Le temps d'une gueule de bois
(Archive de Juillet 2018)
Celle de beaucoup, parce qu’ “on” a gagné une émission de télé face à un pays seize fois moins peuplé et trente fois moins PIBesque que le notre, vive la glorieuse incertitude du sport pour nations riches -vérifiez le palmarès de la coupe du monde, je n’invente rien.
Et la mienne, entre autres parce que quelque chose me pose problème là-dedans.
Mais ce n’est pas votre gueule de bois qui me dérange, pas plus que la bringue extatique qui vous y a conduit. Je serais bien mal placé pour condamner les pulsions régressives de qui que ce soit.
Et c’est la qu’il faut commencer à réfléchir.
Les règles n’existent pas. Elles ne sont qu’un lointain écho de nos premières tentatives pour supporter le reste de l’humanité, à l’époque ou c’est devenu vraiment dur -d’après les copaines archéologues, qu’ils me reprennent si j’ai mal compris, ça coïncide à peu près avec l’apparition des premières villes. Je mentirais en disant que ça m’a surpris.
Les frontières, Dieu, la valeur-travail, la domination masculine, le fait de ne pas péter à table ou encore la popularité de la mise à mort des malades mentaux “s’ils s’en prenaient à ta fille”, sont autant de traces de ces essais maladroits, pareilles à des traînées de caca liquide sur l’émail de la civilisation. Des métastases suivirent, comme le dogme de la croissance ou l’apparition du déodorant.
Bref, ne s’acceptant plus dans son entièreté, l’humanité se mit en tête telle Clint Eastwood de diviser le monde en deux catégories. Tout ça pour ne pas avoir à creuser, les primates sont décidément de grosses feignasses.
Le football a ceci d’intéressant qu’il est une métarègle. Un moyen de soumettre cette histoire de gentils et de méchants à autre chose qu’au choix des armes -sans pour autant renoncer au principe de base, faut pas déconner. Chez les grecs riches, autant dire il y a longtemps, les jeux olympiques régulaient le calendrier des massacres (aaah, la civilisation...); en l’an Mil, quand deux villages rêvaient de se foutre sur la gueule, on réglait ça à la soule. Aujourd’hui, le foot est une guerre froide comme une autre. Plus sanglante, peut-être; de Gazprom à Mac-Do en passant par les banquiers, la liste des sponsors y fait figure de todo list pour le tribunal de la Haye.
Il y a vingt ans, lycéen souffrant d’un trop-plein de questions prises de tête et d’un trop-vide de relations sociales -je n’exclus pas un lien entre les deux-, je fourbissais mes premières armes militantes en lançant un appel au boycott de la coupe du monde en France. A un jet de pisse de supporter du stade Geoffroy Guichard, la chose fut assez mal prise ; j’aurais connu alors une situation de harcèlement moral, si le terme avait existé à l’époque et si ça avait changé quoi que ce soit à mon quotidien, mais laissons la les violons.
Qu’est-ce qui a changé depuis? Deux décennies de cohabitation avec l’Europe d’en bas. Des frictions, des bagarres, de vraies questions, de fausses réponses, des engueulades par myriades, des amitiés en tungstène, la découverte du point de fusion du tungstène, enfin, la vie, quoi. Ma vie. L’acceptation d’être un enfant-loup de bourge dans un monde de prolos, mais aussi le refus de retourner au village quand tu dois tout à la jungle. La découverte, en somme, que tant qu’à diviser le monde en deux catégories, on peut au moins choisir le camp d’en face; surtout si se battre est plus important que gagner.
Peut-on ne pas en choisir un du tout?
Je me suis senti écœuré par ce que j’ai vu hier. Du bleu-blanc-rouge partout, mais surtout dans les boutiques. La moitié des gens en maillot, autant dire en uniforme. Des maquillages tricolores aux airs de peintures de guerre ; des fumigènes, des explosifs, des cornes de brume, j’ai même vu un mec avec un casque de gaulois aussi réaliste que la bataille de Poitiers racontée par Zemmour.
Et ça gueulait. Allez les bleus. Allez France, Vive la FRANCE. Pendant que ça partageait sur fesse-bouc des logorrhées sur la nation black-blanc-beur, la rue ressemblait à un rêve de facho.
Et puis je suis sorti de la Guillotière, et me suis rappelé que la plupart des passants que j’avais croisé auraient tout aussi bien pu arborer un drapeau de n’importe quelle nation méditerranéenne, au besoin. Nationalistes, ces gens? Mouais. Quand ça les autorise à mettre le bordel dans leur quartier sans pour une fois se faire emmerder par la flicaille, sur qu’ils vont pas se gêner, les bougres. Et ils auraient bien tort.
André Gide prétendait qu’on se distingue par ce qu’on montre et qu’on se ressemble par ce qu’on cache; peut-être qu’hier, les gens ont simplement tenté de lui montrer que tes grandes phrases définitives sur l’humanité, mon Dédé, on aime bien mais franchement, tu sors pas assez de chez toi.
La France des cités et des maisons Phénix a bien peu de raisons d’exulter. Elle s’en est trouvée une hier, bien avant le début du match. Quelques joueurs de grande classe à l’image de ce putain de génie de Mbappé, un mur défensif à rendre Donald Trump jaloux et, disons-le, un arbitrage complaisant aux bons moments, ont transformé cette excitation collective en orgasme. Fair enough. Les maillots ont été vendus, les ouvriers bangladeshi remerciés, Poutine et Macron sanctifiés, le pognon empoché par les caissiers du cirque ; le mal est fait. Dix millions de gamins qui s’éclatent dans la rue n’en produiront guère plus.
Beaucoup de crieurs de priorités se sont et/ou vont s’exprimer en ligne, contre le foot, “parce qu’il y a plus important”. Ils ont raison. Mais avoir raison ne donne aucun droit; juste des responsabilités.
“On” sait qu’une telle énergie existe. “On” déplore qu’elle ne serve pas cause plus élevée. “Nous” en sommes conscients, “le peuple” ne l’est pas. C’est ça l’idée?
Alors il serait peut-être plus que temps d’aller lui expliquer, au “peuple”. Si tu te crois un niveau de conscience au-dessus des autres, la moindre des décences est de les aider à monter.
Le temps d’une gueule de bois, on peut rêver que ça marche.
Libertairement votre.