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Le blog de Léo Dumas

De la censure, du mot "galvauder", et des choses qui vont par trois

13 Mai 2011 , Rédigé par Léo Dumas

"La censure est la limitation arbitraire ou doctrinale de la liberté d'expression de chacun" (wikipédia. L'article est à chier, d'ailleurs.)

 

"Galvauder: compromettre par un mauvais usage" (Larousse)

 

"Dans les contes, tout va toujours par trois. C'est hyper chiant, en fait" (Franck Lepage, Inculture II)

 

 

 

 

Les louvoiements nécessaires à la rédaction de cet article feraient pâlir d'envie feu les pilotes permettant jadis l'accès des navires autorisés au port de Tortuga. Le découragement me prend d'avance, à l'idée de tous les concepts que je vais devoir expliciter, développer, analyser, décortiquer, contextualiser... sans galvauder.

 

Galvauder. Dans son acception la plus courante: détruire un mot à force de s'en servir. Pouvoir terrifiant si bien décrit par Georges Orwell. Le mot "démocratie" est galvaudé. Le mot "humanisme" est galvaudé. Dans bien des milieux sociaux, même le mot "galvauder" est galvaudé. On est pas sortis de la merde.

 

Bon, tu te lances, ou pas ?

 

OK.

 

Je vais censurer mon blog. En mon âme et conscience, et pas de ma propre initiative. Voilà, j'l'ai dit.

 

...

 

Qui a dit « couille molle » ?

 

 

Allons. Un peu de courage, camarade. Tout ce qu'il te faut, c'est un plan de vol.

 

D'abord : expliquer les limites de la définition du mot « censure », notamment en expliquant en quoi il est galvaudé.

 

Ensuite : faire une pause ludique sur les titres, les textes, les plans en trois parties, ça nous remontera le moral.

 

Enfin : conclure sur les faits, que tu auras subtilement amenés en cours de récit.

 

 

C'est pas évident, d'avancer à visage découvert. Pouvoir se réfugier sous le jeu de la « fiction autobiographique » est d'un très grand confort. Mais la, je suis moi, réagissant à des faits réels sans pouvoir prendre de recul ; je n'ai pas le droit de jouer ce jeu-là. Il faut que mon explication soit sans ambiguïté aucune.

 

Commençons par un examen de conscience.

 

Ici-même, sous un pseudo qui ne trompe que ceux qui ne me connaissent pas dans la vraie vie, j'ai dit des choses assez méchantes sur des gens qui ne le méritaient pas toujours tant que ça, raconté des secrets qui ne m'appartiennent pas en propre, et dénoncé des états de fait certes perfectibles mais dont l'existence m'arrange parfois plus qu'à mon tour, ouf, j'ai trouvé trois trucs, admirez la symétrie de l'ensemble.

 

Par deux, ça va moins bien. Le « par-deux », c'est pour le one-shot, pour l'opposition rapide entre deux concepts que l'on présente comme irréconciliables, souvent pour simplifier le propos et/ou pour exclure toute proposition annexe (exemple historique parmi les plus connus : vous êtes avec nous, ou vous êtes avec les communistes). Le début d'une réflexion un peu aboutie exige la présence de trois éléments au moins. La clarté d'un discours impose de ne pas en rajouter. Voilà pourquoi trois, c'est bien. Merde, j'ai déjà fait le tour de la question, fin de la digression ; je vais être obligé de parler du vrai sujet, à présent.

 

J'ai donc fait tout ça, sans cacher ni noms ni lieux, et j'ai fini comme de juste par être rattrapé par ce principe haïssable et nécessaire : le principe de réalité. Une personne pas forcément complice du côté punkoïde de mes écrits a fini par tomber dessus, et cette personne se trouve être mon employeur au cirque du _____.

 

Et voilà une censure. Venant d'un mec qui se proclame libertaire à longueur de page, ça la fout mal. Il va falloir la justifier, celle-la. Venons-en au fait.

 

 

Je coute des sous à ma structure. Pas par mon salaire, lequel est pris en charge par l'état dans sa quasi-totalité, mais par les clients que mon sens Nobelien de la diplomatie (pour mémoire, Alfred Nobel est l'inventeur de la dynamite) a fait fuir de notre carnet d'adresses. Une boite en bonne santé financière pourrait s'en réjouir (les clients en question sont des connards), mais me virerait tout de même pour le principe ; une asso luttant pour se maintenir à flots, elle et les emplois qu'elle a créée, dans un univers pédagogique dévasté par la disparition progressive des subventions publiques, ne me virera pas pour autant mais sentira le coup passer. C'est ce qui arrive en ce moment, même si je fidélise par ailleurs le restant des cours dont j'ai la charge... mais quelle importance, dans la mesure ou je reste si peu de temps ?

 

La réaction de mon directeur a été courtoise. Compréhensive. Pas trop, thanks god. Je veux dire, il n'a pas tout compris. Il n'a pas lu l'entièreté de mes derniers articles, ou a particulièrement bien fait semblant d'en ignorer l'essentiel (qu'il ne s'en vexe pas, mais je penche pour la première solution). « Ça me pose pas de problèmes que tu te défoules en rentrant du boulot », qu'il m'a dit benoitement. Comme si je ne m'en prenais qu'aux clients. Comme si je me contentais de me débarrasser de mon adrénaline quand je poste ici. Comme si (et de trois) je ne posais pas de questions autrement plus polémiques, questions auxquelles la plupart de nos partenaires (et de mes collègues) répondrait « ce n'est pas une question, ça, c'est de l'agit-prop, va chier ».

 

Et donc, voilà. On me prie de ne pas trop en rajouter, et de virer noms et lieux de mes articles. Ce qui, concrètement, relève de la censure. On aurait pu croire que j'allais répondre « fuck off ».

 

Lui l'a cru. Quand j'ai accepté, j'ai fait remarquer que notre entretien s'était révélé bien plus court que prévu ; il m'a répondu ceci : « ça aurait pris plus de temps si j'avais eu à te convaincre ». Éternel malentendu, entre moi et les gens qui m'imaginent incapable de concéder. C'est foutrement mal me connaître.

 

Être libertaire n'est pas imposer sa liberté aux autres. Je crois profondément en ce que je crois, en l'importance de dire les choses, en l'importance d'ignorer parfois certains principes dits moraux quand ils nous empêchent d'exprimer ce qu'on a de plus précieux : notre intégrité. Je crois aux pieds dans le plat, aux cheveux dans la soupe, aux petits « hem... » poussés au mauvais moment, aux situations ou l'on brise les consentements de façade ; je crois aux discussions qu'on a pas envie d'avoir, parce qu'elles tapent dans le mille. Mais il est une chose en laquelle je ne crois pas : c'est en un monde parfait.

 

Voilà pourquoi je vais virer noms et lieux de mes derniers articles. Plus exactement, je vais les cacher au public. Tout MP de votre part demandant des sources sera accueilli avec bienveillance, pour peu que je n'aie pas de raison particulière de me méfier de vous ; d'autre part, il va de soi que les ______ cachant pauvrement les renseignements concernés n'auront plus cours, à partir du jour ou je ne travaillerai plus à Lille (pardon, à _____.) Je ne suis pourtant pas fier de moi.

 

Alors, j'essaie de prendre du champ, de me dire que bien des militants de pays autrement plus trashs que le notre riraient plus ou moins jaune s'ils m'entendaient parler de censure en pareil cas ; que je ne suis peut-être, une fois de plus, qu'un pauvre petit occidental aigri, réagissant avec des mots qu'il ne comprend même pas. Avec des mots galvaudés.

 

Et c'est peut-être vrai. Peut-être que j'en fais trop, que tout ceci ne mérite pas forcément une telle simagrée ; que je suis en train de crier au loup, tout seul dans mon coin, parce que j'ai aperçu une ombre.

 

Je tenais toutefois, à l'occasion de ce micro-évènement, à vous délivrer ce message :

 

 

Nous ne sommes pas libres.

 

 

 

Bonsoir du _______

 

 

Lio.

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