Overblog Tous les blogs Top blogs Lifestyle
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
Publicité
Le blog de Léo Dumas

Hallyday on ice

30 Juin 2022 , Rédigé par Léo Dumas

(Archive de décembre 2017)

 

Ce fut un déchirement de trouver le titre de cet article*. Hésitation d’autant plus frustrante que le corps du texte, lui, est plus ou moins prêt de longue date. Faites pas les offusqués, absolument tout ce que vous allez lire ces jours-ci sur le sujet est écrit depuis des semaines.

 

Evidemment il fallait un jeu de mots, on ne lit pas impunément Télérama et le Canard quand on est môme. Je n’avais que l’embarras du choix en matière de calembours débiles... Johnny soit qui mal y pense? Le veau d’or, les veaux dorment? Sortez le drakkar et Allumez le feu?

 

C’est alors que j’en étais au germanotracté “Smet like children”, que j’ai commencé à me dire que j’avais pas spécialement envie de déconner sur le sujet, au final. L’improbable carrière de ce type médiocre à tous points de vue mérite une analyse un peu plus fine. Et puis, je suis bien moins génial humoriste que l’inimitable parolier de...

 

De... ah merde. De rien du tout, en fait, on dirait. Naïf que je suis, pensant me foutre au passage de la gueule de ses textes, je me suis tapé le wiki d’exactement vingt-sept chansons qu’on lui attribue, pour découvrir qu’en fait ce ne sont pas les siennes. J’ai même appris au passage qu’il avait reçu un prix spécial de la SACEM, “pour l’ensemble de son œuvre, car bien qu’il ne soit pas auteur lui-même il a permis d’en faire vivre”...
 
 Il semblerait que ses principaux scribouillards, outre Michel Berger et quelques autres têtes connues, fussent Gilbert Guenet et Jean Setti, dont je n’avais jamais entendu parler et qui sont eux-mêmes des traducteurs de chansons américaines plus que des auteurs au sens strict.

On reviendra là-dessus, tiens. Ooooh, oui. On va pas se gêner.

 

Que l’inimitable, donc, interprète des Chevaliers du ciel, de Je lis, de Diego ou encore d’A partir de maintenant, c’est terrible, même ses titres de chansons rappellent Léonard de Quirm dans les bouquins de Pratchett.

 

Un grand de ce monde nous a donc quitté, en 1975 pour la Californie, puis la Suisse, puis re-les states après s’être fait envoyer bouler par un état belge souvent plus intègre qu’on ne l’imagine (j’en profite pour préciser bien qu’on s’en foute un peu que c’est son père qui était belge, pas lui). Comme tout grabataire riche, il ne revenait chez nous que pour y être soigné, mais ne rentrons pas trop vite dans le persiflage facile.

Oh, et puis si tiens, rentrons-y gaiement.

 

*On peut lancer un concours si vous voulez, ça peut être marrant.

 

Jean-Philippe Clerc, the early years

 

Alors, il naît avec le nom de sa mère, puis y a un accord avec le papa pour qu’il porte finalement le nom de Smet, après quoi papa se barre pour de bon -avant de revenir épisodiquement beaucoup plus tard, par l’odeur du brouzouf alléché. Puis sa mère le refourgue à sa tante, dont le mari est speaker à la radio et les filles danseuses-étoiles.

 

Ce qui peut paraître sympathique, si je ne précise pas que nous sommes alors sous le régime de Vichy.  

 

Tonton finit en taule à la libération, les cousines se barrent à Londres en emmenant le gamin pour ne pas finir tondues, et l’une d’elles va se refaire une réputation propre en épousant un américain, Lee Hallyday. 

 

Commence pour le jeune Jean-Phi, surnommé Johnny par le susnommé, ce dont ses biographes parleront probablement comme d’une jeunesse d’enfant de la balle, ils nous font le coup avec tous les artistes d’origine prolo. On lui apprend la danse classique, il est nul, on lui apprend le violon, il est nul, on lui apprend la guitare, il est tellement nul que son prof le vire ; par contre, il a une bonne gueule, une bonne voix, et Lee Hallyday cartonne en Europe ce qui lui permet de le caser facilement. On le fait passer à la télé, notamment dans une pub -c’est exceptionnel à l’époque pour un gamin ; ça marche pas trop mal. Puis il découvre Elvis au cinéma, et décide -je vous avais dit qu’on y reviendrait- qu’il veut faire comme lui : piquer la musique des blacks pour devenir célèbre.
 
 A quatorze ans, le jeune JP a trouvé sa voie. Il va copier des copieurs.   

 

“Rooh, la critique à deux balles”, vous allez me dire. Attendez. Laissez-moi m’amuser encore un peu, l’argumentaire va suivre.

Nous sommes à l’époque du plan Marshall. La seule condition exigée par les Etats-Unis pour le plus formidable plan d’aide économique internationale de l’histoire est la suivante: libre circulation des bien culturels américains*. Les USA ont parfaitement compris que la prochaine guerre à venir est idéologique, et ont une obsession majeure: péter la gueule aux communistes, sur un terrain ou la jeunesse européenne est loin de leur être acquise. La musique amerloque va déferler sur la France, et à l’image de Hallyday en début de carrière... va se prendre bide sur bide.

 

Mais genre, vraiment des gros bides, hein. Le rock, à l’époque, personne n’aime ça. Il faut dire que ce qu’on nous envoie, c’est loin d’être la crème de la crème. En gros, c’est Elvis, Bill Haley et quelques fanboys. Personne ne nous présente les authentiques pionniers du genre, comme Bo Diddley, Chuck Berry ou Fats Domino ; guess why? Ben, parce qu’ils sont blacks, cette bonne blague.

 

Pour en revenir à notre JP, qui fait comme Elvis en moins bien sans rien connaitre à l’histoire de la musique qu’il joue, il est renvoyé de partout ou il réussit à se produire. Sauf -vous allez rire- dans les bases de GIs implantées un peu partout en France. Et ça durera des années comme ça. Peu importe, il s’obstine, assuré de soutiens de plus en plus puissants dans le monde culturel français anticommuniste. Sacha Distel et Raymond Devos, notamment, feront beaucoup pour organiser sa rencontre avec le succès.  Sa consécration publique adviendra finalement au cours des années 60, sur fond d’embrouilles juridiques avec sa première maison de disques -il finira au bout d’un long procès par signer avec Philips et un imprésario du nom de Johnny Stark, ça ne s’invente pas.

 

*Je vous vois venir, les gens qui voient du complotisme partout. Lisez donc un peu ça avant de me dire des gros mots: http://www.infoguerre.fr/culture-et-influence/hegemonie-du-cinema-americain-en-europe-et-le-role-des-accords-blum-byrnes-4485

 

En fait on s’en branle, file-nous un vrai bon son rock et parle-nous de politique

 

C’est pas faux, tiens, merci de faire la remarque. Pour la musique, voici : https://www.youtube.com/watch?v=QFq5O2kabQo

 

Sinon, vous pouvez taper dans Ike Turner ou dans tous ceux que j’ai cité avant, en gardant à l’esprit que ma culture musicale est de niveau youtube -d’autres que j’attends au tournant des commentaires sauront vous parler bien mieux que moi de l’émergence du rock. J’en profite pour préciser que j’ai rien contre la musique d’Elvis, hein ; je dis juste qu’il n’a rien inventé, et que sa stratégie de com’ consistant à ne jamais apparaître en public avec des noirs pose des questions dérangeantes dans le contexte de l’époque. Et ça ne concerne pas tout le rock blanc, Jerry Lee Lewis ou Johnny Cash, par exemple, ont tous deux fait des efforts sur le premier point -un peu moins sur le second.

 

Bref. Pour en revenir à notre Johnny national-quand-ça-l’arrange, il a fait pas loin de quinze ans de flops pour des raisons évidentes de manque d’intérêt artistique avant d’être imposé au forceps. Son image d’artiste révélé par son succès chez les prolos malgré-le-silence-des-médias relève de la désinformation ; ce mec n’a jamais été un chanteur populaire devenu par la suite icone médiatique, c’est exactement le contraire qui s’est passé.

 

Et c’est précisément ce qui m’intéresse dans le personnage. Parce qu’à l’époque, on n'en est pas aux Spice Girls et autres groupes montés de toutes pièces pour une stratégie marketing préparée minutieusement à l’avance ; dans les années 50, imposer un artiste au grand public, c’est très nouveau.

 

Pour le dire de manière plus concise, Johnny Hallyday est sans doute le premier exemple de greffe réussie de la culture musicale américaine -et du business model qui va avec- sur le paysage artistique français. Ils ont galéré à la faire prendre, mais ça a marché ; la recette étant connue, restait à l’affiner pour préparer la suite. Dick Rivers, Polnareff, Téléphone, ce genre de conneries. De la révolte inoffensive, dépolitisée, qui culminera avec la gentryfication du métal, mais j’avais déjà écrit là-dessus avec des résultats plutôt houleux et je vais me faire gentryfier la gueule par ma frangine si j’en rajoute une couche.

 

Sincèrement, même si on va quand même se taper des semaines entières de rétrospectives qui vont nous l’affirmer, qui peut encore croire qu’Hallyday était un rebelle en quoi que ce soit?

 

Ah que la politique à Johnny (je commence à manquer d’inspiration sur les sous-titres)

 

Liste non exhaustive des engagements politiques de monsieur Rock’n Roll attitude:

 

-en 1966, il se lance dans l’immobilier au Plessis-Robinson, dans les Hauts de Seine. Cette marotte le suivra toute sa vie -il changera de baraque encore plus souvent que d’épouse, c’est dire-, et ira un peu plus loin que le simple passe-temps puisque il laisse à sa mort près de 40 millions d’euros de biens immobiliers en vente, dont sa baraque de Marne la coquette, l’une des plus chères de France. Chanteur populaire, on vous dit.

 

-ses “ennuis avec le fisc” (venant de nous, on appellerait ça de la délinquance, mais les artistes connus spapareil) commencent en 1975 avec plusieurs centaines de millions de francs d’impôts pas payés (on rappelle que le mec à l’époque est déjà plein aux as et multipropriétaire en France) et viennent tout juste d’être réglés. Encore une fois, à notre époque FlorentPagnesque ça peut paraître banal, mais il y a quarante ans ce genre d’affaires est loin de courir les magazines people. 

 

-dans le même esprit, Johnny est un pionnier du charity-business, mais pas pour n’importe qui. Son premier acte public militant est un concert de soutien à l’état d’Israël suite à la guerre des six jours -il déclarera à cette occasion avoir été “tenté de rejoindre l’armée Israélienne” ; son second est une commande de la LICRA, une officine “antiraciste” de droite surtout focalisée sur l’antisémitisme, et célèbre pour les procès qu’elle mettait dans la gueule de Charlie Hebdo avant que ce journal accepte d’être anti-arabes comme tout le monde. Cette commande fut organisée par le président du sénat de l’époque (on est sous Pompidou). 
 Il confirmera par la suite son engagement au service d’une certaine droite, soutenant Giscard en 74 et Chirac depuis ; il compte Sardou parmi ses meilleurs potes, sera tout comme lui l’invité de Sarkozy au fameux repas du Fouquet’s, et fera nombre de concerts en 2005 pour nous persuader de voter Oui au référendum européen.

 

-dans la série balance ton porc, Hallyday a été accusé de viol en 2001. Il est innocenté et sa victime présumée condamnée à six mois de sursis pour “faux et usages de faux” (elle aurait antidaté des documents médicaux de son gynécologue), suite à cinq ans de procédure et un procès pour le moins étrange ou il comparaîtra comme “témoin assisté”, parce que bon, hein, accusé, c’est un bien grand mot quand même.

 

-enfin, on va pas revenir sur ses fort nombreux exils fiscaux, mais il est à noter qu’il quittera la Californie quand son copain Shwartzy sera remplacé par Jerry Brown, un démocrate.

 

Voila. Je ne voulais pas m’attarder sur le bonhomme plus que nécessaire (c’est réussi, tiens).  Juste vous mettre en tête quelques points que vos médias habituels, j’en ai peur, risquent fort d’oublier par mégarde. 

 

Pour rappel, voila l’homme dont sa dernière épouse a dit ce matin, et vous avez probablement déjà lu cette phrase: “Il nous quitte cette nuit comme il aura vécu tout au long de sa vie, avec courage et dignité”. Ah bon.  

Phrase d’une interview récente déjà moultement diffusée aussi depuis que j’ai entrepris cet article: “ je ne me sentais pas toujours en accord avec moi-même, vivant au jour le jour, tenaillé par la peur du lendemain “... ah bon derechef. 
 
 Bref. On va vous vendre du pathos, sur une personne qui en mérite assez peu. On va vous faire verser une larmichette sur son enfance “défavorisée”, alors qu’il était plein aux as depuis un demi-siècle. Et surtout, on va vous bombarder de “Johnny, cette légende, ce mythe”... une affirmation auto-réalisatrice, on appelle ça.  

 

Ne vous laissez pas prendre. Un type quelconque, et dans l’ensemble plutôt déplaisant, a cassé sa pipe à un âge ou ça n’a rien de plus dramatique qu'autre chose.

 

Refaite-vous son intégrale si vous aimez ça, c’est votre problème. Mais quitte à passer la journée sur des notices nécrologiques, profitez-en juste pour repérer les plus gros lèche-pompes. C'est une bonne journée pour la pêche aux journalistes vendus.

 

Allez, je vous laisse là-dessus, ça va bien cinq minutes d’être premier degré:

https://www.youtube.com/watch?v=rRjOBr6tmM8 

 

Roche and roulement votre. 

Publicité
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article