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Le blog de Léo Dumas

Quatre échecs et on recommence (partie I : l’épisode 2)

19 Mai 2022 , Rédigé par Léo Dumas

 

« Est démocratique, une société qui se reconnaît divisée, c’est-à-dire traversée par des contradictions d’intérêt, et qui se fixe comme modalité d’associer, à parts égales, chaque citoyen dans l’expression de ces contradictions, l’analyse de ces contradictions et la mise en délibération de ces contradictions, en vue d’arriver à un arbitrage » (Paul Ricœur)

 

Vous vous rappelez quand le mot République, ça voulait pas dire « les arabes doivent porter des maillots de bain laïques » ?

Nan, moi non plus. Pas vraiment. J’étais gamin quand ça a changé. Ou pas né, ça dépend si on aime Mitterrand ou pas. C'est une histoire longue et compliquée.

 

Logiquement, je devrais la commencer avec le conte de fées officiel des petites françaises et des petits veaux : La Révolution Française De La France De l’Esprit Des Lumières Des Droits De l’Homme Que Le Monde Entier Nous Envie, évènement historique plein de bonnes intentions dont la plupart des gens qui l’évoquent disent sacrément de la merde, à commencer par vos profs du collège.

Sauf que non, je vous fais pas cinq pages même vaguement drôles sur LA révolution machin. Respect à Louis-Michel Lepeletier de Saint-Fargeau et tous ses potes, mais trop vu, trop lu, la flemme. Si vous aimez le sujet et l’accent québécois, je vous donne l’adresse d’un chouette enseignant, ce sera toujours ça de pris : https://www.youtube.com/watch?v=l_NyCbdEZ2I

Nous, on va s’intéresser à l’aspect le moins connu des contes de fées : ce qui se passe ensuite.

 

Posons la scène d’intro en 1800, qu’on appelle encore l’an VIII, pas pour longtemps. Gracchus Baboeuf puis Napoléon ont tenté de prendre le pouvoir, et c’est le petit Corse à talonnettes qui a gagné*. Napo, qui souhaite rétablir le papisme comme religion d’État car il aime la hiérarchie, veut la peau du calendrier républicain. C’est sa période premier consul, celle ou il crée le conseil d’état, les grandes écoles et plein d’autres machins dont on se sert encore aujourd’hui, c’est dire la modernité des institutions françaises (retenez cette idée, on y reviendra) ; dans quatre ans, il sera empereur.

Bref, la finalement éphémère Première République est déjà en train de crever. Un raté initial qui en annonce d’autres, dont un dans lequel on vit ; en comprendre les raisons est une question politique majeure.

 

On se demande souvent comment naissent les révolutions. Mauvaise question. Elles naissent de toute façon, mais ça ne règle pas le plus important : pourquoi elles meurent ?

 

* Gracchus Babœuf est un chouette camarade. Si vous connaissez pas, revenez dans dix minutes.

 

La République c’est comme Napoléon, y a pas de tome II

 

Ou plutôt si mais personne n’aime en parler, ce qui nous rapproche davantage des Starship Troopers que des Brice de Nice.

Pour les curieux de tout, Napoléon II, c’est le fils de l’autre et de Marie-Louise d’Autriche, remplaçante officielle (il y eut maintes officieuses) de la pauvre Joséphine* ; « c’est un ventre que j’épouse », dira le futur papa. Ventre qui fera son job contrainte et forcée, vous l’aurez deviné, et en pure perte : le marmot mourra à vingt ans sans avoir régné sur grand-chose, « sa » place à la tête du pays récupérée entre temps par Louis XVIII.

 

Quant à la République deuxième du nom, elle a pour ascendance deux phénomènes massifs : la connerie de Charles X, et la révolution de Février.

 

* pauvre, c’est très exagéré. Écartée pour des raisons politiques et notamment à cause que pas d’héritier en vue, Josette sera entretenue littéralement à coups de millions de l’époque pour le restant de ses jours ; on lui confiera même le palais de l’Élysée. Notre actuelle première dame l’admire beaucoup. C’est même pas du troll, elle l’a dit dans Paris-Match, merci aux salles d’attente de dentiste d’élargir mes horizons médiatiques.

 

Non, pas la Femen sur le tableau de Delacroix

 

Soyez pas cons, ça c’est la révolution de Juillet. En Février elle met un pull, comme tout le monde.

Le XIXème siècle, c’est le bordel. L’explosion primordiale du capitalisme. Du pus partout. On était tellement en colère, on est passés de métayers à communistes. En résultat, on a imposé un nouveau mode de gouvernement aux élites : passer leur temps à tout changer pour que rien ne change.

 

Tant de bastons. Tant de révoltes. Tant de Glorieuses. Tant de Communes. Tant de gouvernements du peuple, mort-nés, ou morts tout court. Vous savez combien elle a duré, la République bis ? Quatre ans, et je compte large. Quand Hollande a fait mieux que toi, ça sent pas bon.

 

Faut que je vous explique, quand même. En 1830, on a donc la révolution de Juillet, celle de la Liberté guidant le peuple en disant non à la censure fesse-bouc. Sauf qu'en réalité c'est plutôt une bagarre entre élites. Le déclencheur, c’est une histoire de monarque (notre fameux Charles X, le même qui a envahi l’Algérie, on en reparlera un jour) qui tente de gouverner pépouze en se passant de l’avis du Parlement et en écoutant qui ça lui chante, ça devrait vous rappeler quelque chose.

« Attends, quel parlement, on parle d’un roi de France ? », me direz-vous si l’histoire c’est pas votre truc. C’est qu’on arrive au nœud du problème : la monarchie post-Empire est constitutionnelle, sur le modèle de nos vainqueurs anglais. Il a beau continuer à porter des perruques ridicules, le rôle du roi à l’époque n’est plus si différent de celui d’un De Gaulle cent ans plus tard, sauf qu’une perruque ça rentrait pas sous le képi.

 

Et ça ne plait pas du tout à Charles X, cette histoire. Forcément, hé. Vous imaginez bien que si on a un parlement, c'est pas parce que le fantôme de Robespierre hante la conscience des mecs à perruque. C'est parce que comme chez nos voisins et monarchie ou pas, on a un pays plein à craquer de TRÈS TRÈS TRÈS GROS BOURGES, qui ne comptent plus laisser l’aristocratie diriger le pays toute seule depuis déjà un siècle ou deux. Justement, le capitalisme est bien en place, les USA croulent sous la thune et les demandes de visa malgré des dirigeants qui s’appellent Jackson, bref le rapport de forces n’est plus le même qu’avant. Du tout. Imagine une armée de Bolloré face à Louis XIV, il aurait une autre gueule, le palais de Versailles. Les deux camps s’affrontent toujours, violemment parfois, mais les plus malins (pas Charles X, donc) apprennent à gouverner ensemble ; et constatent que ça marche pas si mal.

 

C’est le véritable héritage de Napoléon. Le gars qui avait remplacé notre chère devise républicaine Liberté-Un bon vin-Une bonne viande par, devinez quoi ? « A chacun ses mérites ».

De nos jours, on parlerait d'égalité des chances.

 

Les fameuses réformes-étatiques-géniales-qui-ont-changé-le-monde-rajoute-ici-ton-cliché-chauvin-préféré et dont on vous a bassiné l’année dernière pour le bicentenaire à Napo ont un but précis : mettre d’accord ci-devants et roturiers pleins aux as sur comment on fait pour garder le peuple éloigné du pouvoir, dans un pays ou torches et piques vont souvent prendre l’air. Les envoyer faire la guerre est un bon moyen, mais ne faire que ça tout le temps en pleine révolution industrielle, c'est prendre du retard sur les autres ; en revanche, l'intérêt d'institutions bien verrouillées au nom du Peuple, mais au profit d'une oligarchie solide et unie, commence à crever les yeux des hommes d'état.

Ce que Napo a légué aux ultra-riches des deux ascendances, c’est un embryon de conscience de classe commune. Qui lui survivra.

 

Voilà pourquoi de nos jours encore il y a beaucoup de noms à particule dans les rangs des grandes écoles, mais pas que, y a le fils de votre patron aussi.

 

Et donc, pas la Femen sur le tableau de Delacroix

 

Ah oui, excusez-moi.

 

Après Napo, les ultraroyalistes qui n’ont pas compris le film et veulent refaire du Louis XIV vont donc se heurter à une opposition parlementaire de plus en plus balèze, qui quant à elle veut plutôt faire du libéralisme économique comme tout le monde ; suite à notre opportune révolution de Juillet, ce sont les seconds qui prendront le pouvoir,  via un roi de circonstance moins bouché que son prédécesseur -ce qui ne relevait pas de l'exploit : Louis-Philippe.

Il va passer dix-huit années moralement éprouvantes, typiques de l'instabilité politique qu'on prête non sans raison au XIXème, mais sa monarchie libérale va tenir tant bien que mal ; les ouvriers bossent, le pognon rentre, ceux qui le gagnent sont contents. Et puis, comme à peu près chaque fois, c’est une crise économique qui va rebattre les cartes. En 1847, vous allez rire, on est obligés d’importer du blé russe pour nourrir la population, il y a des scandales à la pelle, une crise du système bancaire, des bulles financières qui explosent et plein de chômeurs à Roubaix ; le LBD n’ayant pas encore été inventé, une fusillade fait cinquante morts l'année suivante chez des manifestants parisiens : c’est l’émeute générale. Au bout de trois jours de oaï ingérable, Louis-Philippe abdique, on crame son trône place de la Bastille, cette fois-ci plus jamais de roi, reparlons un peu de cette histoire de République, tiens.

 

Allez, on va pas complètement cracher sur ce régime bien vite dévoré tout cru par Napoléon-le-retour-de-la-vengeance. 1848, c’était pas une révolution pour rigoler. Depuis la quasi-inoffensive bronca de 1830, les idées socialistes ont fait leur bout de chemin en France, qui compte quelques poids lourds intellectuels de la cause ouvrière à l’image d’un Proudhon au top de sa forme ; il va falloir lâcher à ceux qui ne sont rien un peu plus que des dirigeants sans perruques. On abolit l’esclavage, on ose le suffrage universel masculin, on cause droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, on crée les ateliers nationaux pour filer du boulot aux chômeurs -eh ouais, y a même des trucs qu’on trouverait enviables. Rassurez-vous, hein, ils n’ont duré que trois mois avant qu'on ferme ces repaires de gauchistes enragés. Ce qui vaudra à l’armée de retourner s'entrainer au ball-trap dans les rues de Paris ; la répression des émeutes de juin fera plusieurs milliers de morts, une gestion beaucoup plus classique du chômage de masse.

 

Vous l’aurez compris, si elle donne un petit bol d'air et remet nos cacochymes institutions au niveau de ses concurrentes -l’Angleterre ne pratique plus l’esclavage officiel depuis un bail-, la seconde République ne fait pas rêver pour autant. Les législatives de 48 voient s'affronter bourgeois libéraux, (très gros) réacs, et le bloc populaire ; les premiers gagneront haut la main, initiant une règle tacite toujours en vigueur qui veut qu'une élection se gagne au centre. Le régime, la aussi on connaît la chanson, va très rapidement se durcir par peur d’un soulèvement ouvrier, et repasser aux mains des réacs ; les présidentielles de 48 entre Cavaignac et Napoléon-la-revanche-des-Siths sont un grand concours de sarkozysme, largement remporté par ce dernier (Bonaparte, pas Sarko).

 

Le peuple étant toujours ronchon, il impose à la force des barricades d’autres législatives l’année suivante, qui feront suer la bourgeoisie à grosses gouttes. La gauche devenue principale force d’opposition fait d’excellents scores malgré plusieurs lois de censure pendant la campagne ; Bonaparte-et-la-dernière-croisade n’apprécie pas la blague. Il restaure les pouvoirs de l’église, change la loi pour exclure des prochains votes un tiers des électeurs comme un vulgaire Bouygues virant Poutou des plateaux télé, censure la presse, maintenant s'agit que le pays file droit.

Ca passe. Face au péril rouge, les riches de toutes origines sont à point pour accepter l'étape suivante : le temps d'un petit coup d‘état vite fait, Napoléon-et-le-prisonnier-d’Azkaban obtient les pleins pouvoirs et se fait nommer empereur deux ans plus tard, terminant notre épisode. Il ne mettra pas de perruque, c'est toujours ça de pris. 

 

Autopsie d'un coup pour rien (ou presque)

 

Alexandrin est le nom d'un excellent contributeur Wikipédia spécialisé en histoire contemporaine. Il est le principal auteur de la page Deuxième République, ce qui explique son statut d'article dit de qualité. Pour être clair avec ça, je n'ai pas poussé mes vérifications factuelles beaucoup plus loin que ladite page, essentiellement parce que j'ai confiance dans ce type, avec qui j'ai pas mal travaillé ; voila ce qu'il nous dit par exemple de l'héritage politique de la Deuxième : 

 

"L'effroi d'un coup d'état comme celui qui met fin à la Deuxième République est tel qu'il faudra cent ans, et l'arrivée au pouvoir de Charles de Gaulle, pour que le président de la République soit à nouveau élu au suffrage universel [...] L'enthousiasme des premiers mois de 1848 est également une période fondatrice pour les socialistes, et fait naître chez eux l'idée que le socialisme est l'aboutissement de l'idéal républicain. C'est une idée que reprend notamment Jean Jaurès […] les années conservatrices de 1849 et 1850, avec notamment la loi Falloux, ont également un effet sur les mentalités républicaines en accroissant leur anticléricalisme. C'est ainsi que le combat pour la laïcité sera un des grands enjeux de la Troisième République"

 

Je vulgarise : le président élu au suffrage universel est une potentielle dérive fasciste, les principales avancées idéologiques de l'époque sont dues non au gouvernement mais à l'opposition, et si l'on est à cheval sur la laïcité dans ce pays, c'est à la base parce qu'on avait un éléphant catholique à virer de la pièce, tâche qui reste à terminer d'ailleurs. 

 

Ca résume pas si mal. On pourrait évoquer d'autres sujets importants à l'époque, comme le rôle de la presse, ou la colonisation sur laquelle on se penchera la prochaine fois ; mais ça ne changerait pas tellement le tableau d'ensemble. Ce qu'il faut surtout retenir, c'est qu'à force de menacer de faire tomber des têtes, l'opinion publique est devenue une réalité tangible qui force le pouvoir à sans cesse évoluer ; mais son but reste le même : garder le pouvoir. Et plus on le pousse dans ses retranchements, plus il devient dangereux. Le problème, c'est que c'est aussi le seul moyen pour qu'il nous lâche des trucs.   

 

Généralement en le prenant à d'autres. Déjà à l'époque, si le capitalisme ça marche bien pour toi, c'est que ça met plein d’autres gens dans la merde.

 

Je vous laisse méditer là-dessus, en attendant des législatives qui verront s'affronter bourgeois libéraux, (très gros) réacs, et le bloc populaire. 

 

Libertairement vôtre, et à bientôt pour l'épisode 3. 

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