées toutes seules, peut-être. Au lieu de ça, pas punkoïde pour rien,  j'enchaine les provocs: lors d'une réunion à laquelle je participe en tant que délégué syndical (oui, je sais, on peut pas dire que je me sois fait discret...), Combier se permet un "vous n'êtes pas la pour faire du militantisme" auquel je répond du tac au tac: "vous n'êtes pas la pour définir notre rôle". Régine, une copine chargée du secrétariat, en a ri pendant des semaines; pas Combier.

 

Les choses s'enveniment: mon cher directeur, estimant que je m'en tirais trop bien au cours de mes dernières inspections, m'envoie un type en visite surprise (chose qui n'arrive jamais à un stagiaire), qui me descend en flèche. Extrait du rapport:

 

"Monsieur JEANMASSON avoue une conception de son travail proche de celle d'un animateur de centre de vacances [je sais pas ce qu'ils ont contre jeunesse et sports, ces gens-la...] : inconscience de ses responsabilités professionnelles, compétence pédagogique incontrôlable, aggravée par une absence de réactivité et de dynamisme [...] monsieur JEANMASSON ne donne pas l'impression d'une volonté de mobilisation [...] un manque total de relief et de dynamisme dans sa relation pédagogique: aucune attention réelle à la vie du groupe dans son ensemble"...

 

Un vrai scandale, et un rapport tout simplement mensonger (il y parle d' "un long entretien" avec moi alors qu'il est resté en tout et pour tout vingt minutes...); quant à ma relation avec les gamins, no comment. Dans ce domaine précis, je n'en suis plus depuis longtemps à recevoir de leçons des médiocres.

 

C'est à ce moment-la qu'on a commencé à me parler de licenciement ou de mise sous tutelle l'année suivante, et que de mon côté, j'en suis arrivé à me dire que ce ne serait peut-être pas plus mal...

 

Bouquet final fin mars: le poste que j'ai réussi à obtenir en éducation spécialisée, un truc énorme avec une super équipe, la seule perspective qui me faisait tenir le coup, ne sera finalement pas ouvert... autrement dit, j'ai pas de poste et ils peuvent me foutre ou ils veulent l'an prochain au gré de leur envie de me faire chier. Et la, je ne joue plus.

 

Concernant mon impact possible sur les gamins dans le cadre de mon travail en classe, je ne me faisais déjà plus trop d'illusions; mais dans des conditions pareilles, foutu sur n'importe quel poste, fliqué à mort et balancé aux parents d'élèves comme "élément irresponsable" (ils m'avaient déjà fait le coup en stage CM2)... je ne pouvais que me battre pour ma survie, pas faire mon boulot comme je l'entends ; ce n'est pas ma conception du travail.

 

Le bilan est lourd, mais assumé. Je ne suis, soit pas apte à faire ce métier, soit pas encore prêt à en accepter les contraintes. Mes formateurs, au cours de mes nombreux entretiens avec eux, m'ont parlé de fragilité, de manque de boulot, de décalage (l'un d'eux m'a conseillé de faire éduc, je garde ça dans un coin de ma tête)... l'un d'eux à été plus franc que les autres et a osé le mot qui fâche: manque de maturité. Ça fait mal au cul, mais quelques années de recul me font reconnaitre que je suis plutôt d'accord.

 

Je n'avais pas conscience du fait que les profs du primaire sont avant tout des exécutants; ceux qui ont le talent de faire leur boulot au poil tout en suivant leurs convictions existent, j'en ai vu, mais ils sont des êtres exceptionnellement doués et passionnés et/ou des vieux de la vieille à la très longue expérience; je ne suis pas de ceux-la.

 

Ils ont du prendre à ma place une personne bien scolaire, bien propre sur elle, qui fait ce qu'on lui dit et le fait sans doute plutôt bien; finalement, je ne suis pas certain que cela changera grand-chose pour les mômes. Devenus adultes, ils seront un tout petit peu plus conformistes et un tout petit peu meilleurs en classe; est-ce un mal ou un bien? Je comptais m'occuper d'enfants dont la vie, quoi que l'on y fasse, sera certainement difficile plus tard. Leur donner des armes d'autodéfense intellectuelle est un véritable enjeu: celui de leur liberté, tout simplement. Mais ce n'est pas le statut que l'on me proposait d'incarner qui me permettrait de le faire... ou alors dans dix ou quinze ans; et je n'ai jamais voulu rester prof aussi longtemps, je suis au moins sur de ça. Dans l'optique pédagogique que je me propose, l'optimisation de mes chances de réussite porte deux noms, au choix: directeur de structure d'accueil, ou prestataire indépendant. J'ai fini par choisir la seconde option, en trichant pas mal sur le mot "indépendant" ; mais c'est une autre histoire, ou plutôt c'en est la suite.

 

Quelle merde que ce premier semestre 2007, et pas seulement pour des raisons électorales... à l'annonce de ma décision, les avis autour de moi furent partagés: ça allait de "vis ta vie du mieux que tu peux" à "mais t'es vraiment une tâche, pense à tout le chemin parcouru" (le chemin? Personne ne veut me croire quand je dis le temps que j'ai passé à préparer le concours; à votre décharge, la notion de zéro absolu est difficile à conceptualiser), en passant par "repasse le concours plus tard, mais pas sur Lyon", "tant qu'à faire casse-toi en humanitaire", "reprend une formation à jeunesse et sports, t'étais bon la-bas", "t'aurais du continuer tes études mais il est peut-être pas trop tard" et le plus crétin des arguments, "merde, comment tu vas faire pour la thune?".

 

"Reprendre une formation J&S... mouais... faut voir", répondais-je, plus ou moins conscient que c'était déjà tout vu. Je dois ma vie telle que je l'aime aux enfants et à leurs rêves. Le moins que je puisse faire est de prendre soin d'eux; j'ai fait ce deal avec moi-même depuis trop longtemps pour le renier. 

 

Au delà du merdier Kafkaïen qu'à été cette année de merde, je ressentais un terrible manque d'intensité dans ma vie. Coincé dans une ville peu attachante avec un temps libre réduit au minimum syndical (c'est le cas de le dire), sans rien à dire quand on me demande "et à part le boulot il se passe quoi?", parce qu'à part le boulot il ne s'est rien passé ou presque, éloigné des gens que j'aimais mis à part les rares avec qui je gardais d'épisodiques contacts, j'étais plutôt débonnaire en jugeant le résultat comme celui d'une simple expérience ratée. 

 

C'est que je me souvenais du chemin parcouru. A peine sorti de l'affaire Elsa, je suis arrivé à Bourg dans un état de détresse abominable, avec pas un rond en poche et une sociabilité réduite à pas loin de zéro; je repartais avec de quoi voir venir quelques mois, une expérience intéressante malgré tout et les idées un peu plus claires sur ce que j'avais envie de faire des.. disons, deux ou trois années suivantes. Les années en question  furent abondamment commentées dans d'autres écrits, et je n'en regrette finalement pas grand-chose.

 

Et puis, je suis parti en Irlande.

 

 

 

 

Tubbercurry,19 novembre 2007

 

 

En tout homme, il y a un cochon qui sommeille, disait Épicure qui comme Fucius avait oublié d'être con. Ce brave philosophe du plaisir différé devait être un fin observateur de la nature humaine, et bien connaitre les cochons, nos frères d'armes. Faut les voir transformer leur environnement à leur guise, gérer leurs problèmes de hiérarchie, chercher toujours plus de liberté et de pouvoir sur leurs congénères et autoréguler leur population (ils bouffent leurs petits quand la place est limitée, je te raconte pas le bordel pour réorganiser la porcherie a chaque naissance... on en a eu dix de plus hier matin et ca fait deux jours que je déplace des cloisons) pour comprendre a quel point le cochon est le pendant quadrupède de l'être humain (fallait être con aussi pour croire que c'était le chien).

 

 

Ma vie quotidienne est inhabituellement simple. Je me lève tôt le matin (si, si), je nourris une vingtaine de porcs et une demi-douzaine de dindes (on les nourrit beaucoup en ce moment, va savoir pourquoi) dans la très seyante porcherie que nous avons terminé en aout, je passe ma matinée à la ferme à faire des travaux allant de la préparation de produits laitiers à l'arrachage de mauvaises herbes en passant par le découpage de tourbe, l'entretien de la porcherie (j'ai passé la matinée à récurer du lisier et à l'épandre dans le champ d'à coté, mon anti-FNSEA de père va me tuer, déjà qu'on fait de l'ensilage pour nourrir les bêtes...) et la préparation de boutures de plantes qui font rire, friandise de l'esprit que j'ai enfin appris à savourer au moment opportun sans en faire un usage aussi compulsif que quotidien.

 

L'après-midi, on poursuit la terraformation de deux hectares d'un terrain pour l'instant typique de la région, c'est à dire impropre à l'agriculture (ça a commencé par le déboisement et le débroussaillage, en novembre on est passé au creusement des canaux de drainage et à celui d'un petit lac artificiel pour les canards et les truites d'élevage, puis on a installé les ruches et on est en train de finir le grillage), quand on ne termine pas le premier étage de la porcherie qui servira d'appartement aux futurs braves travailleurs qui viendront prendre un peu d'air (et beaucoup d'eau) dans la région. Le soir, nous buvons quelques litres bien mérités de boissons faites maison en étudiant, justement, les maisons à vendre dans la région pour moi dans dix ans. C'est à peu près tout.

 

Les porcelets de septembre ont eu un nouveau copain de jeu ce week-end: une dinde échappée de son box. Leur réaction fut digne de ces animaux sociables et joueurs: ils l'ont bouffé jusqu'au dernier os en quelques heures. J'ai tenté de leur expliquer que c'était pas bien, sans grand succès; mon accent reste encore à perfectionner.

 

Acheter un terrain. Apprendre à (re)construire ta maison au fur et à mesure que tu le fais. Produire ta bouffe. Ne plus mettre les pieds dans un supermarché (enfin presque) au bout d'une dizaine d'années... envoyer chier EDF, Bouygues, Auchan, Nestlé, les boutiques de fringues... toute cette merde... j'en rêve la nuit. Je ne savais pas que c'était possible (et même relativement facile quand tu t'y connais), maintenant je le sais, et si un jour j'arrive à avoir une vie qui me convient vraiment, elle ressemblera fortement à ça.

 

La technologie est une amie pour qui sait la mettre à sa bonne place; j'en avais l'intuition, j'en ai la démonstration. Tu savais, toi, qu'une trayeuse mécanique exige deux heures de montage afin que la pression de l'air dans les tuyaux soit de 5 bars minimum sans risque d'une fuite qui pourrait blesser douloureusement l'animal et par conséquent le fermier juste à coté (Jenny et Rosie sont d'adorables Jersey au tempérament aussi placide que leur lait est délicieusement gras, mais leur arracher un pis ne me semble pas une bonne idée)? Et qu'il y a près d'un kilomètre de fils électriques dans une land rover, même vieille et moche? Et qu'un methaniseur qui fait "pshiiiitt" à cause d'une fuite de gaz peut raser un bâtiment en béton avec moi dedans, heureusement que j'ai arrêté de fumer en journée? (cela dit, un methaniseur qui fait pas pshiiit peut chauffer une maison grande comme... euh, comme une ferme, et une porcherie deux fois plus vaste; à étudier pour mon futur chez moi, mais il faudrait qu'on soit nombreux à y faire caca).

 

Pourtant, je sais que ma place n'est pas ici. Brian, le repris de justice Anglais génialement dingo, et Ilona, la fausse marâtre Bavaroise au cœur d'artichaut et au cul plein de faux espoirs, sont des potes et des formateurs comme j'en ai peu connu; mais il serait exagéré de dire que nous nous comprenons vraiment. Ils ont leur propre monde tout prêt dans la tête, je colle des bouts de ceux des autres pour tenter de créer quelque chose; nos démarches sont finalement complétement opposées. Un poète à deux balles dirait qu'ils sont fils de la terre et moi du vent.

 

J'ai besoin de fuir des choses pour avancer. Bientôt, je fuirai cette endroit, plein de ce qu'il m'aura donné. Et puis, je reviendrai, parce que cet endroit me fait du bien, que j'y suis prolifique en écriture comme rarement auparavant, et parce que je suis loin d'avoir piqué tous leurs trucs.

 

Vivement ce départ qui me donnera envie de revenir. Vivement le retour à l'Errance avec en tête l'idée d'une vie ancrée les pieds dans la merde, pour en faire jaillir ce que la merde produit de mieux: la vie.

 

Je suis curieux, tout de même, de savoir ce que cette nouvelle tranche d'existence apportera finalement au reste...

 

 

 

 

Lambesc, septembre 2009

 

Nous voici la ou les extrêmes se rejoignent.

 

Le cadre, un domaine Provençal racheté par une sale ordure de capitaliste Australien, brave homme au demeurant si tu te contentes de discuter avec lui en évitant quelque relation que ce soit avec des préoccupations d'ordre professionnel et/ou pécuniaire. Quatorze hectares de vignes prêtes pour la récolte, en conversion bio depuis juin dernier sous la direction du camarade Georges et avec l'aide de votre serviteur, sont l'objet de notre présence ici.

 

Les acteurs, une bande d'anarcho-travelers plus vrais que nature venus gagner trois ronds à la faveur du copinage; saisonniers de longue date pour la plupart et vrais potes pour certains, ils me changent agréablement de mes habituelles pérégrinations Beaujolaises et de ses viticulteurs ANPE. Ici, on sait bosser, on respecte la vigne, on a pas peur de dire des gros mots au patron quand il le mérite, et surtout on a une forte conscience de l'autogestion, ce truc formidable qui te transforme une bande le larbins en communauté d'hommes libres. Par "hommes", il faut entendre la neutralité de genre d'une équipe parfaitement mixte, ce qui ne gâte rien.

 

La jolie petite allumeuse que je traque depuis tout à l'heure est enfin en train de perdre au traditionnel jeu du "tu seras bourré avant moi"; les signaux libidinaux si bien décrits par le célèbrissime sketch de Woody Allen me préviennent de vérifier mes poches au plus vite à la recherche d'une providentielle capote. Autour de moi, la discussion sur la microbiologie patine un peu; les analyses du labo de Claude Bourguignon viennent de nous parvenir, le sol de nos vignes est cliniquement mort, et chacun a son idée sur ce qui convient de faire.

 

"Nan, mais je veux bien qu'on bosse en biodynamie, les mecs", enchainé-je en pestant intérieurement contre la rupture du stock de latex dans mes poches de jeans; "seulement, si y a pas un collembole ni rien, c'est pas les phases de la lune qui changeront grand-chose. La biodynamie, c'est pour optimiser les ressources naturelles, ok? Ben la, y en a pas, point barre. Faut qu'on prépare les parcelles pour la prochaine fois, mais cette année c'est mort, on fera du vin dégueulasse et point barre"

 

Tollé général. L'infidèle que je suis a émis un doute sur la dernière technique new-age à la mode, mélange de connaissances scientifiques très poussées et de superstitions médiévales sur les affinités entre les plantes, les astres et l'anatomie humaine; les ultras de la bande sont persuadés que si on fait des bisous à cette terre morte d'épuisement, elle nous fera des risettes et créera de la biodiversité à partir de rien. En temps normal, j'aurais foncé bille en tête et on en aurait eu pour deux heures de débat aussi stérile que cette caillasse provençale dézinguée par les produits chimiques, mais la il faut vraiment que j'aille chercher une paire ou deux de condoms avant que la miss me saute sur le poil en pure perte.

 

Le temps de passer au dortoir, et une présence derrière moi m'informe qu'il était plus que temps d'anticiper sur le principe de précaution; je me retourne, et le monde devient une explosion tactile.

 

L'obscurité se peuple des bruissements sans équivoque annonçant que quelque part au milieu de la forêt de matelas posés à l'arrache, deux mammifères se sont mis d'accord pour passer aux choses sérieuses. Les lisses rondeurs du toucher se mêlent à présent d'effluves qui rappellent à ce qui me reste d'esprit conscient combien le sexe est Odeur; l'adrénaline et ses voisines de palier jaillissent à pleines glandes, et la douceur mesquine du pelotage devient la grandiose animalité de l'accouplement.

 

J'y plonge avec d'autant moins de retenue que cette fille ne m'est même pas sympathique. C'est immoral et délicieux.

 

Plus tard, c'est avec une foi renouvelée en la biodynamie version Léo que je retourne m'empoigner avec mes astrologues de comptoir. Les vendanges sont décidément une bien belle chose.

 

 

Voila ce qui m'a manqué dans Mère Irlande; son côté maman gâteau, justement. Les gens y sont corrects. Il faut aller en ville pour y trouver de la dépravation.

 

Ici, et ici seulement, j'ai tout ce que je désire, nobles missions et viles convoitises sous l'égide du sympathique Bacchus. Cultiver la terre, dès lors qu'on refuse de le faire comme un abruti, est forcément enrichissant; mais cela n'implique pas d'avoir une vie monacale.

 

De plus -c'est une nouveauté- je suis sur mon terrain ici, depuis trois mois que je répare les dégâts dans ces parcelles mortifiées puis laissées en friche; depuis ma vieillissante mais fidèle rossinante promue voiture officielle des amateurs de musique punk jusqu'à mes bouts de connaissances viticoles qui me placent, en ce pays du vin de merde, dans le camp des sommités scientifiques, sans oublier le fait que je suis le seul de l'équipe à pouvoir me foutre sur la gueule avec le big boss dans sa langue natale, tout me dit que je suis à ma place. Mais peut-être n'est-ce la que l'effet du caractère provisoire de ces jours de bonheur semi-sauvage.

 

 

Nouveau lendemain, et fin du bucolisme. On attaque les Cabernet-Sauvignon, la terreur des sécateurs, dont la taille printanière laisse à désirer. Enfouis sous une masse végétale dure comme du fossile, mais pas assez pour ne pas risquer l'insolation, l'équipe se bat pour arracher à ses lignes quelques seaux d'un raisin médiocre mais prometteur à long terme; heureusement qu'on est tous joyeusement bourrés depuis dix heures du matin, ça nous évite de penser à quel point c'est long et chiant. Je repense à mes bottes engluées dans la boue tourbeuse du Connemara, il y a moins d'un an, poursuivi par un Gordon bien décidé à m'étriper à coups de défenses si je ne lui donnais pas son feckin' seau de céréales; je repense à l'affectueuse bourrade du vieux cochon une fois obtenue sa bouffe, laquelle m'avait largement autant secoué que ses assauts précédents mais m'avait au moins permis de dégager mes pieds, et je me marre tout seul.

 

La fille d'hier soir s'étonne de ce qui me fait rire.

 

Je la regarde, matant au passage ses seins lourds transparaissant sous la sueur la ou son tee-shirt n'est pas aspergé de moût de raisin; elle est sale, conne, et désirable. Comme la vie.

 

Puis je lui réponds.

 

« Être heureux, c'est pas du tout ce qu'on croit ».

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