QEOR, partie 4 : "Oui, mais on les a éduqués !"
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« T’as beau êt’ syndiqué, si tu bosses toute ta vie à l’usine, p’têt’ que tu vas gratter cent balles et un jour férié en plus ; mais au final, ton patron va d’venir millionnaire, son gamin s’ra député, l’rapport de forces sera encore plus naze, tu vas pourrir la planète avec toutes les merdes que tu produis, rendre les gens accros au consumérisme, toi l’premier d’ailleurs ! T’entretiens l’truc dont on doit sortir, c’est pas viable. Et t’entretiens l’pillage du Sud, aussi »
« Ben, la Cégète elle lutte contre ça justement, ils sont pour la solidarité avec les travailleurs étrangers et tout ; j’veux dire, ils militent pas que pour leur gueule, non plus, ça compense »
« Hah ! Tu crois qu’à la Cégète, vont r’noncer au pétrole parce qu’on l’pique aux travailleurs étrangers ?
C’est des discours, ça. La Cégète, veulent des usines. Veulent que la France vole des r’ssources pour qu’on puisse tous aller s’faire exploiter. Si t’es pour les usines, tu peux pas être contre l’Empire »
discussion entre anarchistes, Larzac, Août 2003
C’est tendu, d’aller au bout de la question coloniale. Il faut commencer par se lever pour la voir, car racisés ou non nous autres bonnes gens de France et pays limitrophes passons nos vies vautrés dedans.
Présentons les choses simplement : vous croyez au pétrole éthique, non-capitaliste et écologiquement tolérable, vous ?
Nan, hein ? Bon, alors comment on vit sans ?
En 1880 déjà, alors qu’on commence à comprendre que le charbon va se faire grand-remplacer, personne n’a envie de se poser la question, à part certains anars et quelques autres pionniers de l’écologie militante.
Ceux qui pourraient y répondre ne se la posent pas non plus, justement parce qu’ils savent très bien vivre sans. Il s’agit des peuples qui vont voir fondre sur eux l’avidité impérialiste avec un degré de sauvagerie que seule permettent la civilisation mécanique et les hydrocarbures.
On l’a vu dans le second épisode, Junior* a bien défriché le terrain en envahissant des pays entiers, notamment une Algérie dont on n’a pas fini de reparler.
La République troisième du nom va-t-elle faire pire ?
* On rappelle que Junior désigne ici cet épouvantable salopard de Napoléon III, afin d’éviter de faire peur aux enfants.
Spoiler : oui
Et c’est même pas la faute aux méchants réacs d’en face. Jugez plutôt :
« Pour une nation momentanément affaiblie, un grand développement colonial, c’est une charge qui la grève, qu’elle ne peut porter longtemps, et qui, avant de lui échapper, peut avoir amené la ruine tout à la fois de la colonie et de la métropole… […] L’Algérie elle-même, après cinquante ans de possession, arrive à peine aujourd’hui à nous fournir autant d’hommes et d’argent qu’elle a pu nous en prendre. Des colonies nouvelles affaiblissent la patrie qui les fonde. Bien loin de la fortifier, elles lui soutirent son sang et ses forces »
Belle tirade, hein ? Sans doute issue d’un chouette et fervent camarade qui…
Ah non, merde, c’est cette vieille perruque de duc Albert de Broglie, prononcer de Breuil.
On en a pas encore parlé, de celui-la. Vieil adversaire de Thiers, c’est donc un chef de clan pro-perruques mais aussi un industriel bien gras, président de Saint-Gobain qui est déjà une des plus grosses boites du pays. Les monarchistes ne sont pas grands fans de la colonisation massive ; échaudés par l’expérience, ils aiment bien ne pas mettre trop de fric la-dedans et se contenter de quelques comptoirs commerciaux pépouzes, quelques îles tropicales pour leurs produits de luxe, un petit million de j’vous-jure-c’est-plus-du-tout-des-esclaves aux Antilles, vous voyez, quoi, rien de bien fou.
Ce n’est pas le cas de nos républicains, qu’on a laissés la dernière fois sur une victoire qui s’avérera définitive.
Clarifions un truc. « La gauche » à l’époque, c’est pas des pro-perruques certes, mais c’est pas pour autant des gens de notre bord. Ça veut juste dire que soutenir la République, ça les arrange pour rester au pouvoir.
Gambetta, figure dite de gauche qu’on a croisée l’autre jour, aurait sans doute apprécié de causer France Éternelle avec Pasqua autour d’une bonne bouffe ; Ferry, classé centre-gauche, est une ordure fasciste, de la même trempe que ceux qui nous enverront à la boucherie trente ans plus tard. Pour défendre la colonisation, il tiendra des propos ouvertement racialistes au parlement, ce que la République n’est plus censée faire depuis déjà un siècle ; on pourrait dire sans trop exagérer qu’il soutiendra l’idée d’un esclavage « soft », comprendre sans déportations massives, le temps d’expliquer aux locaux que tout ça, c’est pour leur bien.
Car pour Ferry, ce qui compte avant tout, c’est de bien dresser les peuples. C’est ainsi qu’on se souviendra de lui pour un autre combat, celui du réarmement scolaire.
All in all, you’re just another brick in the wall
« Si l'on considère que le fruit le plus important du labeur de l'homme, c'est l'éducation qu'il en reçoit et la possibilité qu'il y trouve de participer à l'éducation d'autrui, alors l'aliénation de la société moderne dans une perspective pédagogique est encore pire que l'aliénation économique.”
Ivan Illitch, “une société sans école”, 1971
« L'instituteur prussien a fait la victoire de sa patrie, l'instituteur de la République préparera la revanche. »,
Jules Ferry, 1882.
Ouiiiiiii, je sais, j’exagère, y a un contexte, il faut aller chercher les gamins que les curés gardent planqués sous leur robe. OK. Mais vous faites pas plus naïfs que vous ne l’êtes. Vous comprenez bien que si la République veut disputer aux curetons leur privilèges éducatifs, c’est avant tout pour les reprendre à son profit. En parlant de ça vu d’avril 2024, je ne peux pas ne pas évoquer les dernières annonces de Gabriel Attal, artisan du SNU, sur le fichage à vie des collégiens trop rebelles.
Car c’est bel et bien l’idée de l’école du peuple, à la base : une préparation, et à la condition salariale, et au service militaire. Une gigantesque fabrique de manards/soldats* accoutumés à la violence de la compétition sociale, la carotte d’une vie meilleure pour les élèves qui pensent comme le manuel, le bâton d’un traumatisme inguérissable et d’un destin de crève-la-faim pour les insoumis. Jules Ferry, c’est France Travail pour les minots de huit ans. Mais en échange on éduque, à marche forcée ; les petits ploucs des provinces apprennent à parler une vraie langue, à lire la presse gouvernementale, à croire que la France c’est leur papa et que la religion c’est mal, quoique pas autant que le communisme.
D’accord ou pas, vous voyez ou je vais. Ferry va défendre son plan d’invasion du monde comme il défendra l’école : les Afros et Asiates sont de grands enfants qui se tiendront bien mieux après quelques heures de colle, et surtout, une fois qu’on les aura mis au boulot.
On va l’écouter, et ça va marcher. Évidemment, ça va marcher, la ou trois cent ans de tentatives ont globalement fait de la merde. Ferry n’est pas la pour remporter de brillantes et improductives victoires militaires, puis réclamer des impôts qu’il n’obtiendra jamais ; comme son allié américain, il a compris ce qu’il fallait faire : mettre de l’ordre, et ne jamais cesser de le maintenir.
Contrairement aux journalistes de l’époque dont la laisse était bien tenue, rendons-nous sur place, en suivant d’abord les traces de sang laissées par Junior en Asie...
* car ils sont des manards, ces soldats-la. Ils marchent, creusent, trimballent, défrichent, construisent, conduisent, chassent, gèrent chevaux et autres mules, jouent les parfaits PNJ de jeux de gestion avec pas tant que ça de matos encore. Les qualités physiques et la coordination d’équipe sont essentielles pour l’armée, Ferry le comprend très bien ; devinez depuis quand on a des cours d’EPS ?
Non, je chanterai pas la chanson de Sardou
« Que pour tout le monde il soit entendu que quand en France un citoyen est né, il est né soldat »
Léon Gambetta, 1871
Imaginez-vous une société ou les garçons ne quittent l’école des champions que pour se fader cinq ans de service national*. Et pas à se faire chier dans une caserne comme nos darons, hein : au front, à tenter de survivre aux escarmouches, à des conditions de vie qui feraient pleurer de rire un esclave grec, et surtout aux maladies locales. Presque inexistant sous Junior, l’impressionnant écart d’espérance de vie entre petits français et petites françaises date de cette période, ou l’on fait picoler les gavroches à la cantine en attendant de leur donner le goût de la clope.
C’est dire les types civilisés qu’on enverra, donc, en Extrême-Orient, ou Junior s’était taillé un beau morceau de territoire dans ce qu’on appelle alors la Cochinchine -le sud du Vietnam actuel. Le futur reste-du-Vietnam, l’Empire d’Annam, se fera rouler dessus par la reprise des conquêtes françaises en 1882 : le problème c’est que la Chine, qui voit d’un mauvais œil qu’on lui pique ses vassaux, va venir se joindre à la bagarre. Et la Chine, surtout sur le pas de sa porte, c’est un gros morceau, qui ne s’est fait calmer jusque la que par la superpuissance britannique -laquelle, on s’en doute, garde un œil sur Ferry qui lui paraît un peu trop chaud.
Effectivement plus chaud que le climat, Ferry va donc endetter lourdement la France pour créer le corps expéditionnaire du Tonkin (le nord de l’Empire d’Annam, priorisé car très rentable économiquement). Il va mettre dedans tout ce qu’il a sous le coude, des français réquisitionnés, des locaux éponymes, la Légion, différents corps de l’armée d’Afrique comme les tirailleurs, et bien sur tous les bateaux de guerre dernier cri des chantiers navals, grande fierté nationale. Il joue sa carrière de président à vie là-dessus ; il faut que ça marche.
Au début ça se passe bien, très bien même. La marine chinoise est décimée, les français tiennent solidement le terrain avec les méthodes qu’on imagine ; et puis, ça va traîner un peu en longueur, des résistances s’organisent, la Chine boude au lieu de se rendre comme une nation polie, et l’opposition puis la presse commencent à réclamer des résultats.
Et Ferry va faire le pas de trop.
Depuis la ville frontalière de Lang Song prise en Février 1885, un certain général Oscar de Négrier, ça s’invente pas, est sommé de rentrer dans le lard des troupes chinoises directement sur leur territoire. C’est une grave erreur stratégique et diplomatique alors que la guerre est déjà pliée, mais bon, c’est les ordres.
De Négrier va se faire copieusement casser la gueule et se replier sur Lang Song, ou il sera blessé durant la contre-offensive d’une armée chinoise qui n’en demandait pas tant. Son second, en pleine crise de malaria et paniqué à l’idée d’un encerclement de la ville, ordonne le retrait des troupes en catastrophe, abandonnant armes, matos et trésor de guerre. Pire, il enverra à l’état-major un télégramme expliquant que c’est la giga merde, juste avant que les troupes chinoises ne coupent les communications ; transmises sans précautions à la métropole, ces informations créeront une crise boursière, un scandale politique majeur dont Ferry ne se relèvera pas, et au final un traité de paix bien payé, les français conservant l’ensemble de ce qu’on appellera désormais l’Indochine. Comme Thiers avant lui, Ferry a cramé sa carrière, mais ses idées vont prendre racine.
C’est depuis lors qu’on a commencé à manger pas mal de riz, et que ses producteurs vont se mettre à souvent crever la dalle. Un demi-siècle plus tard, un certain René Dumont sera dans les premiers à rendre justice aux victimes, publiant en 1935 le mythique et ouvertement décolonial "La culture du riz dans le delta du Tonkin".
*Cinq ans ou un seul planqué en métropole, suivant un système déguisé en tirage au sort qui permettait aux riches de se payer un figurant sans que ça se voie trop. Junior fut notre dernier politicien obsédé par la guerre à la faire lui-même ; Clemenceau, déjà dans le coin et qu’on croisera bientôt, deviendra un maître dans l’art de faire semblant.
Et en Afrique ?
En Afrique, c'est davantage le bordel, car la concurrence est rude.
Passons rapidement sur la Tunisie, plus ou moins condamnée à l’esclavage pour dettes en 1881, et sur le Maroc qui sera l’objet de frictions importantes au début du XXème siècle ; on y reviendra en attaquant l’ascension de la première guerre mondiale par la face Sud.
Il faut bien comprendre un truc : pour l’instant, nul européen ne sait grand-chose de l’Afrique intérieure. Quand on vous dit par exemple « on a colonisé le Sénégal », au départ il s’agit principalement de la ville de Saint-Louis, à l’embouchure du fleuve, et de l’île de Gorée de sinistre mémoire, qui sont d’ailleurs passées entre plusieurs mains européennes au fil des guerres. Les fans d'histoires de pirates le savent, ce qui a bridé la rentabilité coloniale jusqu'alors, c'est avant tout la compétition entre occidentaux.
Ça va changer très vite. Tout le monde s’est remis des récentes bastons, et les complexes militaro-industriels sont désormais sans commune mesure avec ceux du milieu du siècle, un peu comme quand vous débloquez les cuirassés dans Civilization. Avides de s’étendre mais pas encore pressées de s’entretuer directement, la France et les autres puissances impérialistes sont un peu dans la même situation qu’espagnols et portugais en Amérique du Sud avant le traité de Tordesillas, qui va justement avoir son équivalent en 1884, mais sans le pape : la conférence de Berlin.
On l’aura deviné, elle est proposée par un Bismarck toujours en pleine forme, qui invitera les représentants africains pour… mais non, j’déconne. La seule nation non-blanche représentée sera l’Empire Ottoman qui, vous n’allez jamais me croire, va se faire plumer dans les négos. Fun fact, Ferry enverra comme représentant l’arrière-grand-oncle de Bernadette Chirac, le diplomate Alphonse Chodron de Courcel.
Quant à son bilan, je vois renvoie à la carte d’introduction. Les nations africaines n’ont pas le matos nécessaire pour résister aux Occidentaux pour peu qu’ils cessent un moment de se tirer dans les pattes ; à la formidable exception de l’Éthiopie, j’aimerais vous parler de ça un jour, tiens, le plan va se dérouler comme prévu. Empires, Royaumes ou République, la preuve est faite : ça ne change décidément pas grand-chose pour celleux qui les subissent. Aujourd’hui encore, on appuie sur la tête de l’Afrique pour qu’elle ne la sorte surtout pas de l’eau, parce que notre mode de vie en dépend ; la bonne nouvelle, c’est qu’à l’avenir ça marchera de moins en moins bien.
Vous f’rez moins les malins, tous les Ferry du monde, quand vous aurez fini d’cramer vot’foutu pétrole.
C’est (presque) la lutte finale
On fait une série sur l’échec démocratique et humain des Républiques. Pour l’instant, la Troisième n’a pas échoué, faute d’essayer grand-chose de ce côté-là.
Mais si la Cégète a pris sa balle perdue en intro, le prochain épisode rendra justice à ce qui fait déjà sacrément suer du cul la bourgeoisie en place et son système : le Communisme. Et vous l’aurez sans doute compris, je n’oublierai pas les anars, qui s’apprêtent à changer le monde eux aussi.
Bref, on va mettre le décor en place pour l’entrée dans le XXème siècle.
On en recause bientôt.