Lettre ouverte à une soeur d'armes

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On m'envoie ça. On me dit de voter. Je réponds non, mais ça mérite d'expliquer pourquoi.

 

"Je n'aime guère le concept d' "anti-awards" pour lutter contre le monde des awards. Dans cet occident au cynisme institutionnel (Diogéne, ne leur pardonne jamais, ils savent très bien ce qu'ils font), la parodie ne fait que verser de l'eau au moulin des ricanants qui n'agissent jamais (mes cibles se reconnaitront, d'ailleurs je les emmerde).... et en plus, j'aime pas Greenpeace, ce chantre de l'éco-sensationnalisme.

 

Mais ça, c'est bien torché visuellement, c'est rigolo, et j'ai appris deux ou trois trucs au passage. Votez ou pas, je m'en fous, mais renseignez-vous un peu sur le CV des nominés... et forgez-en vos convictions "

 

...avais-je commenté benoitement sur fesse-bouc avant d'être à nouveau baisé par les fameux 420 caractères autorisés ; infoutu comme je le suis de faire plus court (pareil à l'albatros dont les ailes de géant l'empêchent de danser la carioca sous la douche, j'ai la plume un poil trop large pour faire dans le haïku),  il ne me restait qu'à faire plus long.

 

Et à poser cette question délicate: c'est quoi, un combat politique utile?

 

 

"Avec Hara-Kiri, nous avions gagné la guerre contre ce qui ne se fait pas. Mais on l'avait perdu contre le fric". Trente ans et moult renoncements de Charlie-Hebdo plus tard, nous en sommes toujours à cet amer constat du grand Cavanna, à ceci près que ce qui ne se fait pas commence sérieusement à se prendre pour l'Empire du second opus de Star Wars (non, je ne dirai pas "l'épisode 5". La guerre des étoiles est et restera une trilogie, le reste n'est que tractions abusives de rentiers sur leur pompe à fric. Fin de la parenthèse, mode geek orthodoxe off).

 

La social-démocratie n'est pas (plus?) une solution viable, et choisir nos dirigeants sur leurs capacités à plaire aux foules ne vaudra rien tant qu'on éduquera pas vraiment les foules (j'y travaille, mais ça prend du temps). Les révolutions partent en quéquette aussitôt qu'elle atteignent un certain degré de réussite, en vertu des principes chers à Lavoisier et Bakounine. L'extrême-gauche électorale et ses microsyndicats ne sert qu'à faire peur au PS et à Alliot-Marie, c'est réjouissant mais ça ne va pas très loin. Les manifs sont davantage un élément du folklore national qu'un acte de résistance, il n'y a qu'à voir les résultats qu'elles obtiennent ces temps-ci. Le lobbying ne mène qu'à notre récupération par de plus gros poissons sur le terrain desquels on a eu la naïveté de jouer. L'action associative militante est réservée à ceux qui ont le feu sacré, et on ne peut pas demander aux gens d'être des combattants dans l'âme s'ils ne le sont pas. La dictature éclairée a ses bons côtés, et même si je comprends l'espoir qui anime les réfugiés politiques échappés de La Havane, je suis persuadé qu'il vaut mieux être pauvre à Cuba qu'aux États-Unis (le premier serait sans doute même un bel endroit ou vivre dans l'absolu sans les bâtons que le second lui met dans les roues) ; mais bon, je ne peux pas me renier en prônant un régime qui m'interdirait d'ouvrir ma gueule.

 

Même l'écologie politique, en laquelle je crois et qui a trouvé un complément de crédibilité providentiel en la personne de madame Eva Joly (cette fois-ci, ceux qui ne votent pas par mépris des politiciens n'auront plus d'excuse), n'arrivera probablement pas à grand-chose, l'écologie étant une éternelle victime de sa propre richesse idéologique. Et des connards qui l'exploitent pour se tailler leur créneau, genre Hulot et son écobizness, "la décroissance" et ses diatribes haineuses contre Cohn-Bendit et tout ce qu'elle juge moins radical qu'elle, Greenpeace et ses trois millions de dollars dépensés pour sauver trois baleines et en faire un documentaire plein de bons sentiments pour bobos à l'Américaine qui se croient écolos parce qu'ils trouvent les animaux jolis.

 

Je rêve d'un avril 2002 à l'envers et d'un Joly-Sarko au second tour; les sondages m'autorisent à y croire, et je ferai tout pour que ça arrive, y compris me résigner à prendre une carte de parti politique si je pense que ça peut servir à quelque chose. Mais les chances réelles sont minces, et si la victoire d'un véritable parti de gauche en France serait un truc aussi énorme que l'élection de Lula, il s'agirait davantage d'un heureux accident historique que d'un réel changement de niveau de conscience du corpus social; et ça ne répond toujours pas à ma question.

 

 

J'en ai, des convictions politiques, plus qu'à mon tour. Ceux d'entre vous qui refusent de salir leurs petites papattes de Parfaits, au sens Cathare du terme, avec le vilain bulletin de vote de cette société corrompue et impure, savent combien je peux être chiant avec ça (surtout quand ça ne les empêche pas de toucher le RSA et les allocs, autre débat, bref). De nombreux camps idéologiques m'ont nourri par ce qu'ils apportent de propositions sociétales, de ressources philosophiques, de courage intellectuel pour certains. On pourrait dire en forçant le trait que je suis libertaire dans ma vie privée, trotskyste au boulot, anarchiste (déçu) dans le monde associatif, et Larrouturriste dans les discussions de bistrot.

 

En outre, je crois (théoriquement) en une évolution intelligente de la technologie vers quelque chose qui fonctionnerait avec l'environnement au lieu de le parasiter, et vers une évolution intelligente de la politique qui ferait à peu près la même chose avec les gens; ce qui me parait à la fois la seule manière de s'éviter un nombre considérable de très gros problèmes dans l'avenir, et la voie la plus crédible pour développer les qualités humaines capables de résoudre les très gros problèmes qu'on a déjà. 

 

Partant de tout cela, on peut poser quelques règles; embryonnaires, car elles sont des certitudes et non du plan sur la comète. Je laisse à plus grand esprit que moi le soin d'écrire un nouveau contrat social, ce n'est pas mon but ici.

 

 

Déjà, il faut partir du principe de réalité sans pour autant s'enfermer dans l'apparence du bon sens; l'impossible et l'improbable ne sont pas la même chose. Marx était le dernier à imaginer une révolution en Russie ("rien à attendre de ce pays d'esclaves", disait-il en substance), un état d'Amérique latine disant merde aux States était chose impensable il y a encore vingt-cinq ans ans, et nul observateur politique des années trente n'aurait misé un centime de lire Italienne sur l'avenir de la démocratie en Europe; pas plus que maintenant, ai-je envie de rajouter.

 

Le changement est la seule chose permanente au monde, et les temps ou nous vivons y sont même très propices. Les libéraux, qui ont entrepris des efforts considérables pour ringardiser les utopies jusqu'à vouloir détruire la notion même de l'Histoire, ne s'y sont pas trompés: la plus grande menace pour eux est que nous nous mettions à croire en autre chose. Le fatalisme est leur seule arme réelle, bien plus que leur paranoïa sécuritaire qui joue moins le rôle de système immunitaire que celui d'un boyau intestinal chargé de contenir et d'expulser les gros cacas sociaux qu'ils produisent.

 

C'est la qu'il faut taper. La que ça se passe. C'est dans cette direction qu'il nous faut aller, avec les millions d'êtres en lutte contre leur propre conditionnement qui ont consacré leur vie à rechercher Autre Chose.

 

Squatteurs de Jeudi Noir et autres Macaq fightant contre cette idée gerbante que pour avoir le droit de dormir sous un toit il faut raquer, nouveaux et anciens ruraux du wwoof et de la via campesina se réappropriant le plus précieux des savoirs, produire de la bouffe, trublions de Reclaim the Streets foutant le bordel dans les rues pour rappeler à qui elles appartiennent réellement, organisateurs de contre-sommets internationaux rappelant au pouvoir politique que nous aussi, on le surveille, zones d'autonomie temporaire, hackers militants, black blocks... le but de tout cela n'est pas que la lutte. C'est aussi l'expérimentation. Ce monde va probablement se péter la gueule, plus ou moins tard, plus ou moins fort; mais certains d'entre nous y seront préparés. Ils seront capables de vivre différemment, tout simplement parce qu'ils le font déjà. Le jour du dépôt de bilan de la banque Occident, ils auront depuis longtemps cloturé leur compte, et cessé d'en rendre.

 

L'enjeu est d'apprendre à faire comme eux. Pas à pas. Ça commence par un carré de légumes dans un bout de terrain vague, alimenté en flotte par la récup' de l'eau de la douche et en engrais par des chiottes sèches au fond du garage; ça continue avec la poubelle de tri, dont les déchets n'en sont pas si on les utilise pour autre chose. D'ailleurs, l'écologie, ce n'est pas trier ses déchets, c'est arrêter d'en produire. Ça passe par faire gaffe à ce qu'on achète, et à qui on l'achète; la chasse au gaspis devient chasse au gaspilleur, la démarche devient politique, rendant indispensable de saines lectures pour savoir dans quoi on met les pieds.

 

Tout cela commence à prendre du temps et de l'énergie; des préoccupations nouvelles pointent le bout de leur nez, les discussions entre amis sur l'actualité prennent un sens concret; c'est la qu'on s'aperçoit combien les voix de France Intox sonnent creux, et qu'on se met à avoir faim. Mermet passe du statut de plat de résistance du jour à celui de hors-d'œuvre, le quotidien prend du gout. Celui d'un combat ordinaire ou l'on ne compte pas jeter l'éponge.

 

En plus, c'est rigolo. Rater un brassin de bière donne plus de plaisir que réussir à en consommer un pack. Se faire chourer les légumes du jardin par les clodos du quartier est une fierté: non seulement on leur file à bouffer, mais en plus c'est pas de la merde. A côté de ça, l'émulation sur les publications internautiques donne envie de fureter plus loin que le bout de son rue89 (furetage auquel il faudrait que je me remette, d'ailleurs). réalisés ou non, les plans sur la comète pour aller plus loin, genre ébauche d'éolienne maison ou installation d'un poêle, sont passionnantes. Nous voila débarrassé d'un ennemi redoutable: l'ennui.

 

Le militantisme, le vrai, celui qui cause des ennuis avec les flics, viendra après, par la force des choses, si on aime le genre. Ce n'est pas le plus important. Nombre de farouches militants n'appliquent guère au quotidien les principes qu'ils arborent en réunion. La première personne face à qui il faut démontrer que nos idées sont justes, c'est nous-mêmes.

 

Ils peuvent nous rendre dépendants de leurs produits, de leurs allocations, de leurs médias, de leur système bancaire. Mais ils ne peuvent pas nous empêcher de nous désintoxiquer.

 

Un autre monde n'est pas possible; il est certain. Quel qu'il soit, il est déjà en route.

 

Reste à savoir si on attend celui qui va nous tomber sur la gueule, ou si on va chercher celui qui nous convient.

 

Bien le bonsoir, j'ai mon huile à filtrer pour le bahut.

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